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Confession d'un "Vendredi-saint"

ou 

Ce que je dois à mon père (et à ma mère aussi)

 

Mon souvenir le plus ancien se situe à la fin de l'été 1957. Ma mère m'emmène voir le médecin, qui doit lui transmettre les résultats de tests médicaux effectués sur moi en raison de douleurs persistantes dans la nuque. Dehors il fait très chaud et, sans doute pour cette raison le docteur a tiré les volets de son cabinet. Je n'ai aucun souvenir de ce que celui-ci révèle alors à ma mère, mais sa réaction me fait clairement comprendre que le problème doit être extrêmement grave : de son sac à main, elle extirpe un mouchoir en tissu, je le revois encore, rose entouré d'un liseré bleu, et le porte à son visage. Pour essuyer ses larmes. Parce que je suis atteint du virus de la polio, et doit être rapidement hospitalisé…

Nous habitons alors la vallée de Tavannes, dans le Jura bernois, un petit village nommé Bévilard. J'ai trois ans et demi et, pour une durée dont je ne me souviens pas, je suis admis à l'hôpital de Moutier, distant d'une dizaine de kilomètres. Je vis tellement mal ce séjour, que les infirmières doivent m'attacher à mon lit lorsque mes parents quittent ma chambre pour rentrer chez eux, qui n'est pour l'instant plus chez moi. A la fin du séjour, je ressors de l'hôpital sans séquelles visibles. Mais je dois être surveillé très régulièrement, car celles-ci peuvent apparaître tout au long de ma croissance. Durant une douzaine d'années, je serai suivi par le docteur Hans Balmer, un chirurgien orthopédiste biennois connu pour ses compétences dans tout le pays, et même au-delà.

En 1966, j'atteins l'âge de 12 ans. C'est à ce moment-là qu'un problème apparaît : en me levant le matin, je suis incapable de poser mon talon sur le sol. Évolution apparemment connue, je dois être opéré afin de procéder à l'implantation d'une "arthrodèse-sous-astragalienne", un système destiné à contrer le problème de mobilité de ma cheville. Pour cela, je suis pris en charge par la clinique pour enfants de Wildermeth, située à Bienne. Le docteur Balmer se charge du travail, l'opération est une réussite totale, mais je demeure hospitalisé durant trois semaines. Ce séjour se déroule sans aucune comparaison possible avec celui subi neuf ans plus tôt. En effet, le personnel est d'une gentillesse absolue, notamment une infirmière blonde aux yeux bleus qui se prénomme Sabine. A douze ans et quatre mois, mon éveil à la beauté féminine est en parfaite croissance, contrairement à celle de ma jambe droite. Si bien que le retour chez moi, et sous l'autorité d'un père violent, est extrêmement difficile à supporter.

 

Mon père… Voici venu le moment de l'évoquer. Il est chauffeur poids-lourds indépendant et, en 1961, au volant de son Krupp, il est impliqué dans ce qui peut arriver de pire à un conducteur automobile quel qu'il soit. S'étant libéré de la surveillance de sa maman, un bambin de trois ans, voulant rattraper un ballon qui lui avait échappé, s'élance sur la route. L'enfant surgit du trottoir situé à la droite du camion et, debout sur les freins, mon père ne peut l'éviter. L'enfant passe sous la roue avant gauche du lourd véhicule et est tué sur le coup. Drame atroce pour deux familles, surtout pour celle du petit garçon. Mis rapidement hors de cause, mon père accuse cependant le coup. Mais pour lui, la véritable responsable de l'accident est la maman de la victime, qui n'a pas suffisamment surveillé son enfant jouant à proximité immédiate d'une route principale, de plus avec un ballon pouvant facilement lui échapper.

Dès lors (relation de cause à effets, je ne sais pas), l'éducation de ses enfants (j'ai un frère et deux sœurs) va radicalement changer. Les corrections physiques vont débuter après cette tragédie. J'ai sept ans, je dois obéir, il est responsable de moi, et entend me mâter par tous les moyens. Il interdit à sa femme de me punir en cas de méfait, et la charge de le mettre au courant le soir, lorsqu'il rentre du travail. Obéissante, soumise, c'est ce qu'elle fera toujours. Et cela va durer jusqu'à ce que je quitte l'école, en 1970. Mon père mesure un peu plus de 1 mètre 80 et pèse 100 kilos. Il est fort comme un taureau et possède des mains énormes. Avec la gauche, il enserre et maintient vers les bas les deux miennes et, avec la droite ouverte, il frappe de toutes ses forces : sur le visage et le crâne, il n'y en a que pour cela ! Et ça dure, ça se prolonge jusqu'à ce qu'il soit calmé. Une fois, une fois seulement, sous ce déluge de coups j'ai pu apercevoir ma mère retenir son bras. Sans doute que, par un éclair de lucidité, elle a dû penser qu'il allait finir par m'assommer. Même scénario pour mon frère cadet ; mais pas pour mes sœurs, considérées par lui comme moins problématiques. Pour elles, seules les insultes et les humiliations suffiront à ses yeux.

Devenu à mon tour chauffeur en 1972, au volant de mon camion, traverser une agglomération très peuplée me rendra toujours extrêmement vigilant quant au peuplement parfois dense des trottoirs. A cet âge-là, je pouvais imaginer ce qu'a dû générer la tragédie de 1961 chez mon père. Un gamin de trois ans ! Le même âge que son fils cadet, mon frère, et dont la vie s'est brutalement terminée sous les roues de son camion. Et cela me place devant questionnement auquel je ne trouve aucune réponse : pourquoi tant de violence dans l'éducation de ses propres enfants ? Aujourd'hui encore, je ne parviens pas à évaluer ce que représenterait dans ma tête un événement aussi horrible, s'il se produisait personnellement. Des enfants, j'en ai deux. Deux filles que j'ai élevées (jusqu'à mon divorce, survenu alors qu'elles avaient 11 et 9 ans et demi) en les couvrant d'amour et sans cette violence abjecte qui a gâché ma vie. Que mon père n'ait pas compris que l'enfance est la période la plus importante de la vie, représente pour moi la plus douloureuse des constatations.

 

Je passe sur les cinquante et quelques années me séparant de la fin de cette traumatisante éducation, pour associer aujourd'hui la polio et mon père dans mes problèmes physiques actuels. Selon le corps médical (beaucoup consulté), même si elle s'en est tirée sans grave séquelles, une personne ayant été au contact de virus de la polio risque de développer certains handicaps avec l'âge. Je connais personnellement une personne qui, à l'âge de 12 ans s'est trouvée paralysée à la suite de cette infection. A force de courage, de volonté et de séances de réadaptation, à l'âge adulte elle pratiquait assidûment le sport et avait retrouvé toute sa mobilité physique. Aujourd'hui, à 80 ans, elle se déplace difficilement, le corps à angle droit, sans pouvoir se redresser, percluse de douleurs articulaires dans tout le corps. Je n'en suis pas encore là, mais je pense que c'est ce qui m'attend, tant mes difficultés physiques se sont intensifiées depuis cinq ou six ans. Et je suis persuadé que la polio en est une des raisons principales (mon surpoids aussi, j'en suis parfaitement conscient).

