top of page

LES FILMS DE MA VIE

(Classés sans ordre précis)

The Hours (Les Heures)

Stephen Daldry – Royaume-Uni/Etats-Unis, 2002

 

Nicole Kidman : Virginia Woolf

Julianne Moore : Laura Brown

Meryl Streep : Clarissa Vaughan

Stephen Dillane : Leonard Woolf

John C. Reilly : Dan Brown

Ed Harris : Richard Brown

 

Jusqu'au début des années 2000, je trouvais le jeu de Nicole Kidman à l'écran peu intéressant. Dans l'ombre de son compagnon, elle ne rayonnait pas. Et puis un jour Tom Cruise la quitta ! Triste séparation, autant pour elle que pour les deux enfants qu'ils avaient adoptés. Tommy s'en alla flirter avec une superbe actrice espagnole ! Brune à la peau mate, l'antithèse de la blonde Australienne. Plus livide que jamais, Nicole demeura seule et misa tout sur sa carrière. Après le grand succès de "Moulin Rouge", elle décrocha le rôle de sa vie, grâce à Stephen Daldry qui lui fit interpréter Virginia Woolf dans "The Hours". Totalement investie dans cette création sublime, magistrale et unanimement saluée par le public et la critique, elle se révéla, à mes yeux et sous cet aspect, telle qu'elle est en réalité, et à l'inverse de celle dont la froideur masquait le brasier intérieur qui l'illumine de mille feux !

"The Hours" s'inspire du roman éponyme de Michael Cunningham. L'histoire n'est pas simple à raconter, car elle met en scène le destin de trois femmes, à trois époques différentes : Virginia Woolf en 1923, Laura Brown en 1951, et Clarissa Vaughan en 2001. Je commence par la dernière, Clarissa Vaughan, est en couple avec une autre femme, et s'occupe avec ferveur de l'un de ses amants d'un jour, Richard, écrivain-poète récemment récompensé pour son travail. Tous deux vivent à New York, et elle tente d'organiser une réception à cette occasion, mais le lauréat, dépressif car atteint du sida, n'est pas chaud quant à l'idée.

La deuxième se nomme Laura Brown, une californienne de classe moyenne, mère d'un enfant et enceinte d'un second. Alors que son mari Dan part travailler, elle organise sa journée afin de confectionner un gâteau pour son mari, qui fête son anniversaire ce jour-là. Richie, son jeune fils l'aide dans cette tâche. Mais Laura ne va pas très bien, et se demande si son rôle de mère de famille a encore un sens.

Virginia Woolf est la première. La romancière britannique, qui vit avec Leonard, son mari éditeur, s'attaque à la rédaction de son roman "Mrs Dalloway". Travail apparemment ardu pour une femme qui s'ennuie profondément. Établie dans la lointaine banlieue londonienne d'un centre-ville débordant de vie et d'activité, Virginia déprime. Après deux tentatives de suicide à Londres, Leonard prend soin d'elle et pense que le calme de Richmond lui fera grand bien. Il se trompe lourdement…

Laura et Clarissa sont de ferventes admiratrices de Virginia Woolf et, dans le film, Laura lit "Mrs Dalloway". Histoire assez complexe, mais facile à suivre, passionnante de bout en bout et, pour chacun des destins, un dénouement absolument extraordinaire ! Mis en scène par Stephen Daldry, auteur d'un travail exemplaire, prodigieux, ce chef-d'œuvre absolu, je l'ai vu huit (8) fois en salle (record absolu) entre le 26 mars et le 10 juin 2003. Le casting, dans sa totalité, est exceptionnel, les six protagonistes principaux sont époustouflants de vérité et, fait rare, je les admire toutes et tous depuis très longtemps. Pourtant, comme indiqué plus haut, ce n'était pas le cas initialement pour Nicole Kidman. Mais dans ce rôle, visage méconnaissable nécessaire à son rôle, la comédienne m'a totalement conquis et bouleversé. Cette femme est une des plus grandes actrices du monde, et de tous les temps (car ce qu'elle a tourné après le prouve). Les sept dernières visions du long-métrage ne furent destinées qu'à m'imprégner et à admirer la perfection de son interprétation de la romancière britannique, à l'esprit "non conforme à la masse". Le rêve et l'aboutissement pour une actrice, récompensée pour cette prestation par un Oscar en 2003. Et la certitude, pour moi, qu'atteindre une telle maîtrise dans le jeu signifie, pour elle, d'être assurée que le septième art lui réserve un jour la plus belle place dans le cercle majestueux de son panthéon…

Note : 19,5/20

15 mai 2024 _____________________________________________________

La plus belle et bouleversante scène du film, malheureusement non sous-titrée. En voici la trame :

Leonard part à la recherche de Virginia, qui a quitté en douce leur domicile. Il la retrouve à la gare de Richmond, visiblement dans l'attente d'un train. Il lui demande ce qu'elle fait là, elle répond qu'elle est juste allée se promener. Pas dupe, son mari sait très bien qu'elle voulait se rendre à Londres. Alors tout ce qui a fait qui, à ses yeux, a nécessité leur départ de cette ville, il lui reproche son manque de reconnaissance, et lui assène finalement : "Tu as tenté de te suicider deux fois !"  Virginia accuse le coup. Suit une explication de ce qu'elle ressent à Richmond, loin, si loin de la vie trépidante de la capitale. Leonard lui rappelle tout ce qui a été fait par lui, les médecins et son entourage pour qu'elle aille mieux. Elle lui rétorque qu'elle est la seul a savoir ce qu'elle vit et ressent : quelle est en train de mourir dans cette banlieue lugubre. A cours d'arguments, son mari l'écoute alors lui explique tout ce que représente pour elle la vie à Londres par rapport à son sombre quotidien actuel. Elle termine par lui dire : "And If it's a choice between Richmond and death, I choose death !" (Et si je dois choisir entre Richmond et la mort, je choisis la mort !)

La séquence se termine brutalement ici, mais en réalité, après une longue réflexion, Leonard lui répond que si c'est ce qu'elle désire vraiment, alors il est d'accord : ils vont retourner vivre à Londres…

Parmi la multitude de films visionnés dans ma vie tout entière, derrière le dénouement phénoménal de "Vol au-dessus d'un nid de coucou", cette séquence est la plus géniale que j'aie jamais vue. Dans la scène où elle hurle sa peine à son mari, Nicole Kidman est à pleurer, tant elle est crédible et bouleversante. Rien que pour ces quelques secondes de pellicule, la comédienne aurait mérité l'Oscar...

Der Verdingbub (L'Enfance volée)

Markus Imboden - Suisse, 2011

 

Katja Riemann : Madame Bösiger

Stefan Kurt  : Monsieur Bösiger

Maximilian Simonischek : Jakob

Max Hubacher : Max

Lisa Brand : Berteli

Miriam Stein : Esther

A même le sol, un linceul est déroulé, dans lequel le corps sans vie d'un enfant est déposé, puis emmené. Tout cela sous le regard apparemment triste du reste de la famille. Dans un paysage enneigé de Suisse, un cheval tire une charrette sur laquelle est posé un petit cercueil. Escorté par deux hommes en noir, le convoi remonte la pente menant à une ferme isolée. Nous sommes dans le canton de Berne, dans les années cinquante, et les Bösiger viennent ainsi de "perdre" le premier enfant que l'assistance publique leur avait confié…

Max, un adolescent de seize ans, alors placé dans un orphelinat, prend bientôt la relève. Déplacé là, contre son gré, et amené chez les Bösiger par le très complice pasteur du village. Mais l'Etat l'a décidé et paie à ses nouveaux "parents" une pension mensuelle qui n'est pas de trop pour faire vivre la famille de paysans. Il y a là le père, colérique, alcolique et dépressif, la mère, parfois douce et caressante mais d'un fond mauvais, cruel et manipulateur, et le fils d'une vingtaine d'années, qui s'accommode de cette hérédité avant de voler de ses propres ailes dans le parfaitement odieux. Max devient l'esclave de ses "bienfaiteurs". Battu et privé de droits, il survit grâce à l'accordéon que sa mère lui a laissé, son seul bien matériel, duquel, extrêmement doué, il tire la quintessence. Dans la ferme, il est bientôt rejoint par Berteli, une jeune fille un peu plus jeune que lui, arrachée, comme ses deux sœurs, à sa mère qui vit seule et ne peut plus subvenir à ses besoins. D'abord, Max refuse cette "concurrente", mais la dureté de la vie et les sévices subis par les deux jeunes gens, finit par les rapprocher l'un de l'autre.

Dans cet environnement hostile, Max et Berteli ne bénéficient que d'un soutien véritable, celui d'Esther, la jeune institutrice qui vient d'arriver dans la commune. Celle-ci remarque que le garçon porte des traces de coups. Elle tente de le faire parler, mais sans succès. Max se tait, conscient que ses confidences pourraient lui valoir le pire. Alors Esther tente de remuer une république au sein de laquelle l'immobilisme est une tradition séculaire. Très vite, son entêtement lui coûte sa place… Jakob, le fils de la ferme, entre alors en scène. Haï par son père mais adoré par sa petite maman, habité de pulsions qu'il refoule depuis trop longtemps, il voit en Berteli le jouet parfait destiné à assouvir ses fantasmes. Sa bestialité devient vite une habitude et le jour où sa mère apprend la chose par la bouche même de Berteli, sa haine pour la petite ira au-delà de tout ce qui est imaginable. Max, révolté, met alors à exécution le projet de fuite qu'avec Berteli, il avait mis au point. Mais hélas, il partira seul.

Le dénouement se joue à des milliers de kilomètres de là, où l'on retrouve Max, aujourd'hui, sur scène et donnant un concert de bandonéon…

Quel coup de poing dans l'estomac! Une histoire extraordinaire. Représentative de tant d'autres, véridiques et incroyables au coeur du 20ème siècle. Des enfants orphelins, ou arrachés à leur famille sous prétexte qu'elle ne pouvait subvenir à leur besoin. Placés arbitrairement, à gauche ou à droite. Sans examen préalable, sans que l'enfant ne puisse émettre ne serait-ce qu'un souhait. On les donnait comme on donne des petits chats. 100'000 enfants ainsi voués au plus sombre des destins, dès la fin de la guerre (et même avant pour certains) et jusqu'à la fin des années soixante. Battus, exploités, beaucoups même abusés. Froidement, ignoblement, inhumainement. Ca se passait en Suisse, pas ailleurs, chez nous, dans ce pays sans histoires qui, aujourd'hui seulement, commence à ouvrir les yeux. Lentement, douloureusement, parce qu'un tel passé est difficilement assumable, surtout pour un peuple qui se gargarise encore trop de ce que les autres pensent de lui…

Scénario magnifique, lumière et paysages éblouissants (il fallait bien cela pour atténuer quelque peu la noirceur du sujet), réalisation très classique (terme non péjoratif) et pleine de maîtrise, Markus Imboden met en scène un chef-d'œuvre ! Qui sera peut-être un jour (pour autant que ce pays assume enfin son histoire sombre) reconnu comme le plus beau long métrage de toute l'histoire du cinéma helvète. Similaire à bien des égards, cette bouleversante histoire, admirablement interprétée par tous les acteurs, rivalise de grandeur avec "Le ruban blanc", l'œuvre la plus aboutie de Michael Haneke. Aller voir ce film est une nécessité. Ne serait-ce que pour rendre hommage à ces enfants déracinés qui ont tant souffert.

Note : 19/20

9 avril 2024 _____________________________________________________

SHOAH

Ultra-long métrage documentaire

Claude Lanzmann - France - 1985

 

Au début de 1973, après le succès de son film "Pourquoi Israël ?", Claude Lanzmann est approché par Alouf Hareven, directeur de département au ministère des Affaires étrangères israélien, lequel lui déclare : "Il n'y a pas de film sur la Shoah, pas un film qui couvre l'événement dans sa totalité, pas un film qui le donne à voir du point de vue des Juifs. Il ne s'agit pas de faire un film sur la Shoah, mais un film qui soit la Shoah. Nous pensons que toi seul est capable de le faire. Réfléchis. Si tu acceptes, nous t'aiderons autant que nous le pourrons…" Après une journée et une nuit entière de réflexion quant à l'ampleur de la tâche, Lanzmann accepte de relever le défi. Pendant plusieurs mois, le cinéaste échafaude les plans nécessaires à la construction du film. Très vite, il acquiert une certitude : celui-ci ne comportera aucune image d'archives. Ce qu'il veut, c'est retrouver les acteurs, les bourreaux, les rescapés du génocide et les faire parler. C'est complètement accaparé par ses tâches et visions prospectives, qu'il apprend le déclenchement de la guerre du Kippour, le 6 octobre 1973. Le conflit aura des répercussions majeures sur son projet, parce que les promesses de Hareven quant à son financement s'en iront au printemps suivant, en même temps que le gouvernement de l'époque dirigé par Golda Meir. Mais Claude Lanzmann est déjà trop impliqué dans le film pour y renoncer. Il doit désormais se débrouiller seul pour en assurer le financement.