Mon père et la polio, quel rapport ? Toutes les études ont montré que ce virus se propage dans les eaux souillées, notamment par des matières fécales. Peu avant son décès, en 2019, ma mère m'a confié un secret qu'elle conservait depuis plus de soixante ans. Un secret que je devais, et moi seul, enfin connaître. Durant l'été de 1957, peu de temps avant mon infection, la famille s'était rendue au bord du Doubs, dans la région de Saint-Ursanne, semblait-elle se souvenir. Il faisait très chaud, alors son homme et elles ont décidé d'aller se et nous rafraichir dans la rivière. Un endroit propice à la baignade a été trouvé, et toute la famille est allée se baigner (pour les enfants) ou y tremper les pieds (pour les parents). Personnellement, pleurant et gesticulant, je refusais d'entrer dans l'eau. Avec sa délicatesse légendaire le paternel m'a alors attrapé et, de force, jeté dans la flotte. Même si l'eau était peu profonde, j'y ai "bu la tasse", m'a affirmé ma mère. Binationale, comme la majorité des rivières de France et de Suisse, le Doubs était extrêmement pollué à cette époque, notamment par des matières fécales. Pour ma mère, il n'y a jamais eu de doute possible quant à ma contamination, étant le seul de la famille à avoir involontairement avalé cette eau qui en contenait à coup sûr.

Mais, cette révélation m'ayant fortement secoué, je me suis posé plusieurs de questions. La première consistait à la croire ou non, ma mère ayant eu visiblement très peu d'estime pour son mari durant les dernières années de leur vie de couple. La seconde, conséquence de la première, pourquoi être allés nous baigner dans le Doubs, Saint-Ursanne se trouvant à 45 minutes de route de Bévilard. Le lac de Bienne aurait été beaucoup plus propice à la baignade, et atteignable en 25 minutes. Alors j'ai cherché, je me suis creusé les méninges, et il m'a semblé trouver une explication (sujette à caution, car elle m'est venue alors que ma mère était déjà décédée). Mon père adorait ses parents. Dans les années 60, il les emmenait chaque été en vacances avec lui et ma mère. Leur région préférée : l'Italie. Parents et grands-parents paternels en Toscane ou Vénétie, les mioches confiés à des proches, oncles ou tantes, c'est ainsi que ça se passait chez nous. Mon grand-père Joseph, que j'adorais (sans savoir qu'il était alcoolique et vilipendait tout son salaire dans les bistros de Courchavon, son village de résidence et celui dont je suis originaire), est né le 10 septembre 1907. En 1957, il a donc fêté ses 50 ans ! Le 10 de ce mois était un mardi. Mon paternel ne pouvant s'absenter en semaine, pourquoi le dimanche 8 n'aurait-il pas été choisi pour fêter cet événement en famille (Joseph et Marie ont eu quatre enfants). Nous nous serions donc rendus en Ajoie à cette date pour le repas de midi, puis rentrant par un après-midi ensoleillé et chaud, nous nous serions arrêtés à Saint-Ursanne (distant de 17 km de Courchavon) pour nous rafraichir sur les rives du Doubs ?...

L'après-midi ensoleillé est une hypothèse, mais surtout une raison. Après avoir tenté en vain de trouver la météo de septembre 1957 en Suisse, j'ai découvert qu'en France, une vague de chaleur a sévi entre le 5 et le 14. Durant cette période, à Rennes (Bretagne) la température est grimpée jusqu'à 33 degrés. Idem pour Saint-Etienne, située 550 kilomètres plus au sud-est, et à moins de 200 de la Suisse. La météo régnant sur la France se déplaçant souvent chez nous un ou deux jours plus tard, pourquoi cette vague de chaleur ne l'aurait-elle pas fait cette année-là ? Si ce fut le cas, ça expliquerait pourquoi le médecin m'ayant diagnostiqué positif à la polio, quelques jours plus tard, avait tiré les volets de son cabinet ce jour-là…

Afin de lever le dernier (petit) doute impliquant mon géniteur dans le récit exposé ci-dessus, j'ai fait une demande à la clinique de Moutier concernant les dates de mon hospitalisation : si l'on m'affirme que j'y ai séjourné dans les trois premières semaines de septembre 57, tout sera en parfaite concordance. Malheureusement, m'a-t-on répondu, les archives de l'établissement ne sont conservées que durant vingt ans. On est très loin du compte...

 

En avril 1970, j'en termine avec ma scolarité. Depuis un an, mes parents me demandent ce que je veux faire plus tard. Fort d'une expérience datant de mes vacances de l'été précédent, six semaines de travail dans une gravière neuchâteloise durant lesquelles j'ai été initié à la conduite d'un poids-lourd utilisé pour évacuer les cailloux de grande taille, je suis conquis par cette expérience. J'ai 15 ans et l'envie de la poursuivre après ma scolarité gagne du terrain en moi. A la fin de l'année, ma décision est prise : je serai chauffeur de camion. Mon père semble ravi, mais demeure loin de me communiquer chaleureusement sa satisfaction. Ainsi, je renonce à entamer un apprentissage, et me fait engager dans une autre gravière, en qualité de conducteur de pelle mécanique, histoire de gagner ma vie. Deux ans plus tard, le 16 avril 1972, jour de mon 18ème anniversaire, j'obtiens mon permis provisoire pour la conduite des poids-lourds. Initié par mon père, moins de deux mois plus tard, je passe et réussis les examens théorique et pratique. Mon paternel possède et gagne sa vie au volant d'un Magirus Deutz à benne basculante, il en achète un second pour moi et, à la mi-juin 1972, je débute le métier en qualité d'employé de mon chef de père. Cela va durer un peu moins de deux ans, période durant laquelle le paternel ne prendra visiblement aucune joie à m'enseigner les ficelles du métier. Toutes mes erreurs seront considérées par lui avec mépris et suffisance. Alors, me demanderez-vous, son attitude étant prévisible, pourquoi avoir choisi ce métier, de plus pour l'exercer sous sa houlette ? Parce que, après tant d'années de brimades de sa part, seul au volant d'un camion de 18 tonnes à pleine charge, dominant toutes les voitures et leurs conducteurs (ayant peut-être quelque velléité à me défier), j'étais le roi. Je me sentais fort comme un roc, puissant, invincible. J'étais Don Quichotte défiant les moulins, en selle sur sa Rossinante de jument un peu décrépie (comme mon camion, pas de première jeunesse), mais fidèle et intrépide. Dérisoire, sans doute, mais peut-être faut-il avoir vécu ce que j'ai vécu pour comprendre une telle envie de dominer le monde, un monde qui, en l'occurrence, représentait mon petit univers personnel.

 

Au début de 1974, premier choc pétrolier oblige, par manque de travail le vieux est contraint de vendre mon camion. Crève-cœur pour moi, pour lui, je ne sais pas… Je rebondis en m'engageant dans l'armée, malgré mon handicap physique qui aurait facilement pu être invoqué pour éviter ma conscription, obligatoire à cette époque. L'idée est de tenter d'y faire carrière, en qualité d'adjudant instructeur poids-lourds. Elle est acceptée avec enthousiasme par les décideurs haut-gradés, trop heureux de voir en moi en jeune motivé. En cours de route, à ma plus grande surprise (et déception), elle va capoter brutalement, pour des raisons politiques. En gros, je suis jurassien et, en juin 1974 les habitants de cette région du canton de Berne votent la scission, afin de créer un 23 canton suisse, celui du Jura. Mes supérieurs sont tous bernois et, sans doute vexés, ils torpillent mon projet. Je suis ainsi recalé. Après avoir passé neuf mois sous les drapeaux (de la honte), et la crise pétrolière perdurant, je dois trouver rapidement une solution pour assurer mon avenir. Engagé par l'Aéroport International de Genève, je débute ma fonction d'agent de la Police Frontière au début janvier 1975. Ma fonction consiste à contrôler les passeports et visas (si requis), des passagers entrant en Suisse. Je quitte donc le domicile parental et m'installe dans la banlieue genevoise. J'ai vingt ans et neuf mois, la déconvenue militaire est oubliée, je suis enchanté de prendre mon envol, et je quitte mes géniteurs sans la moindre écharde au cœur.

 

Effectuons un bon en avant de 27 années dans le temps. Avril 2002 : mes parents organisent un dîner de famille afin de fêter leurs noces d'or. Marié, puis en instance de divorce, j'y assiste en compagnie de mes deux filles. Les membres de la proche famille, du côté de ma mère et de mon père, sont tous présents. Il y a là entre 25 et 30 personnes. A la fin du repas, il se produit un événement inimaginable : mon père réclame le silence, il se lève et, se tournant vers mon frère et moi, il nous demande pardon pour la violence dont il a usé au cours de notre éducation. Je suis sur le cul, mon frère aussi ! Ne pouvant articuler le moindre mot, nous demeurons silencieux. Jamais, au grand jamais nous n'aurions pu imaginer qu'il se livre à une telle confession et demande de pardon. Incroyable de la part d'un homme têtu, borné, intolérant, méprisant et habité par une telle violence au cours de notre enfance et début d'adolescence. En 2002, j'avais 48 ans, mon père 74. Lui pardonner m'a pris quelques temps, mais je l'ai fait, sincèrement. Seulement, à notre âge, comment repartir sur de nouvelles bases ? Après des lustres d'ignorance mutuelle, il était pour moi trop tard.

Dix ans plus tard, après plusieurs chutes à son domicile, il est admis dans une clinique spécialisée. Divers tests son effectués sur sa personne, lesquels indiquent (par forcément de cause à effet) un début de démence sénile. Ma mère étant dans l'incapacité de lui venir en aide aux moments difficiles, décision est prise par elle de lui trouver un hébergement dans un EMS. Tous ses enfants travaillant, aucun d'entre eux ne pourrait se substituer à l'établissement. Et, sincèrement, personnellement je n'en ai jamais eu la moindre envie. Mais, comme il a passé quatre ans dans ce "mouroir" (terme utilisé par mon frère qui cessera très vite de lui rendre visite), j'irai le voir à chaque congé libre de tout occupation programmée, soit au moins deux fois par mois. A l'époque, j'entretenais un blog personnel en ligne sur Internet. Voici l'évocation d'une visite que je lui ai faite dans cette clinique, quelques jours avant le début de son internement, mais mise en ligne après son décès, le 3 novembre 2016…

 

"Vingt-deux mille huit cent quarante-sept jours...

Notre relation père-fils a duré 22'847 jours. C’est pourtant presque un inconnu qui s’en allé jeudi matin. Ce père qui, tout au long de mon éducation, ne m’a offert de sa personnalité que la face la plus obscure, a poursuivi sa vie lorsque j’ai quitté son toit. Pour moi, la crainte qu’il m’inspirait a dès lors fait place à l’indifférence. Et celle-ci a duré quarante ans jusqu'à ce que, en 2002 et devant toute sa famille, il demandait pardon à ses fils d’avoir procédé à notre éducation avec une telle dureté, une telle violence. En pleine santé jusqu’à l’âge de 80 ans, il m’a ainsi peu donné l’occasion de m’apitoyer sur son sort, de le couvrir de ma compassion. Mais dès le début des années 2010, tout a changé. Fin 2011, par suite de chutes et pertes d’équilibre répétées, il passe plusieurs semaines en milieu hospitalier. Son état n’ayant pas évolué favorablement, et ma mère n’étant plus apte à s’occuper de lui, l’EMS est devenu son nouvel (et dernier) univers. Avant cela, je le voyais trois ou quatre fois par an, et toujours à Noël. Après, ayant constaté l’immense désarroi initial de se voir ainsi "enfermé", mes visites sont devenues beaucoup plus fréquentes. Comme l’une de celles-ci, qui eut lieu le 26 février 2012, trois jours avant qu’il ne soit transféré dans un EMS neuchâtelois :

En compagnie de ma mère et de ma sœur cadette, dans l'ascenseur mon cœur bat la chamade. On presse sur le bouton du 1er étage. La porte se referme et le monte-charge se met en route. Six ou sept secondes plus tard, la porte se rouvre et, immédiatement, je l'aperçois : assis sur un divan, seul, sa canne dans la main ; il nous voit et semble nous reconnaître. Ouf, c'est déjà ça ! On l'embrasse. Courbé par les années, et quelque peu chancelant, il doit à cette canne qui le soutient dans tous ses déplacements, de tenir encore debout ; même si parfois son équilibre vacille et qu'il tombe lourdement sur le sol. Cet internement, il ne le comprend pas. Parce que sa mémoire lui fait faux bond. Parce que si ses souvenirs lointains demeurent parfaitement clairs dans son esprit, les autres s'effacent presque instantanément. Parce qu'Alzheimer, depuis trois ans, poursuit son œuvre sournoise d'irréversible sape…

On parle. Il parle, se doutant bien que le moment est venu. Que pour lui la suite de sa vie se déroulera ici ou dans un home abritant les personnes de son âge. Il n'est pas dupe. Il aimerait pouvoir dire : je voudrais rentrer à la maison. Mais il ne le dit pas. Et, secrètement, je suis soulagé de cela. Parce que s'il le disait, ça me ferait trop mal. Je le regarde. Ses yeux sont rouges. Mais il ne pleure pas. La seule fois que je l'ai vu en larmes, c'était le jour où l’on a mis sa mère en terre, ma chère grand-maman. C’était en février 1970, il y a si longtemps… Et je n'ai jamais pu oublier ce moment-là. Non, il ne pleure pas. En tous cas pas devant nous. Ce n'est pas son genre. Il a sa fierté, son orgueil. Mais peut-être le fait-il lorsque, seul dans sa chambre, il se rend compte qu'il ne reverra sans doute jamais son chez lui. C'en est fini de sa vie de couple. Après soixante années de mariage…