Pendant plus de deux ans, il cherche, contacte et rencontre ceux qui seront les principaux personnages du long métrage. Beaucoup de temps donc à voyager entre l'Europe et les Etats-Unis, pays où plusieurs Juifs concernés ont émigré après la guerre. Même si certaines petites séquences furent réalisées dès 1974, le tournage proprement dit de ce qui ne s'appelle pas encore Shoah (Claude Lanzmann ne lui donnera ce titre qu'après la fin du montage) débute vraiment en 1978, soit plus de cinq ans après le lancement de l'idée par Alouf Hareven. Il s'achève en 1981 et compte environ 350 heures de pellicule. Il faudra encore quatre ans de tri et de montage pour arriver au résultat final diffusé en salles. Dès le 30 avril 1985, les neuf heures et demie de projection sont présentées au public. Douze ans d'un travail acharné, parsemé de doutes, de découragements passagers, de risques réels à faire parler les bourreaux, mais aussi de réussites toutes plus émouvantes les unes que les autres. Tout cela fait de Shoah le chef d'œuvre absolu de tous les documentaires !

 

Claude Lanzman (25 novembre 1925 – 5 juillet 2018) est d'origine juive et biélorusse. Il naît à Bois-Colombes, dans les Hauts-de-Seine, au nord-ouest de Paris. A l'âge de 18 ans (1943), il adhère aux Jeunesses communistes et devient résistant dans les maquis d'Auvergne. Plus tard, en 1970, cet homme d'une intelligence supérieure, journaliste de profession, écrivain, ami de Sartre et compagnon (plus tard) de Simone de Beauvoir, devient cinéaste, auteur et réalisateur de "Pourquoi Israël ?", film documentaire de référence consacré à l'existence de l'Etat hébreu…

Avec Shoah, Lanzmann réalise donc le film de sa vie. Ce document exceptionnel, je le découvre en 2009 : Arte en fait le programme principal de deux soirées consécutives. Depuis, je l'ai revu deux fois et j'en possède le quadruple DVD. Et à chaque projection, l'admiration pour la façon dont le cinéaste a traité son sujet s'en est trouvée renforcée. Tout au long de Shoah parlent donc des rescapés des camps d'extermination, des témoins externes (par exemple de l'arrivée des convois de déportation), des bourreaux (SS principalement) et, surtout, plusieurs membres des Sonderkommandos (équipes de déportés juifs affectés à la préparation de la mise à mort et à la crémation des victimes). La première idée de Claude Lanzmann était de ne pas tourner sur les lieux précis du vaste crime. Tous les camps d'extermination étaient pourtant situés en Pologne. Mais le cinéaste présumait au-dessus de ses forces de devoir se rendre là où la moitié du peuple juif européen avait été exterminée entre 1941 et 1945. Finalement, il s'y résoudra et reconnaîtra, dès l'arrivée à Treblinka (premières images tournées en Pologne) qu'il eût été absolument impensable de se passer des témoignages recueillis là-bas. Dans Shoah, des témoignages, il y en a beaucoup. Et tous, de quelque côté du massacre qu'ils proviennent, sont exceptionnels, de douleurs pour les uns et de honte pour les autres.

 

Maintenant, je me propose d'évoquer une grande partie d'entre eux, avec les sentiments parfois contradictoires qu'ils ont laissés en moi. Dans les quatre derniers chapitres de son autobiographie intitulée "Le lièvre de Patagonie" (Gallimard – 2009), Claude Lanzmann évoque l'épopée Shoah. On y apprend une multitude de détails concernant le tournage, réalité dont on ne se rend bien entendu pas compte en visionnant le film sans les connaître. Tous les commentaires faisant référence au cinéaste proviennent de ce livre et des chapitres consacrés à Shoah, 160 pages (sur 650) qui figurent parmi les plus intenses et captivantes que j'aie jamais lues…

 

Témoins.

 

Czeslaw Borowi. (Dates de naissance et décès inconnues)

Paysan bedonnant au polo rouge, il vivait et vit toujours (en 1978, lors de l'interview) à Treblinka, tout près du terminus des convois. Bavard et apparemment sans compassion, il évoque surtout la pauvre difficulté que lui et sa famille éprouvaient à demeurer dans la puanteur que dégageait les charniers du camp d'extermination. Pour avoir été invité à pénétrer dans sa maison, Claude Lanzmann évoque le même problème mais émanant cette fois de l'intérieur insalubre et lugubre de son habitation…

 

Jan Piwonski. (?)

Aide-aiguilleur à la gare de Sobibor. Il raconte l'arrivée des trains et le débarquement des déportés, expliquant très méthodiquement que la gare se situait aux abords immédiats du camp. Dans un plan incroyable, que l'homme accepte de bonne grâce, Claude Lanzman l'aide, physiquement et de ses pas, à "placer" très précisément la clôture virtuelle séparant la gare du centre de mise à mort…

 

Henrik Grawkoski. (?)

Plus qu'un témoin, il était employé des chemins de fer polonais et conduisait les trains transportant, du Ghetto de Varsovie en 1942-43, les déportés au camp de Treblinka. Placé aux commandes d'une locomotive par le cinéaste, dans Shoah on le voit clairement et plusieurs fois effectuer le geste caractéristique de l'égorgement, signification on ne peut plus claire du destin final des prisonniers qu'il conduisait ici. Avant d'apprendre ce que Lanzmann dit de cet homme dans son livre, j'ai toujours eu un doute sur sa mentalité profonde. Mais pour l'auteur de Shoah, il n'y a aucune équivoque : Henrik Grawkoski est un homme admirable. Et tout au long des heures passées en sa compagnie, le mécano de la loco lui a prouvé sa sincère compassion et la réalité du traumatisme évident que lui et sa femme ont subi jadis, ainsi que les stigmates irréversibles qui en ont résulté…

 

Jan Karski. (24 avril 1914 – 13 juillet 2000)

Résistant polonais, homme de liaison entre Armia Krajowa (Armée de l’intérieur) et le gouvernement polonais exilé en France, puis en Angleterre. Au début de l’automne 1942, il a l’occasion de visiter le ghetto de Varsovie, lequel est en train d’être vidé par les nazis, ses habitants remplissant les trains partant en direction de Treblinka. Horrifié par ce qu’il voit, il en fait part aux Alliés, rencontrant tour à tour Anthony Eden, ministre anglais des Affaires étrangères, et le président américain Franklin D. Roosevelt, ainsi que les leaders des communautés juives de ces deux pays. Ce qu’il décrit est si terrible que, apparemment, peu de ces personnalités parviennent à croire l’émissaire polonais. Dans Shoah, le témoignage de Jan Karski représente une quarantaine de minutes de pellicule, alors qu’environ huit heures ont été tournées. D’après Claude Lanzmann, il lui a été difficile de faire parler l’homme, résidant aux Etats-Unis au moment de l’interview. Y étant finalement parvenu, contre rémunération, Karski se livre alors à une prestation qui, à mes yeux et si importante qu’elle soit, souffre d’une sorte de mise en scène assez dérangeante. En cause : les premières images. Le témoin est chez lui, assis dans un fauteuil. L’interview doit débuter, mais il prétend qu’il ne parviendra pas à revivre de telles horreurs. Il se lève soudain et quitte son siège et la pièce, en proie, dirait-on, à une crise de larmes. Après avoir vu trois fois le film, j’éprouve toujours le même malaise quant à la sincérité de Jan Karski. Claude Lanzmann, lui, le soutient et le défend totalement. Plus tard, lisant "La destruction des Juifs d’Europe", de Raul Hilberg, j’ai constaté que l’historien américain avait totalement occulté le témoignage de Jan Karski, le jugeant certes crédible, mais trop spectaculaire et personnel. Dans son livre "Mon témoignage devant le monde", l’ancien émissaire polonais a également, à mon goût, un peu trop tendance à se mettre en scène dans des situations qui, si elles furent sans doute terribles autant qu’il le prétend, auraient gagné à être plus humblement contées. Mais, encore une fois, ceci ne découle que de mon propre ressenti et il ne fait aucun doute que son témoignage fut d’une importance majeure dans la dénonciation de la barbarie nazie envers les Juifs européens puisque, en 1982, Yad Vashem l'élèvera au rang de Juste parmi les nations…

 

Survivants des camps de la mort.

 

Simon Srebnik. (10 avril 1930 – 16 août 2006)

L'un des trois ou quatre survivants du camp de Kulmhof am Ner (aujourd'hui Chelmno). Il est le premier personnage apparaissant dans Shoah et on le voit dans une barque, voguant sur la rivière, en fredonnant quelque air de jadis. Il est déporté en 1943, à l'âge de 13 ans, après que son père vienne d'être assassiné, sous ses yeux, dans le ghetto de Lodz. Sa mère fut une des 250'000 victimes des camions à gaz de Chelmno. Simon doit sa survie au fait que les SS semblaient apprécier sa jolie voix, qu'il avait été contraint à mettre à leur service en chantant pour eux. Mais le 18 janvier 1945, fuyant devant l'arrivée des Russes, les SS liquident les derniers prisonniers employés à effacer toute trace du camp de Chelmno. Le jeune Simon est abattu d'une balle dans la nuque, mais le projectile ne touchant ni la colonne cervicale ni le cerveau, il ressort par sa bouche et permet ainsi une survie miraculeuse du jeune homme…

 

Mordechaï Podchlebnik. (1907 - 1985)

Juif polonais comme Simon Srebnik, il fait partie des premières vagues de déportation vers Chelmno, à fin 1941. Il est incorporé à un Sonderkommando et travaille à l'ensevelissement des corps gazés (à l'époque, les SS ne brûlaient pas les cadavres, ils s'y attelleront plus tard, et les SK devront rouvrir toutes les fosses communes des camps, ceci afin bien sûr de faire disparaître toutes traces des massacres). En janvier 1942, il parvient à s'en échapper, devenant l'un des deux ou trois prisonniers ayant réussi cet exploit. Si Srebnik est revenu à Chelmno pour le film, Mordechaï Podchlebnik n'aura pas la force de le faire. Mais son témoignage, recueilli en Israël, est extrêmement émouvant. Parce que l'homme parle avec un sourire d'une grande douceur aux lèvres. Et assez vite, on comprend que cette attitude n'est rien d'autre qu'un moyen de ne pas se mettre à pleurer devant la caméra…

 

Rudolf Vrba. (11 septembre 1924 – 27 mars 2006)

Né Walter Rosenberg, Juif slovaque déporté à Majdanek puis Auschwitz, en juin 1942. Le 10 avril 1944, il devient l'un des rares prisonniers à réussir son évasion de Birkenau. S'étant échappé en compagnie d'un compagnon de détention, les deux hommes arrivent en Slovaquie et alertent la communauté juive locale quant à ce qui est en train de se passer dans les camps de Pologne. Mais il est trop tard car, dès le mois suivant débute, à Birkenau, l'extermination de 450'000 Juifs hongrois, soit près de 40% du bilan final du plus grand camp d'extermination nazi. Le témoignage de Rudolf Vrba dans Shoah m'a laissé un sentiment étrange. Claude Lanzmann le retrouve aux Etats-Unis et l'homme se livre sans compter devant sa caméra. Mais son récit crée (à mes yeux, je le précise) comme un malaise. Il parle en souriant, lui aussi, mais sans rien d'émouvant sur son visage, un peu comme un prof sachant qu'il a tout à nous apprendre ; son attitude et ses propos me paraissent émaner d'un homme très conscient de sa notoriété. Ce sentiment, je l'ai retrouvé dans son livre "Je me suis évadé d'Auschwitz", publié en 1998…

 

Bourreaux.