Ce père qui est là, désemparé, est-ce bien le même que celui qui, jadis, m’a fait si peu ressentir qu'il m'aimait ? Était-ce par indifférence ou par pudeur ? Je n'en sais rien. Je n'ai jamais compris… Pourtant, qu'est-ce que je l'admirais, ce père, ce héros si sûr de lui. Au point de vouloir absolument exercer le même métier que lui. J'aimais cette assurance. J'admirais sa force (sauf quand il s'en servait contre moi). Tout ce que j'entreprenais, tout ce que je tentais de réussir, c'était pour l'épater. Pour le rendre fier de moi. En vain ! Sauf une fois, peut-être, bien plus tard, après avoir obtenu ma licence de pilote privé. Pour un premier vol en sa compagnie, nous avions fait un aller-retour entre Porrentruy et Yverdon. En route, on avait survolé sa maison de Cortaillod. Je le sentais heureux, et il faisait plaisir à voir. Ces deux petites heures passées à bord du Cessna, lui et moi, père et fils, m'ont laissé un souvenir très fort. Je le revois encore, assis à mes côtés dans ce petit avion qu'il aurait été incapable de piloter seul. Il me faisait confiance. Il m'avait tout simplement confié sa vie et je n'en revenais pas. J'aurais voulu l'embrasser. Mais j'y ai renoncé parce que, chez nous, les élans de tendresse de ce genre n’ont pas vraiment cours…

Retour à l’hôpital. On tente de lui remonter le moral. Mais comment trouver les arguments ? J'essaie. Mais je bute. Après une vie sans véritable dialogue avec lui, comment trouver les mots qui auraient don de le réconforter ? Je ne sais pas. Pourtant j'aimerais. Parce que, tête baissée et appuyé sur cette canne soutenant tout le poids de ses maux, il me fait de la peine. Je mesure toute l'étendue du vide qui nous a séparés depuis mon adolescence. Et je me sens totalement impuissant à essayer, aujourd'hui, maladroitement, de le combler. Non, je ne trouve pas les mots… Après deux heures passées avec lui et après avoir quand même réussi à le faire sourire un peu, vient le moment de la séparation, et pour moi le coup de grâce : en entrant dans l'ascenseur, me tournant vers lui, je lui lance un dernier regard, le plus tendre possible. Et là, il m'achève. Car d'un seul de ses regards à lui, me voilà transporté cinquante-cinq ans en arrière :

"Dans la chambre de l'hôpital pour enfants, attaché à mon lit, maintenu par deux infirmières, hurlant et gesticulant de toutes mes forces, je refusais d'accepter que mes parents s'en aillent après l'une de leurs visites. Les voir partir, pour moi, représentait une petite fin du monde et l'enfant de trois ans que j'étais ne la supportait pas..."

Instantanément, le souvenir de ces horribles séparations me revient, soudain transposé à mon propre père, complètement démuni, debout dans le hall, malheureux, perdu, regardant s'éloigner sa femme, sa fille cadette et son fils, ce dernier ayant revêtu, en une fraction de seconde, le lourd et douloureux manteau de la culpabilité. Ce père, dénué de tendresse durant toute mon enfance, voilà que je le retrouve, touchant, émouvant, à la dérive, désemparé, humain. Nos rôles sont inversés. Et les deux heures que je viens de lui consacrer, m'ont plus apporté que vingt ans de vie commune passés à ne pas le comprendre...

C'est pourtant mon père. Je lui dois la vie, et il en fait partie. Cet après-midi passé en sa compagnie, m’a aidé à prendre conscience de ma propre part de responsabilité dans cette relation père-fils si peu conforme à ce qu’elle aurait dû ou pu être. Dès lors, et durant près de cinq ans, je viendrai le voir très régulièrement, pour le soutenir dans sa lutte contre la maladie et, pour autant qu’il ne soit pas trop tard, lui faire comprendre que je l’aime et que je tiens à lui…

Jeudi dernier, en fin de matinée, il s’en est allé. Sans bruit, dans une flamboyante journée d'automne lui faisant l’honneur de dérouler, devant ses premiers pas sur le chemin de l’éternité, le tapis doré, d’ocre et de rouille, feuillage coloré et de velours escortant son adieu à la vie, son dernier pied-de-nez à la maladie. Si celle-ci a finalement crié victoire, son combat contre elle fut méritoire. De longues années de lutte, cœur vaillant et appétit féroce. Vaille que vaille, il a livré bataille contre plus forte que lui. Il n’en a que plus de mérite d’avoir tenu si longtemps. Quant à Alzheimer, fléau du siècle qui gagne tous ses combats, elle n’en est que plus méprisable de l’avoir vaincu"…

 

Rédigé il y a plus de sept ans, cet "article" ne tenait pas compte de l'épisode de la baignade forcée dans le Doubs, puisque révélé par ma mère un ou deux ans plus tard. A l'époque, ma santé était encore bonne, et je n'avais donc aucune raison supplémentaire d'en vouloir à mon père. Ce n'est plus le cas actuellement. Aujourd'hui, la rancune est à nouveau présente. Et je me sens totalement impuissant à la combattre.

Personnellement, dans tous les maux qui actuellement me harcèlent quotidiennement, il en est un qui date de plus de 40 ans : des problèmes de vertèbres cervicale, dont l'une (C6 ou 7) est responsable d'une absence de sensibilité de deux doigts de ma main gauche. Selon le spécialiste le disfonctionnement de cette vertèbre (visible en IRM) est certainement dû à un choc sur la nuque. Or, je n'ai jamais été victime du moindre accident impliquant cette partie de mon anatomie. Si bien que je me suis souvent demandé, et aujourd'hui encore, si l'extrême violence des coups assénés par mon père (tête projetée sur la droite ou la gauche) pouvait en être la conséquence. Éventualité jugée plausible par un spécialiste des problèmes vertébraux…

 

Maintenant, il convient aussi d'évoquer le comportement de ma mère, qui a partagé soixante années de sa vie avec cet homme. Très croyante, bigote invétérée, la religion, Dieu, le pape, les évêques et tout le clergé catho ont toujours guidé son existence. A l'époque de son mariage, l'insupportable patriarcat imposait l'homme en qualité de chef de la famille ; la femme lui devait obéissance. Elle s'en est toujours accommodée, devenant ainsi complice de son mari dans l'assénement des coups subi par ses deux fils (c'est elle qui nous dénonçait à la brute). Mais elle est toujours demeurée dans le déni sur ce sujet. Mon frère, psychologiquement plus fragile que moi à l'âge adulte, a dû consulter un spécialiste qui, lors d'une séance où il évoquait ce comportement indigne d'une mère, lui a affirmé qu'une telle attitude relevait tout bonnement de la non-assistance à personne en danger.

Autre épisode douloureux. En 1963, à l'âge de 9 ans et dans la sacristie de l'église de mon village natal, je subis des attouchements sur les parties génitales de mon anatomie. Le coupable est le curé remplaçant de la paroisse, le titulaire se trouvant en vacances durant cet été-là. Traumatisme nouveau et tout aussi intense que les coups administrés par mon géniteur. Le pédophile, infâme représentant de Dieu rentré chez lui, je n'en parle pas à mes parents, convaincu que jamais ils ne goberont ce qu'ils considéreraient comme le plus horrible des mensonges. Alors je me tais. Je vis avec, y compris toutes les contraintes religieuses (messes, confession, catéchisme, etc..) devenues immédiatement insupportables. Et mon silence va durer 40 longues années. En 2003, à la suite d'un contentieux religieux avec ma mère, son attitude intolérante me convainc que le temps des révélations est arrivé. En face de ce couple qui m'a donné la vie, je raconte cette douloureuse histoire. Silence de sa part. De la mienne aussi. M'ont-ils cru ? Je n'en suis pas sûr. Elle me demande pourquoi je ne les ai pas mis au courant tout de suite. Je lui réponds par ce qui représente la seule et unique raison, évoquée si dessus. Nouveau silence. Très mal à l'aise par l'air emprunté qu'ils affichent, je m'en vais aussitôt. Jusqu'à la fin de leur vie, ni l'un ni l'autre n'évoqueront une seule fois le sujet. Si bien que, aujourd'hui encore, si je pense que mon père, moins accro que sa femme au catholicisme, m'a cru, j'ai les plus grands doutes qu'il en aille de même pour ce qui est de sa femme.