 

Josef Oberhauser. (1915 – 1979)

Obersturmführer SS (lieutenant), officier d'ordonnance rattaché à l'état-major de Christian Wirth, commandant du camp d’extermination de Belzec. Dans Shoah, on l’aperçoit dans une brasserie de Münich, servant des bières à la clientèle. Claude Lanzmann lui montre une photo de son supérieur de Belzec (Wirth), en lui demandant s’il connaît cet homme. Visiblement mal à l’aise et fuyant l’objectif, l’ancien SS ne répond à aucune des questions du cinéaste. C’est une attitude que beaucoup d’anciens nazis ont adoptée après la guerre, et je me suis toujours demandé pour quelle raison. Par honte, suite à une prise de conscience des horreurs qu’ils ont commises, ou par refus de les reconnaître et de les assumer ? Personnellement, je pencherais plutôt pour la seconde hypothèse, car je ne connais pas un seul cas où un SS jugé pour ses crimes se serait profondément repenti et aurait sincèrement demandé pardon aux descendants de ses victimes. Hans Frank, chef du Gouvernement général de la Pologne semble avoir eu une ébauche de geste allant dans ce sens. Mais, condamné à mort au procès de Nuremberg, ses regrets et son rapprochement de Dieu ont, à mon avis, plutôt été déclenchés pas sa peur de la mort, juste condamnation à laquelle il n’échappera pas…

 

Franz Suchomel. (1907 – 1979)

Le témoignage (à vous glacer le sang) de cet Unterscharführer SS (sergent) constitue l'un des moments les plus intéressants de Shoah. L’homme n’était jadis qu’un sous-fifre, mais son récit apporte beaucoup au film. Et puis, les circonstances préparatrices à son audition par Claude Lanzmann sont assez incroyables. Suchomel dirige, en 1942-43, le commando SS de récupération des bijoux, objets de valeur et autres dents en or des déportés gazés de Treblinka. Pour cette raison, il est arrêté en juillet 1963, puis jugé et condamné à six ans de prison. Peine partiellement purgée, il est libéré en décembre 1967. Retrouvé par Lanzmann, il refuse d’abord de témoigner. Puis, il accepte, mais à condition qu’il ne soit pas filmé. De plus, il monnaie sa participation au film et exige pour cela de toucher environ 13'000 francs français de l’époque (2'000 €). A contrecœur, et contre l’avis de son équipe, le cinéaste accepte cependant de le payer. A l’époque, Suchomel habite la Bavière mais il décide que l’interview se déroule à Braunau am Inn, ville autrichienne ayant la particularité d’avoir vu naître Adolf Hitler dans ses murs. Quand on devient SS, c’est pour la vie ! Et ce type est demeuré fidèle à ce principe… Dans Shoah, et malgré sa promesse, Lanzmann filme le "témoin" à son insu, ceci à l’aide d’une mini-caméra dissimulée dans un sac. Les images (qui figurent parmi les toutes premières tournées pour le film) sont de médiocre qualité parce que le système nécessite qu’elles soient envoyées sur un récepteur situé le plus près possible de la caméra. A l’extérieur de l’hôtel de Braunau am Inn, l’appareil est donc installé dans un bus VW, lequel stationne sous les fenêtres de la chambre dans laquelle a lieu l’interview. Suchomel n’y voit que du feu et, par la suite, le vil SS relance à plusieurs reprises le cinéaste français, désireux qu’il est de renouveler l’exercice (il avait, prétendait-il, encore beaucoup de choses à dire) et, surtout, de plumer davantage encore son interlocuteur. Mais celui-ci ne donnera bien entendu aucune suite à ses propositions…

 

Heinz Schubert. (1914 – 1977)

Officier SS, adjoint d'Otto Ohlendorf, commandant de l'Einsatzgruppe D, unité responsable de dizaines de milliers d'assassinats en Ukraine, Crimée et dans le Caucase. Qu'il soit dit tout de suite que cet homme n'apparaît pas dans Shoah. Mais Claude Lanzmann, ayant le besoin légitime d'évoquer le rôle des Einsatzgruppen dans son film, a été à deux doigts de réussir dans sa tentative de faire figurer Schubert au "générique". Pour y parvenir, l'ancien SS refusant d'être filmé, le cinéaste décide d'user du même stratagème qu'avec Suchomel. L'approche ayant réussi et le rendez-vous pris, son équipe se met donc en place dans la maison de Schubert, située dans un quartier résidentiel d'Ahrensburg, une petite ville du nord de l'Allemagne. Mais le bus destiné à recevoir les images, prises par la caméra dissimulée dans un sac, finit par attirer l'attention et la méfiance des voisins. Si l'ancien SS semble peu suspicieux, il n'en va pas de même de sa femme, laquelle assiste à l'interview. Le sac contenant la mini caméra l'intrigue, autant que le bus interpelle les voisins. Et c'est elle qui découvre le pot-aux-roses. Dès lors, pour toute l'équipe, c'est la débâcle et la retraite. A toute vitesse, tant la haine de la meute à ses trousses semble évidente. Tout le monde s'en sort, certains avec quelques coups reçus et tous avec une immense frustration. Les Schubert portent plainte et la justice s'en mêle. Claude Lanzmann se trouve condamné à ne pas faire usage de l'ébauche de témoignage de Schubert dans son film…

 

Rescapés des Sonderkommandos.

 

Richard Glazar. (29 novembre 1920 – 20 décembre 1997)

De son vrai nom Goldschmid, Juif tchèque déporté d'abord à Theresienstadt puis, en octobre 1942, au camp d'extermination de Treblinka. Là, âgé de 22 ans et en bonne santé, il est incorporé par les SS dans un Sonderkommando, main d'œuvre carcérale destinée à faire fonctionner l'usine de la mort. Le 2 août 1943, une insurrection se produit dans le camp, permettant à 600 prisonniers de prendre la fuite. Une cinquantaine seulement ne seront pas repris ou tués. Richard Glazar a la chance d'en faire partie. Dans Shoah, filmé à Bâle, il témoigne de l'horreur de son vécu et en 1995, il publie "Trap with a green fence" (Piège à clôture verte), un ouvrage relatif à ses dix mois passés dans un camp de l'horreur. Malheureusement, cet ouvrage n'a jamais été traduit en français. En 1997, Richard Glazar se donne la mort, peu après le décès de son épouse…

 

Abraham Bomba. (9 juin 1913 – 19 février 2000)

Juif polonais de Czestochowa, il est déporté à Treblinka lors de la liquidation du ghetto de la ville, dès la fin de 1942. Coiffeur de profession, les SS le réquisitionnent, en compagnie de 16 autres de ses collègues, pour couper les cheveux des femmes destinées à être gazées. Au printemps de l'année suivante, il parvient à s'évader et, ne sachant pas où se cacher, il retourne dans le ghetto de sa ville natale, lequel est définitivement liquidé en juin 1943. Mais Abraham Bomba échappe à une nouvelle déportation. Dans Shoah, tout comme celui de Filip Müller ci-dessous, le témoignage de cet homme constitue à mes yeux l'un des deux moments les plus forts du film. Mais d'abord, il faut savoir que Claude Lanzmann a mis du temps à le retrouver et filmer la "déposition" de cet homme extraordinaire. Ayant émigré aux Etats-Unis, en 1977 il habite dans un quartier du Bronx. Lancé sur ses traces, après l'avoir cherché en vain à l'adresse qu'on lui avait communiquée initialement, le cinéaste le retrouve dans un autre quartier ; il avait simplement déménagé. Abraham Bomba accepte alors très vite de témoigner. Pour cela et afin d’être plus au calme, Lanzmann l'emmène passer un week-end dans les montagnes de l'Etat de New York. Là, le coiffeur (qui exerce toujours ce métier dans une grande station du métro new-yorkais) lui raconte tout ce qu'il a vécu. Immédiatement, le cinéaste se rend compte qu'il tient là un témoignage essentiel pour son film. Mais il n'est pas encore prêt à tourner. Les deux hommes se quittent donc avec la promesse de Lanzmann qu'il renouera le contact dès qu'il sera prêt. Mais deux ans se passent. Et Bomba, ayant pris sa retraite, quitte les Etats-Unis pour venir s'installer en Israël, persuadé, après une si longue période, que le film ne se fera pas. Prêt à tourner, mais ayant perdu la trace de son témoin, le cinéaste engage de nouvelles recherches et il finit par le retrouver. L’homme habite dans la banlieue de Tel-Aviv. Lanzmann, avec l'accord de son témoin, décide alors se recueillir ses propos dans un salon de coiffure. Pour cela il le met en scène, ciseaux en mains et s'affairant autour d'un de ses amis qui joue le client. Résultat : une des scènes les plus bouleversantes des neuf heures et demie que dure Shoah. Dans sa blouse jaune, Bomba tient parfaitement son rôle et s'active tout autour de son pseudo-client. Le cinéaste lui demande alors de raconter Treblinka. La séquence doit durer une vingtaine de minutes. Et l'ancien coiffeur parle. Il évoque les femmes qui, quelques minutes après que leur tête soit passée entre ses mains, allaient mourir. Il parle en anglais, dans cette langue qui trahit encore fortement ses origines. Lanzmann lui pose des questions. Il y répond. Sans état d'âme apparent. Il est d'une assise et d'un self-control incroyables. Sans le moindre trémolo dans sa voix. Appliqué et semblant parfaitement se souvenir de tout ce qu'il a vécu. Le cinéaste insiste, devient plus précis dans ses questions : "Que ressentiez-vous en coupant les cheveux de ces femmes qui allaient mourir" ? Le coiffeur esquive la question, détourne sa réponse, repart sur autre chose. Mais le cinéaste revient à la charge. Alors, Abraham Bomba, très soudainement et sans signe avant-coureur, craque. Au moment où il allait évoquer l'arrivée, dans la chambre à gaz (parce que c'est là qu'il officiait), d'un groupe de femmes de Czestochowa. Des femmes qu'il connaissait. D'un coup, d'un seul, alors le coiffeur baisse les bras, éclate en sanglots. Il n'en peut plus, il craque. Il demande à Claude Lanzmann d'arrêter de filmer. Mais ce dernier insiste : "You must continue Abraham !" Il faut continuer… Le désespoir de l'homme est sincère poignant, bouleversant. Et il dure, encore et encore. Et Lanzmann qui insiste. On aurait envie de lui demander de se taire, de lui foutre la paix. Réaction épidermique. Le cameraman continue à filmer et le "metteur en scène" d'encourager celui qui, soudain, de témoin est devenu victime. Alors, le coiffeur reprend pied. Lentement, difficilement. On se rend compte qu'il prend sur lui, qu'il produit un effort considérable pour repartir dans son récit. Alors, on se dit que Lanzmann a bien fait. Il a eu raison. Et Abraham lui-même, après coup, après avoir vu le film à Paris, invité par le cinéaste, se rendra compte qu'il fallait effectivement qu'il aille jusqu'au bout de l'horreur…

 

Filip Müller. (Né le 3 janvier 1922)

Je tenais absolument terminer cet article par un homme qui est l’incarnation la plus vraie et la plus bouleversante du déporté intégré aux Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau. Juif slovaque, il y débarque en avril 1942, alors qu’il n'a que 20 ans. Pendant près de trois ans, il échappe à la liquidation des hommes constituant les SK, laquelle intervient tous les deux ou trois mois. Son quotidien ? "Accompagner" les déportés promis à l’immédiate extermination, de leur entrée dans les vestiaires des chambres à gaz (déguisées en salles de douche) jusqu’à l’ensevelissement de leurs corps dans les fosses communes, plus tard l’incinération de ceux-ci dans les fours crématoires. En 1979, longuement, Claude Lanzmann interviewe et filme Filip Müller pour Shoah. Et le résultat est que le témoignage de cet homme s’avère essentiel dans la réussite du film fleuve. Parlant en allemand, Filip Müller décrit minutieusement l’horreur de ses 1'000 jours passés à Birkenau. Trois ans à vivre en esclave des SS, à dépouiller les morts, à récupérer leurs objets de valeur, leurs dents en or, à les sortir des chambres à gaz pour les transporter jusqu'au crématorium et à nourrir les fours de leurs cadavres. Trois ans à devoir obéir et se soumettre, sous peine d'être immédiatement exécuté. Au moment de son témoignage, il a 57 ans et ne fait pas plus que son âge (je trouve). Dans l’éternité que lui offre la caméra quant à son destin, il y a dans ses yeux un mélange de terreur, de répulsion, de révulsion qui, mêlées à la douceur naturelle de son regard, font de ces images les instants les plus forts de Shoah. Filip Müller est admirable de dignité et on suit, effarés mais bien installés dans notre fauteuil de salon, la vie de cet homme au cœur de la tragédie. Et l’on se demande comment il a fait jadis, comment il fait aujourd’hui en l’évoquant, pour ne pas sombrer sous le poids d’un tel amas d’horreurs, d'une telle charge de souvenirs tous plus atroces les uns que les autres. Et puis, soudain, comme Abraham Bomba, c’est la faille, la chute. Parce que dans la chambre à gaz, il voit entrer des personnes qu’il connaît. En larmes, il confie à Lanzmann, à son objectif devenu indécent, sa résolution de mourir ce jour-là, décidé qu’il est de demeurer avec ses amis jusqu’au bout, jusqu’à l’ouverture des trappes et, par elles, jusqu'au déversement des cristaux de Zyklon B dans la chambre de mise à mort... Filip Müller pleure. Et qui ne pleure pas avec lui à cet instant-là ne comprend rien à l’humanité ! Shoah, film majeur dans l’histoire du cinéma, Shoah, pour moi c’est, avant tout le reste, cet homme admirable : Filip Müller, rescapé des camps d’exterminations nazis. Trois millions d’assassinats ont été perpétrés dans ceux-ci. Mais Filip Müller vit. Et, en 2009 (au moment où je rédige ce texte), il vit encore. Mais comment fait-il, comment a-t-il fait ? C’est pour moi totalement incompréhensible. S’il n’est pas mort, c’est parce que ses amis, en compagnie desquels il a voulu en finir avec la vie, l’on dissuadé de le faire : "Tu dois vivre" ! lui ont-ils dit. "Vivre pour témoigner. Pour que le monde sache. Vivre pour nous, pour qu’on nous rende justice". Alors Filip Müller vit. En réussissant, je suppose, à mettre en cage ses souvenirs, ses blessures, les stigmates de celles-ci, ses nuits blanches et l'inépuisable défilé d’images les rendant si blêmes. Si la souffrance s’en est peut-être allée, terrassée par l’âge, qu’il vive encore longtemps ! Jusqu’à devenir le dernier des survivants de l’Holocauste. Ainsi le monde aura-t-il trouvé une raison pour réhabiliter, grâce à lui, le destin de la main d’œuvre des Sonderkommandos, des hommes oubliés et qui pourtant ont vécu, à l'instar de Filip Müller, l’un des pires calvaires de toute l’histoire de la Shoah…

Filip Müller est décédé le 9 novembre 2013, à deux mois de son 92ème anniversaire. Paix éternelle à son âme !

9 janvier 2024 ___________________________________________________

dallas.jpg

Dallas Buyers Club

Jean-Marc Vallée (CDN/USA), 2013

 

Matthew MacConaughey : Ron

Jared Leto : Rayon

Jennifer Garner : Docteure Saks

Dennis O'Hare : Docteur Sevard

Dallas, Texas, 1986, d'après une histoire vraie. Ron Woodroof (Matthew McConaughey), est le prototype du cowboy primaire, fervent adepte de la pratique du rodéo, prétentieux, macho et homophobe, alcoolique et toxicomane, obsédé sexuel et farouche opposant à la capote. Un jour, il est diagnostiqué séropositif, et apprend que le SIDA devrait avoir raison de lui très rapidement. Convaincu que cette maladie ne touche que les homosexuels, il rejette violemment le diagnostic. Mais la lecture de documents concernant les rapports non protégés avec des toxicomanes parvient à le convaincre de la gravité de son cas. Face à l'inefficacité et le danger que représente l'AZT, seul médicament autorisé aux Etats-Unis à cette époque, il se lance dans la recherche de remèdes alternatifs non autorisés par la FDA, l'agence de contrôle et d’homologation des médicaments. Ayant trouvé et testé du matériel apparemment efficace provenant principalement du Mexique, il en assure dès lors le commerce, illégal et clandestin, et se fabrique rapidement une clientèle conséquente. Il s'associe alors avec Rayon (Jared Leto) un transsexuel séropositif, et voit ainsi son entreprise, baptisée "The Dallas Buyers Club", grandir très rapidement. Mais la FDA le suit à la trace et entend bien mettre fin à sa petite affaire. En ce qui le concerne, le recours à ces médicaments lui rend une santé suffisamment bonne pour espérer vivre bien au-delà du terme qu’on lui avait prédit. De plus, sa perception des homosexuels est fortement remise en question à mesure qu'il sera lui-même méprisé et rejeté par ses anciens potes du monde du rodéo. Et puis un jour, Rayon, le transgenre initialement rejeté par Ron mais devenu comme un frère, meurt de cette terrible maladie…


J’avoue avoir longtemps totalement ignoré l’acteur McConaughey avant ce film. Abonné aux comédies loufoques, il n’avait absolument rien pour m’inciter à aller le voir sur une toile. Mais sous la direction de Jean-Marc Vallée, le metteur en scène québécois, il crève littéralement l’écran. Quel magnifique travail d’acteur ! Ayant dû perdre une vingtaine de kilos pour endosser ce personnage contrasté, il offre au public une performance qui, et c'est parfaitement mérité, lui a apporté l'Oscar du meilleur acteur en mars 2014. A ses côtés, dans un second rôle pas facile de transsexuel très atteint par la maladie, Jared Leto se révèle tout aussi exceptionnel (lauréat de l’Oscar du meilleur second rôle masculin). Quant à Jean-Marc Vallée, le réalisateur québécois, il a fait d’un long métrage produit avec peu de moyens (5 millions de dollars) et tourné en 25 jours, une œuvre magistrale. "The Dallas Buyers Club", lui aussi nommé aux Oscars, ainsi que son scénrio, est un film rare, passionnant et grave. Entre 2013 et 2014, ce chef-d'œuvre a récolté une soixantaine de prix dans le monde, presque exclusivement grâce aux performances incroyables de ses deux principaux rôles masculins. D'autre part, il  est révélateur de la puissance du lobby pharmaceutique américain (comme partout où il est implanté, d’ailleurs), mais parsemé de moments d’émotion, de grandeur d’âme et de compassion. Bref, un film qui fait du bien et qui a le mérite de casser fortement les principes, les idées reçues, et les grandes théories (à la "mords-moi le nœud") concernant tout ce que celui qui les tient formule dans son ignorance et son mépris insupportable pour celui qui ne partage pas ses idées…

Malheureusement, Jean-Marc Vallée (qui m'a encore enchanté l'année suivante avec l'extraordinaire "Wild", interprété par Reese Whiterspoon), est décédé subitement le jour de Noël 2021, d'un arrêt cardiaque. Il n'avait que 58 ans…

Note : 18,5/20

30 octobre 2023 _________________________________________________

Deux séquences, pour moi les plus dramatiques et bouleversantes du film (malheureusement sans sous-titres français).

1. Transgenre renié par son père et se sachant condamné à plus ou moins brève échéance, Rayon va trouver ce dernier pour lui demander de l'aider financièrement, prétextant une dette qu'il est incapable d'honorer. Il en profite pour lui avouer qu'il est atteint du sida. Pour cette visite, il s'est abaissé à revêtir un costume masculin, genre qu'il a poutant  définitivement renié. Son paternel demeure dans l'expectative. Mais la séquence suivante montre à quoi est vraiment destiné l'argent finalement consenti par son père...

2. Ron est dans son bureau du Dallas Buyers Club. Associé à Rayon uniquement pour profiter de ses connaissance du trafic de médicaments, leurs relations sont tendues, en raison des minables préjugés du premier, homophobe primaire. Mais là, avec le geste admirable de Rayon, qui prétend avoit racheté son assurance-vie, il montre enfin un petit peu d'humanité. Comme quoi, tout arrive. Simplement dommage que ce soit seulement  un peu avant la mort de son associé.

Admirable Jared Leto, musicien et comédien que je ne connaissais même pas en entrant dans la salle de cinéma. Dans un rôle difficile, il est époustouflant de vérité dès son entrée  (assez tardive) en scène, et ceci jusqu'à la fin de l'histoire.

manchester-bts.jpg

Manchester by the Sea

Kenneth Lonergan (USA), 2016

 

Casey Affleck : Lee Chandler

Michelle Williams : Randi

Lucas Hedges : Patrick

Kyle Chandler : Joe

Gretchen Mol : Elise

Matthew Broderick : Jeffrey

(Je reprends le commentaire tel que déposé sur un site web précédent, après le visionnage du film, le 8 février 2017)

Boston, de nos jours. Lee Chandler (Casey Affleck) occupe le double poste de concierge et d’homme à tout faire au sein de quelques immeubles de son quartier. La quarantaine, personnage taciturne et renfermé, il vit seul dans un petit appartement minable. Dans ses escapades nocturnes, il passe son temps à déguste ses bières en silence, et demeure indifférent à tous ceux qui l’entourent, y compris au charme de certaines femmes le draguant ouvertement. Mais la bière accumulée aurait plutôt tendance à le rendre violent. Un regard un peu appuyé porté sur lui, une bousculade sans gravité avec un quidam suffisent à le rendre fou et, dès cet instant, la bagarre devient inévitable. Un jour, il apprend que son frère Joe (Kyle Chandler), malade du cœur, vient de mourir. Divorcé d’une femme névrosée Joe laisse seul Patrick (Lucas Hedges), son fils de 16 ans. A l’ouverture du testament, Lee apprend que son frère l’a désigné comme tuteur de l’adolescent. Pour lui, c’est une apparente catastrophe, étant sous-entendu qu’il devrait, en cas d’acceptation, venir habiter avec son neveu (qu’il aime pourtant beaucoup), dans la ville de Manchester by the Sea, située à une quarantaine de kilomètres de Boston. Lee demeure quelques jours dans cette ville qui l’a vu naître et grandir, mais qu’il ne semble plus aimer, histoire de réfléchir et de faire mieux connaissance avec Patrick, qui insiste pour qu’il dise oui à ce qu’on attend de lui…

Un an après "Spotlight", chef d’œuvre de tous les chefs-d’œuvre (et qui lui aussi se déroule autour de Boston), voilà que je découvre ce "Manchester by the Sea". Il y a une semaine, j’ignorais qui était Kenneth Lonergan, son scénariste et metteur en scène, et le nom de cette petite ville portuaire du Massachussetts ne me disait rien. Au terme du générique de fin, j’éprouve beaucoup de peine à me lever afin de quitter la salle. Je viens de visionner, dans un genre très différent, un autre pur chef d’œuvre. Les images se bousculent dans ma tête et je ne parviens pas à m’extirper de cette histoire belle à vous chambouler tous les sens. Histoire triste certes, mais sans pathos, et constellée de petites scène drôles. Scénario incroyable pour une trame cousue à la perfection. Si on cherche évidemment à comprendre pour quelle raison cet homme, apparemment brisé de l’intérieur, se comporte ainsi, le réalisateur a l’idée géniale de ne pas nous l’expliquer au terme de l’histoire. Non. Le drame de Lee, on le découvre à peu près à la moitié du film. Un atroce coup-bas du destin, qui le frappe lui, sa femme et leurs trois enfants. Dès l’entrée en scène du diable dans la vie de Lee, et sur toute la longueur d’un flashback qui dure plusieurs minutes, le film n’est plus un film, la séquence est une mise à nu de l’âme humaine, au cours de laquelle, j’en suis presque sûr, chaque spectateur à dû serrer ses poings, ses lèvres et son cœur pour tenter de ne pas lâcher cette larme que le héros s’obstine (sauf une fois, vers la fin de l’histoire) à ne pas verser lui aussi. Certains y sont sans doute parvenus, d’autre pas, je l’ai entrevu et perçu autour de moi. La seconde vidéo ci-dessous indique  qu'il y a dans ce film (l'un de mes cinq préférés) largement de quoi craquer, émotionnellement parlant...

Après une telle somme d’émotions, on comprend évidemment mieux le comportement du héros. Ainsi que tout ce qui lui arrive jusqu’à la fin du film. Dans le rôle de cet homme brisé, Casey Affleck (le frère de Ben) est… je cherche le mot, mais ne le trouve pas. Alors je dirai que si le Nobel du meilleur acteur existait, je lui offrirais sans la moindre hésitation. Quelle performance ! Même Nicholson et de Niro, dans leurs plus beaux jours, sont battus. Et je pourrais presque en dire autant de Michelle Williams (qui joue Randi, la femme de Lee, dont elle est séparée) si son rôle avait été plus conséquent. Car dans les rares scènes où elle apparaît (et spécialement dans l‘une d’elle), elle est bouleversante et d’une justesse remarquable. Nul doute que ces deux-là seront oscarisés le mois prochain à Hollywood, sans oublier ce génial auteur et metteur en scène qu’est Ken Lonergan…

(En fait, malgré six nominations, seuls Casey Affleck et Ken Lonergan ont été récompensés, le premier en qualité de meilleur acteur, et le second pour le meilleur scénario original)
En quittant la salle, et tout au long de la route me ramenant chez moi, les images de ce film n’ont cessé d’accaparer mes pensées, se mélangeant avec celles du règne de cet hallucinant président du pays dans lequel elles ont été tournées. Ebouriffant contraste ! Ce pays que j’ai adoré, pour l’avoir visité huit fois, et qui depuis un mois ne m’attire plus du tout, me plonge dans des sentiments contradictoires. Parce que le renier totalement, et je suis tenté de le faire, signifierait aussi renier tout ce que représente son 7ème Art. Or, comment se passer de tout ce que me procure ce cinéma-là ? Impossible ! Car, dans le genre, je l’aime au-delà de tout autre et ne pourrai jamais m’en passer. Et aussi parce que, pour la majorité de ceux qui le font, Trump représente le pire de ce que la politique de leur pays a produit durant ses 241 ans d’existence…

Note : 19/20

27 mai 2023 ____________________________________________________

Deux des séquence les plus intenses, dramatiques et émouvantes de ce bijou de film. Lee en termine avec son interrogatoire par la police. Se sentant coupable du drame qu'on vécu ses enfants et sa femme, il est tout étonné d'être relaxé (ce qui est logique au vu du déroulement des événements). Perdu et fou de chagrin, il quitte lentement le burean dans lequel il a été auditionné. Les deux policiers l'accompagnent vers la sortie, sans se douter (et le spectateur non-plus) de ce qui va se passer... 