Au cours des années suivantes, j'aurai plusieurs prises de bec avec elle, toujours en raison de cette religion qu'elle a vénéré durant toute sa vie, et que j'ai personnellement reniée depuis des décennies (au moins 5). Au point que, un jour, me regardant doit dans les yeux, elle a l'outrecuidance de m'affirmer que le catholicisme était la seule religion légitime dans le monde. Colère de ma part, qui me porte à lui affirmer que son intolérance est devenue totalement ignoble. Les larmes seront sa seule réponse. Autre exemple : les Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ) sont un événement destiné à réunir, plus ou moins régulièrement, des jeunes chrétiens, quelque part dans le Monde. Il a été mis en œuvre par l'Église catholique et le pape Jean-Paul II dès 1984. En 2008, ces journées ont lieu en Australie. Quelques temps avant l'événement, ma mère m'affirme que cela me ferait le plus grand bien de m'y rendre. Et qu'elle-même est disposée à m'offrir le voyage. Je manque tomber à la renverse, me ressaisis et lui assène :

- Que veux-tu que j'aille foutre à l'autre bout de la planète, à l'âge de 56 ans ? Me prosterner devant le pape d'une religion que j'ai reniée depuis plus de 40 ans, peut-être ? As-tu oublié ce que j'ai subi de sa part en 63 ? Ou alors n'aurais-tu jamais cru à cette histoire ?

Nouvelle crise de larmes pour seule désespérante réponse.

 

Le jour de Pâques 2019, je lui rends visite. Elle est pensionnaire de l'EMS dans lequel son homme décédait deux ans et demi plus tôt. Quatre jours avant cela, le 15 avril, Notre-Dame de Paris était ravagée par les flammes. Depuis des lustres, l'une des seules chaines de télévision qu'elle regarde est KTO (catho), et chaque dimanche, elle y suit la messe retransmise de cette cathédrale. Lors de cette visite, en larmes, elle m'avoue que pour elle cet incendie représente la fin du monde. Et qu'elle prie presque nuit et jour pour que "Dieu la rappelle à Lui". Sincèrement, sa détresse m'émeut passablement. Mais la prendre dans mes bras pour la consoler est une chose que je ne fais pas. Parce qu'elle-même, aussi loin que je me souvienne, ne l'a jamais fait. Elle a toujours censuré toute forme de tendresse démonstrative de sa part, envers qui que ce soit. Trois-quarts d'heure après être rentré chez moi ce jour-là, un coup de fil de ma sœur m'apprend qu'une soignante de l'EMS l'a trouvée sans vie au pied de son lit…

Le lendemain, je suis allé la voir, à la morgue. Elle était recouverte d'un linceul, duquel émergeait seulement son visage. Je l'ai observée longuement, et les larmes ont envahi mes yeux. Oui, je pleurais la disparition de ma mère. Mais mes pleurs ne représentaient pas la douleur de l'avoir perdue. Elles étaient consécutives au fait qu'il me fallait bien constater que jamais, au cours de sa vie longue de près de 91 années, elle n'aura demandé pardon à ses fils pour avoir grandement favorisé la violence de son mari sur eux, tout au long de leur éducation.

 

Lorsque je lis ou entends ( par exemple sur les réseaux sociaux) certaines personnes affirmer que quoi qu'il en soit de la façon dont les parents ont élevé leurs enfants, il faut absolument leur pardonner, j'entre dans une sourde colère. Non ! Il n'y a rien de plus faux que cette affirmation gratuite. Certains comportements sont impardonnables. Connu pour avoir révélé celui de ses parents à son égard, immensément plus grave que celui que j'ai subi, l'écrivain français Yann Moix est l'exemple ultime que le pardon est parfois impossible à accorder.

Dans le cimetière de Cortaillod, mes parents (ou plutôt leurs cendres) reposent côte à côte. Le 3 novembre 2017 et 2018, dates anniversaire de la mort de mon père, je me suis rendu sur leur tombe (elle n'y reposait pas encore). Par la suite, et consécutivement aux ultimes révélations de ma mère, je les ai abandonnés à leur sort, et ne juge pas utile de parcourir des dizaines de kilomètres pour m'incliner sur la sépulture d'un couple ayant délibérément raté l'éducation de leurs quatre enfants. C'est comme ça, j'ai septante ans, et j'assume totalement…

J'ai eu deux filles dans ma vie. Je les considère comme ma plus belle réussite. Je les ai élevées au plus près de ma conscience, en évitant évidemment de leur faire subir ce à quoi j'ai eu droit. Fonder une famille, avoir des enfants est mon plus beau rêve réalisé. Hélas, pour moi leur éducation s'est terminée alors qu'elles n'étaient âgées que de onze et neuf ans et demi. La suite, leur adolescence ont été du seul ressort de leur mère, avec qui la vie n'était plus possible. Mais aujourd'hui encore, je crains qu'elles n'aient exagérément souffert de ce divorce, parce que je sais qu'aucun enfant ne ressort indemne d'un tel déchirement dans sa propre vie.

 

Dans une grosse quinzaine de jours j'atteindrai la fin de ma 7ème dizaine d'années de présence sur cette planète. Au moment de ma naissance, en 1954, l'espérance de vie de l'homme en Suisse se situait à 67 ans. Je l'ai dépassée depuis trois ans. Je devrais donc m'estimer chanceux, satisfait et heureux. Ce n'est pas le cas. Loin de là ! Plus grand-chose n'a d'intérêt pour moi dans ce monde en perdition. Mon quotidien se résume à une routine qui m'est devenue insupportable. Internet, écriture, traitement des photos prises la veille pour le matin ; sortie dans la nature, marche, photographie en cas de beau temps, cinéma et approvisionnement en bouffe l'après-midi. Après, reprise des travaux du matin, allumage (jamais avant 21 heures) de la boîte à inepties, devant laquelle je ne peux demeurer plus de deux heures, pour autant que je trouve un programme intéressant, ce qui est rarement le cas. Puis, en toute fin de soirée, au moins une heure et demie de musique (écoutée au casque). Et surtout enfin, huit heures de sommeil, moment privilégié où je peux me libérer de cette foutaise de monde dans lequel je (sur)vis. En 1986 déjà, dans un poème intitulé "La corde", j'écrivais :

​"A quoi me sert de vivre

Dans ce monde en chamaille,

Où les hommes sont ivres

Du sang de leurs batailles ?"