Randi, son ex-femme qui s'est remariée et à eu un quatrième enfant, croise Lee par hasard dans la rue. Elle lui exprime ses regrets de l'avoir laissé tomber au moment où il avait le plus besoin d'elle. Michelle Williams a ét nommée aux Oscars pour ce rôle, et j'ai regretté qu'elle ne l'obtienne pas, tant sa performance est admirable...

bobby.jpg

Bobby

Emilio Estevez (USA), 2007

 

Anthony Hopkins : John

Wiliam H. Macy : Paul

Laurence Fishburne : Edward

Heather Graham : Angela

Demi Moore : Virginia

Sharon Stone : Miriam

Shia LaBeouf : Cooper

Elijah Wood : William

Joshua Jackson : Wade

Lindsay Lohan : Diane

Helen Hunt : Samantha

Martin Sheen : Jack

Bobby Kenedy : Lui-même

Le 4 juin 1968, quelques minutes après avoir annoncé sa victoire dans les élections primaires de Californie, Robert Kennedy est abattu dans les cuisines de l'hôtel Ambassador de Los Angeles, par lesquelles il tentait de gagner la sortie du palace. Très grièvement blessé à la tête, Bobby meurt dans la nuit du 5 au 6 juin. Celui qui avait donc quasiment gagné l'investiture démocrate pour les élections présidentielles de novembre, subissait le même sort que son frère John, assassiné le 22 novembre 1963. Pour le peuple américain, et pour les démocrates plus particulièrement, ce fut une perte des plus traumatisantes...

Se servant de cette tragédie et de son décor finalement macabre, Emilio Estevez dresse le portrait de vingt-deux personnages qui, tous, étaient présents dans l'hôtel au cours de cette tragique soirée. 22 destins mêlés, de près ou de loin, à ce qui aurait dû constituer un événement mémorable et joyeux. Tel ne fut pas le cas pour ce qui est de la joie. Parmi toutes ces personnes, employées de l'hôtel, collègues de travail, clients du palace, sympathisants démocrates, aucun n'est inutile à l'histoire imaginée par Emilio Estevez, metteur en scène et scénariste. Leur importance, au départ pas évidente pour tous, éclate au moment du dénouement. Et c'est là que le film devient exceptionnel...

Avec une distribution éblouissante (Anthony Hopkins, Martin Sheen, Helen Hunt, Sharon Stone, Demi Moore (dont je ne suis pas fan mais qui s'avère exceptionnelle en femme alcoolique), Shia LaBeouf, Lindsay Lohan, Heather Graham, William H. Macy, Laurence Fishburne et bien d'autres), toutes et tous se sont unis pour donner à cette magnifique histoire, la crédibilité sans laquelle aucun film ne peut obtenir un véritable succès. Et là, ça devient vraiment du grand art ! Pour son quatrième long métrage, Emilio Estevez (fils de Martin Sheen, et qui tient un petit rôle dans le film) réalise à mes yeux une oeuvre majeure sur un sujet historique des plus dramatiques. Magnifiquement filmé, avec (je le redis) des comédien(ne)s tous unis dans l'excellence, ce lon-métrage ne peut que bouleverser les admirateurs d'un homme dont l'assassinat a jadis sidéré bien plus que le seul peuple américain, et cela tout autant que celui de son frère John cinq ans plus tôt...

A la fin de la vidéo ci-dessous, la déclaration (réelle) de Bobby Kennedy est je crois devenue totalement illusoire dans ce monde actuel ; et pourtant, elle représente l'essence même de ce que devrait être l'humanité. La voici traduite : "Nos vies sur cette planète sont trop courtes, le travail à effectuer et trop bref. Mais nous pouvons peut-être nous souvenir que ceux qui vivent avec nous sont nos frères, et qu'il partagent avec nous ces mêmes courts moments de vie"...

Note : 18/20

En aparté : Ce 4 juin 1968, je m'en souviens parfaitement. J'avais appris la nouvelle en classe, livrée par un prof qui devait être un admirateur des Kennedy. L'assassinat de Bobby avait été retentissant aussi de ce côté de l'Atlantique et, dès lors, j'avais décidé de tout savoir sur cet homme qui représentait un réel espoir de paix dans la guerre du Vietnam. J'avais 14 ans et si la France voisine en finissait avec les événements de mai, c'est bien la disparition de Bob Kennedy dont je me souviens le mieux. Aujourd'hui, après avoir beaucoup lu sur lui et sur John, je demeure persuadé que son assassinat demeure le plus triste et le plus dommageable, avec celui de Martin Luther King deux mois plus tôt, dans toute l'histoire des Etats-Unis. Et 55 ans plus tard, le destin de certain ex-élu et à nouveau prétendant au poste politique suprême de ce pays, ne fait que me conforter dans cette idée. Au point que je me demande où s'arrêtera le déclin de "l'empire américain"...

12 mai 2023 _____________________________________________________

untergang.jpg

Der Untergang (La Chute)

Oliver Hirschbiegel (Allemagne), 2004

 

Bruno Ganz : Adolf Hitler

Alexandra Maria Lara : Traudl Junge

Ulrich Matthes : Joseph Goebbels

Corinna Harfouch : Magda Goebbels

Juliane Köhler : Eva Braun

Heino Ferch : Albert Speer

Ulrich Noethen : Heinrich Himmler

Matthias Habich : Pr. Werner Haase

Les derniers jours d'Hitler dans son bunker berlinois, en avril 1945. Voila qui pourrait augurer un long-métrage des plus lugubres. Mais ça n'est pas vraiment le cas. Dans le dernier refuge  du dictateur, la lumière artificielle devient vite oppressante. Il règne une atmosphère très étrange. Les gens, les proches du Führer, s’amusent de façon très incompréhensible, alors qu’au dehors, les Russes, et avec eux la fin, se rapprochent de plus en plus. Traudl Junge (Alexandra Maria Lara, immense comédienne), la secrétaire personnelle bavaroise d'Hitler est magnifique dans son rôle. Eva Braun (Julianne Köhler) la maîtresse et future épouse du maître des lieux, elle aussi. Réalité ou embellissement volontaire ?... Albert Speer (Heino Ferch) semble le plus humain de tous, alors que Josef Goebbels (Ulrich Matthes) a les yeux du fou qu’il était réellement, et qui ferait peur à n’importe qui, le soir au coin d’un bois ! Sa femme Magda (Corinna Harfouch), excellente dans un rôle difficile s'il en est, interprète une nazie pure et dure, et dans toute l’horreur du terme, au point qu’on se demande comment un être humain peut être ou devenir aveugle à ce point. Les six enfants du couple jouent innocemment dans les couloirs, là où la mort tisse lentement et de la plus ignoble des façons sa toile, laquelle s'emparera bientôt de  cette innocente fratrerie …

 

Au milieu de ces personnages, le Führer déchu vit la fin de son règne. Avec quelques crises et colères magistralement rendues par un Bruno Ganz au sommet de son art. Mais aussi avec quelques moments moins sombres, où le réalisateur nous décrit un monstre sous un jour moins cruel. Gentil et préveant avec sa secrétaire, tendre avec Eva et leur chienne Blondie, presque humain finalement. Fiction ou réalité ? C’est là, justement que le bât paraît blesser. Car cette humanité apparente a manifestement gêné les critiques (lues après la vision du film) les plus acerbes du film. "Comment est-il possible que le plus grand monstre de toute l’histoire de l’humanité puisse se montrer sous un jour que personne n’a jamais osé l’imaginer ?" Inconcevable pour beaucoup.

Et pourtant, raisonner de la sorte c'est aller un peu vite en besogne, c'est fermer la porte à la réflexion, c’est oublier que justement Hitler était un humain, quoi qu’on en dise ou quoi qu’on en pense. Et qu’à ce titre, il n’était, dans certaines attitudes, (je précise bien "certaines") absolument pas différent de chacun de nous. L’oublier ou l’escamoter en raison de la seule ignominie, du seul dégoût que peuvent légitimement susciter le personnage est une erreur que beaucoup de personnes opposées à ce film ont commise, en cognant de plus belle sur un réalisateur (Oliver Hirschbiegel) injustement accusé de partialité, lorsque ce n’est pas de compassion.

 

En fin de compte et comme beaucoup, j’ai vraiment apprécié ce film. Et je ne crains pas de l’affirmer. Je l’ai aimé d’abord et avant tout parce que l'acteur zurichois Bruno Ganz se révèle absolument phénoménal dans une interprétation pas facile et assez dangereuse (pour lui) du personnage d'Hitler (sa transformation physique pour ressembler à ce point à l'original est criante de vérité, du tout grand art !). Mais je l’ai aussi aimé parce que cette petite parcelle d’humanité que le metteur en scène (inspiré par ce que Traudl, la secrétaire du tyran, a vécu dans le bunker) attribue au plus grand criminel de guerre de tous les temps m’a fait beaucoup réfléchir. Et si cette humanité n’enlève absolument rien à l’horreur que m’inspire Adolf Hitler, elle me conforte dans l’idée qu’il a peut-être manqué un rien, un infime détail dans sa vie, dans son parcours, dans son enfance pour qu’il passe à côté de ce destin ignoble qui fut le sien et que, avec raison, on ne lui pardonnera jamais.

Adolf Hitler était un être humain ! Même si son curriculum vitae aurait plutôt tendance à prouver le contraire. Et cette constatation, plutôt que d'attiser la polémique, devrait aider ceux qu'elle divise à tout mettre en œuvre pour que son histoire demeure à jamais unique dans celle de l’Humanité.

Note : 18,5/20

7 mai 2023 _____________________________________________________

dikkenek.jpg

Dikkenek (et coup de gueule contre les critiques de cinéma)

Olivier Van Hoofstadt (Belgique), 2006

 

François Damiens : Claudy

Jean-Luc Couchard : JC

Mélanie Laurent : Natacha

Claude Pinon : Steph

Florense Foresti : La commissaire

Marion Cotillard : Nadine

Jérémie Regner : Greg

Marie Kremer : Fabienne

Catherine Jacob : Sylvie

Mourade Zeguendi : Aziz

Dikkenek est une expression belge qui désigne un "gros cou", un vantard, une grande gueule, un prétendant à la science-infuse. Le dikkenek principal du film est incarné par Jean-Claude (dit JC), qui prend un grand plaisir à donner des leçons à toute personne se trouvant sur son chemin. Dans son rôle de directeur des abattoirs d'Anderlecht, Claudy Focan n'a rien à lui envier, pour ce qui est de correspondre parfaitement au titre du film.

Le long-métrage se déroule principalement à Bruxelles et dans les campagnes de Belgique. JC (Jean-Luc Couchard), petit truand magouilleur fort en gueule, désire aider son ami d’enfance Steph (Dominique Pinon) à trouver l'amour de sa vie. Ils sont inséparables et, ayant volé la Mercedes de Claudy (François Damiens), dans son coffre ils y découvrent Natacha (Mélanie Laurent), une jeune femme ayant eu la malchance de rencontrer le propriétaire de la voiture, et de se voir droguée par lui dans un bouiboui portant le nom de discothèque. Claudy est un pervers alcoolique qui vit avec sa mère ; il est photographe de charme à ses heures, et Natacha sera son modèle. Finalement, Steph trouvera  l’amour en la personne de Nadine (Marion Cotillard), amie de Natacha, une enseignante ayant visiblement trop abusé des "bienfaits" de la schnouf. Dans cette palette de personnages (tous au minimum un peu loufoques), on retrouve aussi Laurence (Florence Foresti), une commissaire de police, lesbienne et raciste, auditionnant Greg (Jérémie Renier), qui porte plainte auprès d'elle pour avoir subi les violences physiques de JC. De péripéties en conflits divers, en fin de compte on retrouve JC et Natacha, Steph et Nadine, vivant leur parfait amour respectif.  Dans l'un des deux rôles principaux, on retrouve François Damiens, aujourd'hui meilleur comédien belge (avec Benoît Poelvoorde), qui donne un aperçu époustouflant de son talent d'acteur comique (et pas que...) Démoli par la critique lors de sa sortie en salle, l'édition en DVD de cette magnifique comédie loufoque et délirante, lui redonnera une nouvelle vie et, au fil des années, fera de lui un film culte.

 

Si j'apprécie avant tout les valeurs humaines défendues dans les histoires de mes films préférés, je ne renierai jamais les comédies donnant à fond dans le loufoque, le déjanté et le 2ème, voire 3ème ou 4ème degré. "Dikkenek" remplit tous ces critères. Ne l'ayant pas vu en salle à sa sortie (même pas sûr qu'il ait été distribué en Suisse), les divers extraits visionnés sur YouTube m'ont immédiatement donné une irrépressible envie d'acquérir le DVD. Et je ne l'ai à aucun moment regretté. Doté d'une distribution exceptionnelle, je l'ai vu au moins cinq ou six fois depuis, et je ne m'en lasse toujours pas. Bon, il est clair que si vous êtes hermétiques au 2ème degré et à tout ce qui qualifie ce film, vous n'allez pas l'apprécier. Visiblement, ce fut le cas des critiques cinématographiques, lesquels me donnent souvent envie de gerber. Voilà des personnes qui, pour beaucoup d'entre elles, sous le couvert d’une pseudo-passion pour le 7ème Art et de leurs soi-disant longues études consacrées au cinéma, déversent trop souvent le flot de leur haine verbale sur les réalisations qu’ils n’apprécient tout simplement pas. Ne pas aimer un film est leur droit, mais qu’ils l’expriment brièvement et, surtout, sans professer la façon dont il aurait dû être fait ou, le pire du pire, qu'ils cessent de conseiller à leur auditoire de ne pas aller le voir. Mais non, leur égo démesuré nécessite un verbe allègre et riche, une démolition cinglante et bardée de termes qui font bien dans le venin qu’ils crachent sur des productions qui ne leur ont rien fait. C’est tellement facile de démolir le travail des autres, de jeter dans le caniveau une œuvre qui a le mérite d’avoir été pensée, rêvée, conçue et menée par d’autres à son terme, alors qu’eux ne produisent rien, si ce n’est l’écœurante mise à mort d’un sujet auquel ils n’ont peut-être tout simplement rien compris. Ces gens-là ne sont pas inutiles, ils sont nuisibles. Car ce qui compte dans la vie, c’est de CREER, de CONSTRUIRE quelque-chose. Eux ne font rien, ne créent rien, si ce n’est une litanie négative et souvent abjecte, juste destinée à saper l’élan positif de ceux qui modèlent leur œuvre avec un cœur gros comme ça…

 

"Dikkenek", comme beaucoup d'autres réalisations de ce genre, est un moment de distraction jouissif, libérateur et réconfortant, à déguster (par exemple) à la fin d'une journée passée sur un lieu de travail dans lequel officie un cadre coincé du cul, totalement dénué d'humour et d'esprit, et obnubilé par son obsession de faire croire à ceux sur lesquels il règne, qu'ils et elles ne sont que de vulgaires vermisseaux, en regard de la science infuse personnelle à laquelle il se réfère inlassablement dans l'exercice d'une fonction qu'il considère (et lui seul) indispensable à la survie de sa foutue entreprise. Note : 17/20

26 avril 2023 ____________________________________________________

mistrals.jpg

Et les Mistrals gagnants

Anne-Dauphine Julliand, 2017 (France)

 

Documentaire

Ambre, Camille, Charles, Imad et Tugdual sont une fillette et quatre garçonnets âgés de six à neuf ans. Leur particularité ? Ils souffrent tous de diverses et très lourdes pathologies. Des maladies graves, au libellé techniquement incompréhensible, qui les handicapent beaucoup dans leur vie d'enfant. Alors que leurs petits camarades de classe peuvent espérer un avenir somme toute serein, elle et eux vivent au jour le jour, dépendants qu'ils sont d'une surveillance médicale et de soins dont personne ne connaît vraiment la durée. En dépit de cela, ces bambins font face, dans leur vie quotidienne, avec une incroyable détermination. S'ils parlent, rêvent et s'enthousiasment comme n'importe quel enfant le fait, eux affichent une stupéfiante lucidité dans leur façon d'appréhender leur avenir. A l'écran, les enfants jouent, rient, se racontent, et se projettent dans l'avenir de façon immensément émouvante. Certains d'entre eux font même preuve d'une troublante maturité. Ce documentaire, parce que c'en est un, est un modèle du genre, et Anne-Dauphine Julliand, la réalisatrice, réussit la prouesse de ne pas verser dans le pathos, même si certaines scènes ont vraiment de quoi vous retourner le cœur et l'âme. Ce tour de force, la metteuse en scène le doit sans doute beaucoup à sa propre expérience, elle qui a perdu deux de ses quatre enfants en bas âge, vaincus par la maladie...

Et puis, et je le reconnais volontiers, ces quatre-vingt minutes d'images se trouvent encore embellies, l'espace de trois trop courtes minutes, par la plus belle des chansons de Renaud. "Et les Mistrals gagnants" est un film exceptionnel, bouleversant, somptueux, et exemplaires dans la leçon que nous donnent ces petits bouts de choux qui n'ont rien fait à la vie pour qu'elle se comporte ainsi avec eux. Ambre, 11 ans et unique fille du groupe (atteinte d'une pathologie qui lui laisse peu d'espoir de vivre très longtemps), m'a particulièrement ému par sa joie de vivre, par son sourire et ses yeux qui pétillent, qui brillent de mille éclats lorsqu'elle s'adonne à sa grande passion pour le théâtre. Mais tous, sans exception, sont admirables ! Tous, plutôt que de survivre, méritent de vivre et de se voir ainsi récompensés pour l'exemple qu'ils donnent à un monde adulte (dont je fais partie) qui gâche la sienne à se plaindre de tout, de rien et de n'importe quoi. Anne-Dauphine Julliand, dont c'est ici la première réalisation, nous offre une œuvre magistrale dans la façon de filmer des enfants malades. Et l'humanité de cette femme, sans doute doublement brisée, déborde de chacune des scènes, chacun des plans de ce long métrage auquel je ne peux attribuer, et avec quelle émotion, que la note maximale. Un chef-d'oeuvre absolu, le plus beau documentaire  jamais vu dans ma vie.

Mais, parce qu'il y un mais : l'année suivant, et malgré un accueil des médias majoritairement très favorable, l'Académie des César ne prendra même pas la peine de le nommer dans la catégorie "Meilleur documentaire". Avec un pareil oubli, cette organisation a perdu, à mes yeux, une grande partie de sa crédibilité...

Note : 20/20

24 avril 2023 ____________________________________________________

pts-mouch.jpg

Les petits mouchoirs

Guillaume Canet, 2010 (France)

 

François Cluzet : Max

Marion Cotillard : Marie

Benoît Magimel : Vincent

Valérie Bonneton : Véronique

Gilles Lellouche : Eric

Laurent Lafitte : Antoine

Pascale Arbillot : Isabelle

Jean Dujardin : Ludo

Anne Marivin : Juliette

Joël Dupuch : Jean-Louis

Dans ce monde moderne à la dérive, en suivant le mouvement plusieurs amis, hommes et femmes, voient soudain leur vie basculer après l'accident de scooter de l'un d'entre eux. Ce dernier, oscillant entre la vie et la mort, lutte pour garder la première. Les autres, malgré cette terrible fatalité qui les laisse impuissants, décident tout de même de partir en vacances à la mer. En juillet, dans le Bassin d'Arcachon et sous le soleil du Cap-Ferret, tout ce petit monde tente d'oublier que Ludo, l'accidenté, n'est hélas pas au sein de ce groupe apparemment soudé. Mais les liens créés par l'amitié ne sont pas aussi solides que l'on pourrait le croire. Les petits défauts, les gros travers, surgissent. Le fond des personnalités, comme la mer mettant les cailloux à nu, surgit des tréfonds de l'âme et s'étale au grand jour. Vanité, orgueil, égoïsme s'affirment et on finit par se demander sur quoi repose vraiment cette amitié de façade. Et puis, ce que personne semble ne plus redouter se produit. Alors les liens se resserrent, la solidarité reprend le dessus, les cœurs, trop longtemps muets, reprennent la parole. Mais, n'est-il pas trop tard ?

 

Voilà un film qui aurait pu tout aussi bien s'intituler "Les petits souliers". Car, au début comme à la fin, tous les personnages se retrouvent dans les leurs. Entre ces deux moments, ils vivent dans leur petit monde personnel (les mecs surtout), sans se soucier que certains d'entre eux n'aillent pas bien du tout. J'ai (en partie) apprécié ce film parce qu'il démontre qu'il faut parfois un drame pour que les humains prennent conscience qu'ils font fausse route dans certains moments de leur existence. Triste, diront certains. Peut-être, oui, mais si cela permet de les rendre meilleurs, pourquoi pas ? Scénario exceptionnel, avec une entrée en matière extraordinaire et un dénouement absolument génial, voilà un film que je ne suis pas près d'oublier. Interprété par des acteurs et actrices tou(te)s excellent(e)s, ce long-métrage écrit par son metteur en scène, révèle une sensibilité et un don d'observation de l'âme humaine remarquable pour un homme aussi jeune (37 ans). Je dois avouer que c'est le premier film de Guillaume Canet que je vois. Appréciant peu l'acteur, j'avais quelque réticence à aller voir ce dont il était capable de démontrer de l'autre côté de la caméra. Belle surprise, magnifique long métrage ! Le dernier quart d'heure de ce petit chef-d'œuvre laisse même pantois, tant les événements qui y sont contés sont traités de magistrale façon.

"Les petits mouchoirs" fut pour moi le meilleur film visionné en 2010 ! Et si Guillaume Canet a donc constitué une véritable et magnifique révélation pour moi, sa femme, Marion Cotillard, confirme qu'elle est bien l'une des actrices les plus exceptionnelles de cette époque, toutes nationalités confondues. A ce propos, je m'en voudrais de ne pas citer également Pascale Arbillot, magnifique commédienne, discrète et abonnée (hélas et sans doute pas par sa faute) aux seconds rôles. A quand un metteur en scène ou une réalisatrice qui lui offrira cette place de tête d'affiche qu'elle mérite mille fois ? A noter également l'excellente prestation de Joël Dupuch, un ostréiculteur et restaurateur installé dans le Bassin d'Arcachon. Ami du couple Canet/Cotillard, et donc comédien amateur, il impressionne vraiment par sa présence à l'écran.

Note : 18/20

20 avril 2023 ____________________________________________________

! AVERTISSEMENT !

Si vous n'avez pas vu le film (et que vous avez envie de le voir), ne visionnez pas cet extrait, qui représente sa plus belle et bouleversante séquence, un dénouement absolument génial..

ingl-bast.jpg

Inglourious Basterds

Quentin Tarantino, (USA) 2009

Christoph Waltz : Hans Landa

Brad Pitt : Aldo Raine

Mélanie Laurent : Shosanna Dreyfus/Emmanuelle Mimieux

Daniel Brühl : Frederick Zoller

Michael Fassbender : Archie Hicox

Diane Kruger : Bridget von Hammersmark

Denis Ménochet : Perrier Lapadite

Sylvester Groth : Joseph Goebbels

Voilà un titre à propos duquel même les anglophones ont dû se poser des questions… "The Inglorious Bastards" ("Quel maledetto treno blindato") était le titre anglais d'un film italien sorti sur les écrans en 1978. Sans doute influencé par l'histoire, qui se déroulait pendant la 2ème guerre mondiale, Tarantino a repris le titre mais en changeant quelques lettres, ce qui le rend incongru sans lui enlever pleinement son sens. Ça, c'est tout Tarantino…

"Inglourious Basterds" ("Salopards peu glorieux") est scindé en cinq actes (ayant plus ou moins une relation entre eux). Certains des épisodes sont réellement des moments extraordinaires de cinéma. L'histoire: Hans Landa, colonel SS (Christoph Waltz), spécialiste de la traque des Juifs, débarque dans une petite maison dans la campagne française, habitée par un homme et ses trois filles. D'une habileté diabolique, il parvient à faire avouer à ce dernier qu'une famille juive se cache dans son sous-sol. Vous imaginez la suite… Seule Shosanna Dreyfus (Mélanie Laurent) échappe au massacre et parvient à s'enfuir… Trois ans plus tard, on retrouve la jeune femme à Paris, propriétaire d'un cinéma (hérité de sa tante) que Goebbels lui-même veut réquisitionner pour y présenter un film de propagande nazie. Un complot est alors organisé par les Anglais pour exterminer tout le gratin du IIIème Reich (Adolf y compris) présent lors de la projection du film. Mais ce que les Anglais ne savent pas, c'est que Shosanna, devenue Emmanuelle Mimieux, met au point avec son ami projectionniste, par un plan différent, le même complot. Au milieu de tout cela, il y a Aldo Raine (Brad Pitt), un obscur lieutenant américain affublé d'un accent du Tennessee à couper au couteau, qui est à la tête d'une petite équipe dont la mission consiste à scalper du nazi…

 

"Inglourious Basterds" est le film le plus déconcertant que j'aie jamais vu ! Le scénario est excellent et d'une originalité rare. Les acteurs sont tous excellents. Christoph Waltz, que je ne connaissais pas, est prodigieux et démontre que son Prix d'interprétation à Cannes cette année pour ce rôle est parfaitement mérité. Diane Kruger est parfaite (et d'une beauté époustouflante) dans le rôle d'une actrice allemande au service des Anglais, et Brad Pitt, drôlissime dans son rôle de lieutenant de l'US Army d'origine italienne, s'en sort magnifiquement. Daniel Brühl, révélé par "Goodbye Lenin" en 2003, prouve qu'il est un immense espoir allemand (en fait il est germano-allemand). Quant à Mélanie Laurent, elle est sublime elle aussi, et démontre, une fois encore qu'elle est l'une des meilleures comédiennes françaises auiourd'hui