 

​M'y voici revenu ! En bien pire encore. Ma vie actuelle se résume à deux initiales : E-D : Eveil = Douleur / Endormissement = Délivrance. Entre les Deux : Errance Définitive ! Menée au gré de maux chroniques, dus à l'âge et qui ne me quitteront plus. En août prochain, je vais fêter (bof !) mes dix ans de retraite, une décennie durant laquelle je me suis très rarement ennuyé. Sans doute parce que j'ai beaucoup voyagé, et aussi parce que j'ai assisté à des dizaines et des dizaines d'épreuves hippiques disputées par mes deux cavalières de filles. Aujourd'hui, les voyages ne me tentent plus trop, mes filles ont chacune leur petite famille, et je pense que mon avenir consiste à me dénicher un petit coin de terre, loin, très loin d'ici, protégé des rumeurs imbéciles d'un monde débile ayant perdu la grande majorité de ses valeurs humaines. Alors, dans un décor qui, je l'espère, sera fait de bleu et de vert, j'attendrai sereinement que la Grande-Faucheuse accomplisse l'œuvre à laquelle nul(le) ne peut se soustraire. Mais il y a des jours (toujours plus fréquents) où je songe réellement à lui donner un petit coup de pouce...

 

Remarque : je suis né le Vendredi-saint de 1954, ma mère est décédée le dimanche de Pâques 2019, coïncidence religieuse qui ne représente pour moi qu'une absurdité du destin.

 

29 mars 2024 (Vendredi-saint!) ____________________________________

Lyne - 1er anniversaire

To leave or not to leave ?

La barre des septante balais approche à grands pas. Tout comme celle de mes dix années de retraite. Un double tournant dans ma vie, mais qui ne se fera pas à 180 degrés. Ce qui a été accompli ne concerne plus que la mémoire. Et les photos, peut-être… Je le dis tout net : je ne me sens pas, plus à l'aise dans cette époque. Au point de me demander à quoi peut bien servir de poursuivre un chemin qui pour moi est sans issue. Si ce n'est celle qui s'avère définitive.

Aujourd'hui, franchement, je ne me sens vraiment bien qu'en compagnie de mes filles, de leurs compagnons et de ma petite-fille. Mais elles et ils ont leur propre vie. Je profite au mieux des quelques heures à passer avec Maeva et Céline, ici et là, principalement au gré de leurs concours hippiques. Gigantesque contraste à l'actuelle monotonie de ma vie. Cela dit, il est absolument exclu que je devienne un jour une charge pour eux.

 

En conséquence, que puis-je faire ? De plus en plus fréquents, mes coups de blues me ramènent inexorablement vers ces terres lointaines, sur lesquelles j'ai vécu, en deux épisodes distants de 33 ans l'un de l'autre, pour seulement six semaines en tout. Mais la Polynésie m'a laissé des souvenirs d'une telle intensité, qu'il m'arrive de me voir y retourner une fois encore. Si ma santé était au top, je pense que j'aurais déjà franchi le pas. Pour une migration, la 22ème et ultime.

Alors oui, je suis dans l'expectative. Depuis deux ans, mes problèmes de santé s'accumulent. Aucun n'est foncièrement grave. Et je me rends bien compte que les plus handicapants proviennent de ma surcharge pondérale, en place depuis plus de trente ans. Une perte drastique de poids suffirait peut-être à éliminer certains médicaments que je suis trop habitué à prendre très régulièrement. Et donc, libéré de cette charge, peut-être pourrais-je concrétiser ce rêve…

 

Il me reste environ douze mois pour tenter d'y accéder. Et surtout pour m'habituer à l'idée de quitter ma famille. Et ça, c'est loin d'être gagné…

20 juin 2023 ____________________________________________________

La montgolfière et le paysan fâché

Petite matinée sympa passée dans le Pays-d'Enhaut (région Château-d'Oex-Gstaad). Ma fille cadette et son compagnon effectuent leur baptême de l'air en montgolfière. Mise en place dès les premières aurores, avec un départ au Col des Mosses. Désirant immortaliser l'événement, j'arrive juste à temps pour assister à l'embarquement dans la nacelle. Pour accueillir les 14 passagers et le pilote, le panier d'osier est de très grande dimension. Ballon (aux couleurs de la "Panthère rose") gonflé et prêt au départ, la hauteur de l'engin atteint 36 mètres. Impressionnant ! Décollage  et prise d'altitude. La météo est magnifique, et le vent faible. Le ballon progresse lentement en direction de l'est. En voiture, je suis sa trajectoire, qui longe plus ou moins la route principale reliant Bulle à Gstaad. Même si l'aéronef ne se déplace pas très vite, il s'agit pour moi de ne pas trainer, car la route est sinueuse. Je passe Château-d'Oex, puis Rougement, où j'arrive à sa hauteur. Je continue et remarque que la montgolfière perd de l'altitude. A Saanen, je me dis que ce serait magnifique qu'elle se pose à Gstaad. Je me poste donc à l'entrée du village. Le ballon passe à ma verticale, toujours en descente. Magnifique ! Mais le vent, qui peut varier en fonction de l'altitude, le pousse maintenant en direction de l'ouest. Retour à Saanen, où il se pose dans un champ d'herbe, non loin de l'aérodrome. Magnifique atterrissage, tout en douceur (dans le langage aéronautique, on appelle ça un "Kiss landing". Le PIC (Pilot In Command), maitrise visiblement son sujet.

Les passagers débarquent, eux aussi en douceur, et contrairement à un mec surgi de je ne sais où, qui investit les lieux et, semblant visiblement très mécontent, se met à invectiver le héros du jour. Il s'agit du propriétaire du champ, qui se plaint de cette violation de son domaine. Un dialogue s'instaure entre les deux hommes, et l'on comprend très vite que le péquenot est d'une mauvaise foi absolue. Il exige un dédommagement financier, invoquant le fait que l'herbe de sa prairie (à peine haute de 20 cm) a été couchée sur plusieurs dizaines de mètres carrés. Consternant de bêtise, le gugusse ! Après de longues minutes de palabre, le pilote parviendra à un accord avec lui (dont je n'ai pas la teneur). Je pense ne pas avoir été le seul à être halluciné par tant d'imbécilité... Mais bon, le vol (d'environ 90 minutes) s'est bien déroulé, ma fille et mon gendre en sont ravis, comme tous les autres passagers sans doute. Quant à moi, ayant goûté à cet exercice il y a quelques années avec un immense plaisir, ce fut une joie que de suivre cette montgolfière, même si ce n'est que depuis le plancher des vaches...