Reste le film, lui-même. Si les scène de scalp sont assez trash, comme tout le reste de la violence contenue dans l'histoire, elles sont à considérer au second degré. Sur ce plan-là, Tarantino n'a de leçon à recevoir de personne ! Et les deux dernières minutes du film, au travers d'un dénouement grandiose et surréaliste, sont à l'avenant. Parallèlement à cela, l'acte initial de l'intrigue, d'une durée de vingt minutes, est un moment de cinéma tout bonnement exceptionnel. La façon dont le colonel SS Landa parvient à faire avouer au paysan français qu'il abrite une famille juive est un chef-d'œuvre à lui tout seul ! Il y a de tout dans ce film : suspens, horreur, tristesse, humour (beaucoup), amour (un peu), rebondissements. Mais il y a surtout le talent de Quentin Tarantino! Il nous offre ici, et pour moi, son meilleur film. Meilleur que "Pulp Fiction" et que "Django Unchained". Un long métrage dans lequel le mot "cinéma" prend tout son sens. Ce chef-d'oeuvre représente  pour moi 150 minutes d'une intensité rarement vue dans une salle obscure. Note : 18,5/20

18 avril 2023 ____________________________________________________

Séquence diabolique et majeure du film. Le colonel Landa dialogue avec la seule rescapée du massacre des Juifs, qu'il a lui-même ordonné dans la maison familiale de la jeune femme. L'émotion et la peur de Shosanna, ayant pris le nom des anciens propriétaires du cinéma, tous deux décédés, sont palpables. Et l'on se demande si le SS la reconnaît ou fait semblant de ne pas le faire. L'Autrichien Christoph Waltz, exceptionnelle découverte et récompensé à Cannes pour ce rôle, en un seul film est devenu pour moi l'un des trois meilleurs acteurs du cinéma mondial (avec Jack Nicholson et Joaquin Phoenix).

5.barbara.jpg

Barbara

Christian Pezold, (Allemagne) 2012

Nina Hoss : Barbara Wolff

Ronald Zehrfeld : André Reiser

Rainer Bock : Klaus Schütz

Jasna Fritzi Bauer : Stella

1980, dans la République démocratique allemande (RDA). Barbara Wolff (Nina Hoss), médecin pédiatre exerçant dans une grande clinique de Berlin, est un jour mutée dans un obscur hôpital de la région de Rostock, au nord du pays, très proche de la mer Baltique. Ceci uniquement pour avoir formulé une demande de quitter le territoire national. A son nouveau poste, Barbara tente de redonner un peu d'élan à sa vie, si cruellement contrariée après une telle déception dans sa quête de Liberté. Sans cesse épiée et harcelée par la STASI, elle reste cependant très froide envers son entourage, se méfiant de tout le monde, y compris d'André (Ronald Zehrfeld), le médecin chef qui tombe peu à peu amoureux d'elle. Mais Barbara n'a pas oublié son but : elle prépare secrètement son passage à l'ouest, projetant de rejoindre le Danemark par la mer. Mais au moment même où elle va réussir, un événement inattendu dans sa vie professionnelle la fait renoncer, se sacrifiant au profit de l'une de ses jeunes patientes.

 

"Barbara" est un film superbe et bouleversant. Une histoire, un scénario, du cinéma comme je les aime, sans violence inutile, chargé d'émotion et traité sobrement. Une étude psychologique passionnante de personnages qui ne le sont pas moins, au cœur d'un pays satellite de Moscou baignant dans la suspicion et où le mot liberté avait été banni des dictionnaires. Cette apparente froideur de Barbara prend une place énorme dans le film. Et même si l'on peut la comprendre, on aimerait bien qu'elle s'en défasse un peu. Il faudra attendre le dénouement (génial!) pour se rendre compte que le cœur de cette belle jeune femme est immense et très peu commun. Christian Petzold, le metteur en scène allemand, réalise une performance digne de tous les éloges, justement récompensée au Festival de Berlin 2012 par l'octroi de l'Ours d'argent du meilleur réalisateur. Les acteurs-trices, Nina Hoss en tête, sont exceptionnel-le-s de justesse, et les décors parfaitement révélateurs (paraît-il) de ce que fut ce pays pendant les quarante-cinq années passées sous le joug de l'union soviétique…

 

Ce film a été l'occasion pour moi de découvrir Nina Hoss, comédienne allemande née le 7 juillet 1975 à Stuttgart, peu connue dans les pays francophones. Elle est pourtant une actrice tout à fait remarquable, avec une présence rare à l'écran. Lauréate de quatre prix de la meilleure comédienne dans les Festivals internationaux de Berlin (2007), Seattle (2015), San Sebastian et Stockholm (2019), chacune de ses interprétations vaut le détour. Au cours de ces onze dernières années, je l'ai vue dans une dizaine de films qui, dans leur totalité, m'ont subjugué comme rarement devant un grand écran (ou petit par DVD interposé). Au point que je n'hésite pas une seule seconde pour affirmer qu'elle est aujourd'hui la digne héritière de l'inoubliable Romy Schneider. A 47 ans,Nina Hoss est, avec Jessica Chastain, pour moi la meilleure actrice du monde. Son dernier film en date, "Tár", de Todd Field (16/20), dans lequel elle partage l'affiche avec Cate Blanchett et Noémie Merlant, est toujours visible dans certaines salles de Suisse romande. Artiste  engagée, Nina Hoss est ambassadrice de "Terres des Femmes", une ONG militant contre les mutilations génitales féminine.

Note : 19/20

12 avril 2023 ____________________________________________________

4.polisse.jpg

Polisse

Maïwenn, (France) 2011.

 

JoeyStarr : Fred

Karin Viard : Nadine

Marina Foïs : Iris

Nicolas Duvauchelle : Mathieu

Frédéric Pierrot : "Balloo"

Maïwenn : Mélissa

Karole Rocher : Chrys

Emmanuelle Bercot : "Sue Ellen"

Naidra Ayadi : Nora

Le titre du film provient du fils de la réalisatrice, ayant un jour orthogrpahié "Police" avec cette faute d'ortographe.

C'est drôle parfois comme les préjugés peuvent vous faire passer à côté de choses essentielles. Ce film, j'avais délibérément décidé de pas aller le voir en salle, lors de sa sortie française en mai 2011. Raisons : si la réalisatrice me laissait indifférent, l'un des acteurs principaux m'était tout simplement insupportable. De Maïwenn, je ne savais pas grand chose, alors que je connaissais JoeyStarr par ses apparitions télévisuelles hallucinantes et par les nombreuses frasques, parfois violentes, qui l'avaient justement et plusieurs fois mené devant les tribunaux. Donc, voir Polisse : pas du tout envie ! Cela malgré la reconnaissance obtenue par ce long métrage (Prix du Jury à Cannes en mai de cette année). Et puis, en ayant vu des extraits, je me ravisai et décidai d'aller le voir lors de sa sortie suisse, cinq mois plus tard. Monstre coup de poing dans l'estomac ! Douloureux autant par le génie de Maïwenn que par mes préjugés imbéciles. Bien fait pour ma gueule (et mes tripes) !

Polisse raconte la vie d'une équipe parisienne de la Brigade de Protection des Mineurs (BPM). Inspecteurs et inspectrices baignant à longueur de journée dans le glauque et l'infâme, ils passent beaucoup de temps à interroger des enfants victimes d'abus les plus divers, ainsi que ceux qui les commettent. Un univers dans lequel tous les membres de la brigade tentent de se préserver de l'inhumanité la plus flagrante. Pour donner du crédit aux images qu'elle nous balance sans crier gare, Maïwenn a suivi le travail d'une unité pendant plusieurs semaines. Ce qu'elle nous montre fait donc partie de la vraie vie. Polisse, c'est pas du cinoche! C'est du vécu. Du sordide, de l'insoutenable parfois, mais aussi de l'émotion, du poignant, de l'amour. Un brassage de sentiments à vous foutre la nausée, mais aussi à vous mettre le coeur à genoux, tant le pendule balaie le terrain entre les deux extrêmes. Mais, contrairement à ce qui se passe dans la réalité, jamais la caméra de la réalisatrice ne va trop loin. Aucune des scènes ne se complaît dans l'horreur. Même si les dialogues sont parfois crus, tout est mesuré et parfaitement au service d'une réalisation magistrale.

Malheureusement, sur 8 nomminations, aux César 2012 Polisse ne recueillera que deux prix : Meilleur espoir féminin (Naidra Ayadi, et Meilleur montage. A ce chef-d'oeuvre, les actrices et acteurs apportent une contribution essentielle. Karin Viard, Marina Foïs, Frédéric Pierrot, Nicolas Duvauchelle en sont les têtes de liste. Et si Maïwenn (jouant également dans le film) apporte l'indispensable touche de douceur, JoeyStarr est absolument remarquable. Quant aux enfants, pour la plupart n'ayant jamais tourné auparavant, ils sont d'une justesse à vous couper le souffle. Polisse est un témoignage essentiel dans ce monde de fous. Un film oscillant sans cesse entre l'inhumanité et son contraire. Une démonstration flagrante que le bien et le mal sont en perpétuelle opposition et que si l'homme passe son temps à évoluer sur le fil courant le long de la frontière les séparant, celui qui tombe dans le premier sera toujours là pour combattre celui qui saute et se complaît dans le second. En d'autres termes et à mes yeux rassurés, même s'ils ne perdent pas à tous les coups, les pervers de ce film sont complètement éclipsés par les vertueux. Ce seul film a suffi pour me faire connaître (un tout petit peu), une femme de 35 ans absolument épatante. Et puis, elle m'a aussi donné une envie des plus urgentes de dévouvrir (en DVD) ses deux autres long métrages, d'abord "Pardonnez-moi" (2006) et ensuite "Le bal des actrices" (2009), deux films que j'ai adorés. Pour moi, avec Polisse, Maïwenn a réalisé l'un des deux ou trois plus beaux films français que j'aie jamais vus depuis que j'aime le cinéma. Chapeau jusqu'au sol, Madame ! Note : 19,5/20

8 avril 2023 _____________________________________________________

3.spotlight.jpg

Spotlight

Tom McCarthy, (USA) 2016.

 

Michael Keaton : Robby

Mark Ruffalo : Michael

Rachel McAdams : Sacha

Brian D'Arcy James : Matty

Liev Schreiber : Marty

John Slattery : Ben

Stanley Tucci : Mitch

Billy Crudup : Eric

Boston, 2001, d'après une histoire vraie. Le Globe, premier quotidien de la ville, accueille un nouveau rédacteur en chef, étranger à la ville et donc au journal. Très vite, celui-ci apprend qu’une petite équipe de journalistes, nommée Spotlight, travaille très discrètement et en marge de la rédaction. Constituée de cinq investigateurs (une femme et quatre hommes) qui choisissent eux-mêmes un sujet, grave à leurs yeux, ils entendent le traiter au maximum sur une année, avant de le publier. Le nouveau patron, favorable au groupe et à cette manière de travailler, leur fournit lui-même un sujet qui lui tient à cœur, un scandale datant de plusieurs années et jamais vraiment traité à fond : les abus sexuels pratiqués par le clergé sur des mineurs, tous habitant dans la ville de Boston et dans ses environs. Adhérant fortement à cette cause, les journalistes de Spotlight se mettent immédiatement au travail, investiguant sans relâche. S’ils parviennent à rencontrer plusieurs victimes, ils buttent cependant sur la toute-puissante Eglise catholique et ses dirigeants, parfaitement au courant de la pratique mais qui, lors de plusieurs affaires dévoilées par le passé, ont toujours trouvé un arrangement financier avec les victimes, ceci avant de devoir faire face à éventuel procès… Après six mois de travail acharné, allant de succès en déboires, d’hallucinantes révélations en silences insupportables du clergé, les membres du team Spotlight sont prêts à publier les résultats de leur enquête. Nous sommes en janvier 2002, alors que le pays est encore traumatisé par la tragédie du 11 septembre. Les révélations débouchent sur un scandale qui prend des dimensions planétaires…

Dans la longue histoire de ma passion pour le cinéma, ce que Spotlight a provoqué en moi est excessivement rare :. le film idéal, une note de 20 sur 20, la mise en lumière (parfait synonyme de son titre), un éblouissement total quant à la manière de faire du cinéma, de passionner le spectateur, de le tenir en haleine sans une minute de répit, de l’émouvoir et, parfois, de parvenir à lui faire lâcher des larmes trop longtemps retenues. Ce film m’a parlé comme les deux précédents (ci-dessous). Tom McCarthy, metteur en scène et scénariste, Josh Singer, coscénariste, Mark Ruffalo, Rachel McAdams, Michael Keaton et beaucoup d’autres comédiens, se sont unis pour créer un long métrage d’anthologie.

Quatre journalistes, tous catholiques sans être trop pratiquants, mènent une enquête sulfureuse afin de révéler les insupportables pratiques pédophiles de 90 prêtres dans l’archidiocèse de Boston, la ville la plus catholique des Etats-Unis. Agissements odieux, infâmes, tous connus et couverts par Mgr Bernard Law, l’archevêque lui-même. Durant 128 minutes, le spectateur est plongé dans les intrigues obscures et sournoises d’une religion ravalée au rang de la plus abjecte des sectes. Clergé et fidèles les plus ardents dans le même panier de crabes ! Insupportable ramassis de chrétiens dégénérés, les premiers parvenant sans trop de peine à convaincre les seconds que ce que leurs enfants ont dû subir de la part de curetons dépravés était la volonté de Dieu. A cet égard est cité l’exemple d’une femme qui apprend, par le coupable lui-même, que son fils en a été la victime. La maman, indécrottable bigote et vile grenouille de bénitier, comme persuadée que l’imposteur est lui-même la victime de ses coupables pulsions, lui offre alors quelques biscuits à tremper dans son café… A gerber !
Dans l’équipe des investigateurs, Mike Rezendes (Mark Ruffalo) se démarque clairement par sa volonté farouche de connaître la vérité. L’acteur livre dans ce rôle une prestation absolument extraordinaire et brillante. Sacha Pfeiffer (Rachel McAdams) est exceptionnelle aussi, tout comme Walter "Robby" Robinson (Michael Keaton). Preuve de sa qualité, le film totalise six nominations aux Oscars : film, réalisateur, scénario, second rôle masculin (Mark Rufallo) et féminin (Rachel McAdams), montage).

Dans le générique de fin, on apprend qu’au cours de l’année 2002, le Boston globe publiera 600 pages supplémentaires consacrées à cette lamentable affaire, et que, pour son remarquable travail d’investigation, le team Spotlight recevra le prix Pulitzer 2003. Au total, près de 250 enfoirés de curés auront à répondre de leurs actes ! On y apprend aussi que l’archevêque Law de Boston, niant toute responsabilité dans cette affaire, démissionnera de son poste à la fin de cette année-là. Une recherche sur le web à son propos montre qu’en 2004, il est nommé par Jean-Paul II archiprêtre de la basilique Sainte-Marie-Majeure de Rome. Puis, un an plus tard et par le même pape (canonisé en 2014, je le rappelle), il est élevé au rang de cardinal. A gerber, une fois encore !

Spotlight est sorti en Suisse le 27 janvier 2016, et je suis allé le voir ce jour-là. La veille a été publié un rapport accablant concernant les mêmes agissements du clergé dans l’Institut Marini de Montet (FR) : la maltraitance, les viols de dizaines d’enfants et d’adolescents entre 1929 et 1955. Ce rapport a été voulu par l’évêque actuel du diocèse de Genève, Lausanne et Fribourg. C’est une bonne chose. Mais, sachant à quel point l’homme (au sens général) peut être vil et faux dans toutes ses démarches, je me demande si cette requête, plutôt qu’émaner d’un besoin sincère de demander pardon au nom de l’Eglise, ne serait pas en fait une façon bien commode de redonner crédit à une religion coupable, par des milliers de ses représentants à travers le monde, d’agissements en totale opposition aux valeurs morales qu’elle prétend défendre. Spotlight n’a pas été pour moi (victime en 1963 d'un cureton prédateur) un révélateur, mais une confirmation : je hais définitivement toute forme de religion, et plus spécialement la catholique, la seule à posséder un gourou à sa tête.

Note : 19/20
6 avril 2023 _____________________________________________________

2.invasions barbares.jpg

Les Invasions barbares

Denys Arcand, (Canada) 2003.

 

Rémy Girard : Rémy

Stéphane Rousseau : Sébastien

Marie-Josée Croze : Nathalie

Louise Portal : Diane

Yves Jacques : Claude

Pierre Curzi : Pierre

Dominique Michel : Dominique

Dorothée Berryman : Louise

Marina Hands : Gaëlle

Le titre provient d'un reportage TV, figurant dans le film, consacré aux attentats du 11 septembre 2001 sur le sol américain. Le philosophe commentant cet événement parle de première des "Invasions barbares" qui, selon lui, vont se succéder au cours du 21ème siècle.

 

Rémy est un professeur des écoles québécois, hospitalisé en raison d'un cancer. Sa femme Louise aimerait bien que ses meilleurs amis puissent venir le voir, car son état s'avère très grave. Le problème est que les potes en question sont disséminés sur la planète. Ne sachant pas comment s'y prendre pour les retrouver, elle fait appel à son fils Sébastien, établi à Londres en qualité de courtier. Le jeune homme est réticent, car n'ayant plus aucune relation avec son paternel depuis longtemps. Néanmoins, il accepte le défi, et se rend donc à Montréal. Les retrouvailles avec son père sont glaciales. Mais l'état de celui-ci est tel, qu'il décide de tout faire pour rendre sa fin de vie le plus confortable possible. Les amis retrouvés arrivent les uns après les autres. Il y a là Pierre et Claude, les deux plus importants aux yeux de Rémy, ainsi que Diane et Dominique, deux de ses anciennes maîtresses. Très à l'aise financièrement, à coup de dessous de table, Sébastien parvient à faire aménager une chambre uniquement pour son père, même si les relations entre eux demeurent très tendues.

Rémy souffre beaucoup. Et son fils trouve les soins que l'hôpital lui prodigue sont nettement insuffisants. Pour améliorer cela, il fait la connaissance de Nathalie, la fille de Diane, une jeune junkie très au courant des possibilités de fournir de l'héroïne au malade, qui accepte de fumer cette herbe afin de soulager ses douleurs. Le temps passe… Père et fils commencent enfin à parler de leur différend : Rémy est un intellectuel borné et un coureur de jupons invétéré, le second est (aux yeux de son père) uniquement intéressé par l'argent, et totalement ignorant de ses propres valeurs. La fin proche de l'ancien touche le jeune, et le premier accomplit des efforts méritoires pour comprendre son fils.

Le dénouement se précise, et tout le monde fait bloc autour du condamné, qui a décidé d'en finir avec la vie de façon radicale. Rémy est exfiltré de l'hôpital, pour être installé dans une maison, située au bord d'un lac, et appartenant à Pierre. Les derniers jours de Rémy se passent dans la douceur, avec des rires et plein de souvenirs partagés. Vient alors l'heure pour le héros du film de dire au revoir à tout le monde, non sans que la réconciliation père-fils ne s'accomplisse enfin…

 

"Les Invasions barbares" est un film exceptionnel, basé sur les relations humaines sous toutes leurs formes. Il figure en seconde position dans le triptyque de Denys Arcand, après "Le déclin de l'empire américain" (1986) et "L'Âge des ténèbres" (2007). J'ai vu ces trois longs-métrages, et celui décrit ici dépasse de trois bonnes têtes les deux autres. Les personnages principaux, les plus jeunes exceptés, sont des intellectuels très instruits, et parfois même pédants, mais ils ont autour d'eux de quoi réfléchir à leur propre sens de la vie. L'une des infirmières, Sébastien et sa fiancée Gaëlle, et surtout Nathalie, ne manquent pas de faire état de leur valeurs personnelles, certainement pas moins nobles que les leurs.  Dans mes préférences cinématographiques, "Les Invasions barbares" se situe presque à égalité  avec "Vol au-dessus d'un nid de coucou". Seul le dénouement de ce dernier lui est très légèrement supérieur. Mais le nombre de points que je lui attribue est identique, soit 19,5/20.

 

Preuve que ce film est d'immense qualité, il a récolté plusieurs récompenses majeures, dont :

Prix du scénario pour Denys Arcand et Prix d'interprétation féminine pour Marie-Joée Croze, au Festival de Cannes 2003.

César du Meilleur film, du Meilleurs réalisateur et du Meilleur scénario en 2004.

Oscar du Meilleur film en langue étrangère en 2004.

4 avril 2023 _____________________________________________________

L'extrait ci-dessous est l'une de mes séquences préférées. Elle résume bien la philosophie des anciens, qui finalement fait sourire la jeune Nathalie. Du grand, du tout grand cinéma…

1.one flew.jpg

One Flew Over the Cuckoo's Nest

(Vol au-dessus d'un nid de coucou) 

Milos Forman, (USA) 1975.

 

Jack Nicholson : Randle McMurphy

Louise Fletcher : Midred Ratched

Dany de Vito : Martini

Will Sampson : Chef Bromden

Christopher Lloyd : Max

Brad Dourif : Billy

 

Adaptation du roman homonyme de Ken Kesey paru en 1962.

Le titre vient d'une comptine lue au Chef Bromden, par sa grand-maman lorsqu'il était enfant, et mentionnée dans le livre :

Trois oies dans une nuée

L'une a volé vers l'est

L'une a volé vers l'ouest

Et l'une a survolé le nid de coucou.

 

McMurphy est un délinquant qui, pour échapper à la prison, simule vaguement la folie. Interné dans un asile psychiatrique pour évaluation, il perturbe le groupe dans lequel il est intégré. Ratched, l'infirmière-cheffe et thérapeute, se rend assez vite compte que ce nouvel élément risque de contrarier sa main de fer sur les "malades" diversement atteints. Peu à peu le héros tente de prendre l'ascendant sur cette femme sournoise et prête à tout pour faire respecter sa discipline si peu empreinte d'humanité. Quand le groupe commence à voir en Randle un obstacle à son autorité, elle contre systématiquement tout initiative du perturbateur. Un soir, en l'absence de Ratched et avec la complicité du gardien de nuit, McMurphy parvient à faire entrer deux prostituées et de l'alcool dans l'établissement. C'est le début d'une nuit de folie qui prendra fin à l'arrivée de l'infirmière-cheffe, tôt le lendemain matin. L'attitude de celle-ci, odieuse vis-à-vis de l'interné le plus jeune et le plus fragile, est telle que Randle se jette sur elle et tente de l'étrangler. Elle est sauvée par les deux gardiens de jour, appelés à la rescousse. L'agresseur est maîtrisé et emmené de force. Ses compagnons de détention ignorent tout du sort qui va lui être réservé…

En près de 60 années de cinéma, et peut-être 2'000 films visionnés en salle (1), One Flew Over the Cuckoo's Nest est le plus beau, le plus intense, le plus émouvant. Un chef-d'œuvre absolu, récompensé en 1976 par les cinq Oscars majeurs du cinéma américain (film, réalisation, scénario, acteur et actrice). Et tous les protagonistes du film, sans exception, sont extraordinaires.

Note : 20/20

(1) Je les note tous depuis 2002, et j'en suis aujourd'hui à 1132.

La scène ci-dessous fait suite au retour du héros au sein du cercle de ses codétenus, quelques temps après son agression sur l'infirmière-cheffe. C'est le petit matin, et Chef  Bromden vient s'asseoir sur le bord du lit de celui avec qui il avait évoqué une possible future évasion. Il lui dit qu'il est maintenant prêt à s'enfuir, et qu'il le fera donc avec lui. Mais Randle, pourtant éveillé, ne répond pas. Effaré, l'Indien comprendra très vite pourquoi… Cette séquence finale est la plus magistrale des 133 minutes du film. Il faut savoir que, quelques temps auparavant, McMurphy avait tenté lui-même d'arracher la colonne d'eau, mais sans succès, et cela avait impressionné le géant indien (2m04). La musique originale, magnifique, est signée Jack Nitzsche et, dans la fin de cette scène, elle prend toute sa dimension. Jamais, dans ma vie tout entière de cinéphile, je n'ai assisté à un dénouement aussi extraordinaire, jamais ! Acheté dès sa sortie en DVD, je pense bien avoir revu ce long-métrage une bonne dizaine de fois. Et mon émotion finale est toujours la même : le souffle coupé, et le regard qui s'embue, tellement c'est beau, tellement c'est génial ! Milos Forman, metteur en scène de légende, ayant fui sa Tchécoslovaquie natale lorsque les Russes ont envahi son pays, s'est réfugié aux Etats-Unis en 1968. Titulaire d'une quinzaine de récompenses majeures du cinéma mondial pour tout ce qu'il a réalisé (13 longs-métrages, dont Amadeus, autre chef-d'œuvre), il est pour moi, avec Charlie Chaplin, Orson Welles, Sergio Leone et Jacques Tati, le plus grand metteur en scène cinématographique (disparu) dans monde. Il est décédé le 13 avril 2018, à l'âge de 86 ans.

3 avril 2023 _____________________________________________________

bottom of page