18 juin 2023 ____________________________________________________

cel-cha.jpg

Ce que je suis

Il y a vingt ans, à l'été 2002, je mettais en ligne mon tout premier blog. Ça se situait au moment où mon divorce fut prononcé, et cela faisait un an que mes filles vivaient avec leur mère, qui en avait la garde. Le site se nommait "La Couleur Des Jours" (lcdj.net), et demeura en ligne durant cinq ans. L'un des premiers articles y figurant fut destiné à indiquer aux lecteurs (300 visiteurs par jour au moment de le fermer) la personne que j'étais. Le voici, tel qu'il fut alors livré, mais en version augmentée par les inévitables adaptations qu'ont nécessité les 21 ans qui m'en séparent :

 

Je suis un mâle hétéro approchant à grands pas de la septantaine. Mon signe astral est une bête à cornes du genre ovin, je suis rêveur beaucoup, idéaliste souvent, et passionné toujours. L'injustice est la chose que j'ai le plus de mal à supporter. Elle m'a parfois (trop souvent, je m'en rends compte aujourd'hui) rendu violent, mais l'expression de mes colères ne s'est jamais manifestée sur des êtres vivants ; de simples objets (plus ou moins coûteux) en ont fait les frais ; l'âge m'a énormément aidé à relativiser sur ce point-là, et je suis aujourd'hui beaucoup plus calme et posé que durant mes plus jeunes années. Le rouge est ma couleur préférée ; j'aime à la folie le bon cinéma, la bonne chanson, de préférence francophone, country anglo-saxonne, ainsi que la musique classique, de préférence les compositeurs d'opéras italiens. Depuis mon adolescence, j'éprouve une grande passion pour l'écriture et la poésie. J'aime les montres allemandes à vocation aéronautique (j'ai été pilote privé de 1987 à 1994), telles que "Zeppelin" et "Junkers". Les lacs, les cours d'eau, la mer sont essentiels à mon bien-être, tout comme la photographie, que je pratique assidument depuis plus de 50 ans.

J'aime tous les animaux (à part les cafards, les alligators et autres crocodiles), et mes préférences vont vers les cétacés, toutes les espèces de léopards (ou panthères), les éléphants, tous les oiseaux (avec un + pour les aquatiques) ; je suis effaré par le nombre d'espèces animales ayant disparu au cours de ces 50 dernières annnées, et qui vont encore subir le même sort dans les 50 prochaines. Mes fleurs préférées sont les bougainvillées, l'hibiscus, la rose (baccarat et trémière), le myosotis, le jasmin et le lilas (ces deux derniers pour leur parfum). J'adore la bonne cuisine française, italienne, thaï, chypriote et polynésienne, ainsi que le chocolat belge. La fraise, la cerise noire, la papaye et la mangue sont mes fruits préférés. Je me régale (avec modération) d'un très bon vin rouge, (italien, français, suisse, australien, chilien, californien, et les cépages nebbiolo, sangiovese, merlot, cornalin, gamaret, merlot, syrah, grenache, mourvèdre ou cinsault (l'assemblage des quatre derniers donne des crus fabuleux en Languedoc & Roussillon). Si j'apprécie grandement les épinards et le fenouil, je déteste les oignons crus et les choux de Bruxelles. Mes enfants sont mon bien le plus précieux, et ce que j'ai le mieux réussi dans mon existence.

 

Lorsque je vois ce qu'est devenu le monde aujourd'hui, je suis partagé entre trois sentiments : le refus, la nostalgie et l'émerveillement ; les deux premiers sont complémentaires, le troisième est contradictoire.  Je refuse et je hais la guerre, la violence, l'intolérance et le racisme. La religion, qui devrait unir les hommes dans le bien, ne fait que les séparer et les opposer. L'impérialisme de certains commence sérieusement à me courir sur les haricots. Je trouve inadmissible que l'on refuse aux uns ce que l'on a accordé aux autres il y a 75 ans (suivez mon regard, dirigé vers le point le plus à l'est de la Méditerranée). Le terrorisme aveugle tuant des milliers d'innocents est répugnant, inacceptable et d'une lâcheté sans égale. Le viol et la violence envers les femmes sont une preuve éclatante de la lâcheté de millions d'hommes. La pédophilie est immonde, imprescriptible et à combattre par tous les moyens, et ses auteurs doivent être internés sans espoir d'être libérés un jour s'ils ne se soumettent pas à une thérapie des plus drastiques.

Les hommes politiques ne sont, à de rares exceptions, que des mégalo-démago-narcisso-hypocrites prêts à tout pour assouvir leur ambition personnelle et leur soif de pouvoir. Il est révoltant et inadmissible que des milliers de personnes et d'enfants meurent chaque jour de faim, alors que des millions d'autres jettent la nourriture par les fenêtres. Je hais les émissions de télévision où le racolage est de mise, où l'on filme des jeunes gens comme on filmerait les cochons dans la soue. Je déteste ceux qui font et animent ces émissions, et ceux qui y participent et les regardent me consternent !

Depuis quelques années, je suis atteint d'éco-anxiété, et aujourd'hui d'IA-anxiété, et ces maux progressent en moi. L'Intelligence Artificielle, et plus précisément celle qui traite de fausses images, est à réguler sévèrement et sans plus attendre, sans quoi elle instaurera en nous désorientation et phobie extrêmes, capables tout simplement de nous détruire. Le monde actuel est en pleine dégénérescence (climat biodiversité, disparition des espèces, croissance à outrance, guerres, violence, etc…), et je suis assez pessimiste quant à l'avenir de la planète, le futur nos enfants, de mes enfants et, depuis peu, de ma petite-fille que j'adore. Cependant, sur tous ces sujets, je garde espoir que notre jeunesse redresse une barre affreusement mise à mal par les gens de ma génération et quelques précédentes.

 

Si je ne suis pas un inconditionnel du "c'était mieux avant", j'éprouve cependant une certaine nostalgie des années 45-75, les "30 Glorieuses" (que j'ai vécues dès 1954), où il faisait si bon vivre et où la peur du lendemain n'existait pas. C'était l'après-guerre et on essayait de reconstruire, dans tous les sens du terme. C'était la fin du temps des leaders charismatiques (Churchill, De Gaulle, Kennedy). Les gens se disaient bonjour et se parlaient beaucoup plus facilement qu'aujourd'hui, où la froideur et l'indifférence sont devenus la règle. La solidarité n'était pas un vain mot, et chacun connaissait le nom de ses plus ou moins proches voisins. Le sentiment d'insécurité n'existait pas. Les parents s'occupaient de leurs enfants, contrairement à cette époque-ci, où ils sont souvent trop livrés à eux-mêmes, ou aux enseignants des écoles. La télévision en était à ses débuts, et fournissait des efforts méritoires pour présenter des programmes intéressants et variés. Le cinéma ne contenait pas toute cette violence gratuite, dont certains "maîtres à penser", pseudo-psychologues et psychomachins, prétendent à grand tort qu'elle n'est pour rien dans le comportement terrifiant de tueurs dont les médias nous relatent l'horreur à longueur de journée. En ces temps-là, on se contentait de beaucoup moins, et les choses les plus simples de la vie savaient encore nous émerveiller, contrairement à cette époque actuelle où l'on veut plus, toujours plus et plus encore. La croissance à tout prix est un idéal que je hais viscéralement !

 

Je suis émerveillé par ce potentiel "humain" qui, de tous temps, a su créer tant de grandes et belles choses, et ceci dans tous les domaines, que ce soit dans la science, la technique, la médecine, la miniaturisation, etc... Je suis épaté par le talent de tous ces chercheurs qui passent leur vie à essayer d'aboutir dans le domaine qui leur est propre. Je suis béat d'admiration devant ces infirmières et ces infirmiers qui se dévouent corps et âmes pour soulager les maux de millions de gens malades (on a créé le Panthéon des hommes célèbres, eh bien ce corps de métiers-là devrait avoir le sien !). Tous les gens qui essaient de faire que les choses aillent mieux dans ce bas-monde me remplissent de respect et de solidarité. Enfin, l'émerveillement total pour moi c'est de voir l'enfant dans sa candeur et sa naïveté initiales. Souvent je me demande pourquoi l'adolescence (un peu) et l'âge adulte (beaucoup) de millions d'êtres humains sont aux antipodes de cette période de la vie, synonyme de paix, de douceur, d'innocence et de pureté de l'âme. A tel point que je me demande aujourd'hui, si le bonheur ne serait tout simplement pas d'être un enfant, élevé bien entendu dans l'amour de sa famille ( ce qui n'a pas été vraiment mon cas).

Depuis deux ans, ma santé et ma forme physique se sont passablement dégradées. L'âge, et un "retour de polio" (qui peut toucher, paraît-il, une personne sur deux ayant été un jour affectée par cette terrible maladie), sans oublier un surpoids de longue durée, sont responsables de cela. Avec des douleurs majoritairement articulaires et dorsales, je constate de plus en plus souvent que l'endormissement du soir est le meilleur moment de la journée...

 

Enfin, si je devais retenir la phrase qui correspond le plus à ce que je suis au niveau des rapports humains, elle serait celle-ci :

 

Rien ne m'émeut plus qu'un enfant qui pleure,

rien ne me trouble autant qu'une femme qui me sourit.

18 mai 2023 _________________________________________________

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21 juin 2018, à bord du "Gardar", en route pour aller observer les Baleines à bosse, au large de "Husavik", en Islande du nord (deux couples observés). L'un des moments les plus émouvants de tous mes voyages à travers le monde.

Lyne

Étant l'heureux grand-père, depuis presque cinq mois, d'une adorable petite-fille, j'ai réuni ici la plupart des photos et vidéos que je possède, matériel personnel et oeuvre de ses parents (second montage). Le premier est une déclaration que je lui fais ; je l'ai rédigée le lendemain de ma première visite à la maternité genevoise dans laquelle elle a vu le jour. Un souvenir impérissable...

30 avril 2023 ____________________________________________________

LES ENFANTS…

… sont notre bien le plus précieux ! Leur regard est le reflet de l'innocence, le nid émouvant de la naïveté, l'expression la plus sincère de la fragilité. Dans cette vie de deux-tiers de siècle passés, et qui se prolonge, les miens, ou plutôt les miennes puisque ce sont des filles (suprême bonheur), représentent ce qui a compté le plus, la source presque unique de mes plus belles satisfactions. Elles ont, comme nul autre être vivant, accroché tant de sourires à ma face, déclenché tant de larmes dans mes yeux, sourires d'émerveillement sans cesse renouvelés, larmes de joie et de tant d'émotions ; celles du chagrin et du désespoir coulèrent plus tard, en visitant cette multitude de lieux de mise à mort, érigés en Europe par les chantres nazis d'un racisme intolérable, je constatais, horrifié, qu'ils n'avaient pas hésité un seul instant à inclure les enfants dans leur tâche barbare indigne du genre humain.

Mes filles ont été et sont toujours essentielles à l'équilibre, parfois précaire, de ce qui me tient debout et me fait avancer. Il y a quelques mois, l'aînée m'a offert le cadeau de tous les cadeaux : cette adorable petite fille, dans les veines de laquelle coule un peu de mon sang. Et je l'aime déjà autant que sa maman et que sa tante. Aujourd'hui, et plus que jamais, j'en suis toujours à me demander : mais que serais-je donc sans elles ? Et la réponse est toujours la même : rien d'autre qu'un oiseau sans ailes !

26 mars 2023 ___________________________________________________

Ma désespérance

Abimé, assommé, brisé, crevé, déchiré, dégouté, démoralisé, déprimé, désespéré, écœuré, écrasé, épuisé, éreinté, esquinté, exténué, fatigué, fissuré, harassé, lassé, usé, par un Monde affligeant, ahurissant, angoissant, atterrant, choquant, consternant, décadent, dégoûtant, dégradant, désespérant, désolant, effarant, effrayant, flippant, indécent, intolérant, oppressant, repoussant, répugnant, révoltant, je ne vis plus que pour quelque moment en compagnie de mes enfants, de ma petite-fille, d'un sourire de leur part et de quelques dernières personnes qui me sont chères, d'un instant d'humanité cinématographique, devenue tellement illusoire dans la vie réelle, de quelques heures dans la nature, appareil-photo en main, à cadrer l'une ou l'autre scène d'une vie animalière tellement plus enrichissante que celle qui est devenue celle des humains aujourd'hui. De mon reste de vie, je n'attends désormais plus rien d'autre que cela...

 

Je désespère de ce monde,
De ses agissements immondes,
Je désespère de l’humain
Et du sang recouvrant ses mains.

 

Je désespère de la haine
Coulant à grand flot dans les veines
De tous ceux qui, au nom de Dieu,
Crachent un discours insidieux.

 

Je désespère du futur
Et de ses funestes augures,
Je désespère de moi-même
Qui ne crois plus en mes "je t’aime".

 

Je désespère du bonheur,
De la justice et du respect ;
Je désespère de la paix,
Dont on a ruiné les valeurs.

 

Je désespère de l’Amour,
Mot fissuré de part en part
Et qui, las, ne fait plus rempart
A la douleur sombre des jours.

 

Je désespère de l’espoir,
De la foi et de l’espérance,
Du besoin essentiel d’y croire,
Du bon droit de ma tolérance.

 

Je désespère de la vie,
Que l’on vante et chante si belle.
Elle n’est que haine et querelles,
Elle est au malheur asservie.

 

Je ne crois plus en la colombe,
Porteuse immaculée d’espoir.
A chaque envol elle retombe,
Fauchée dans sa quête illusoire.

 

Mais si loin que ce désespoir
Puisse me porter dans la peine,
Je m’endormirai tous les soirs
En fermant mon cœur à la haine.

17  février 2023  __________________________________________________

Arbre généalogique de ma famille

Courchavon est un petit village du canton du Jura. Baigné par la rivière Allaine, il fait partie du district de Porrentruy (ville dont il est distant de quatre kilomètres) et de cette belle région que l'on nomme l'Ajoie. Voici ce qu'en dit le site web de la commune : "Courchavon occupe peu de place dans l’histoire. Il en est fait mention pour la première fois en 1279 dans un acte de vente en faveur de l’abbaye de Bellelay. Le village était dominé par un château appelé "Châtel-Vouhay", dont il ne reste plus aujourd’hui qu’un amoncellement de ruines, dans la forêt dominant le bourg. Le résidant du château, représentait le Prince-Evêque de Bâle. Son blason figure aujourd’hui encore les armoiries de la commune. La guerre de "Trente Ans" (1618-1648) fit d’énormes ravages dans le village : église et maisons pillées et incendiées, habitants massacrés. La moitié de la population disparut. En 1676, la peste noire décima à nouveau la population. La base de l’ancienne tour du clocher de de l'église (autour de laquelle est érigé le cimetière), domine Courchavon. Elle date du milieu du 13ème siècle." Le village de Mormont, situé à un peu plus d'un kilomètre à l'ouest, fait aujourd'hui partie de la même commune, qui compte un peu plus de 300 habitants. Né à Porrentruy, je suis originaire de Courchavon, village dans lequel j'ai résidé de 1954 à 1955, puis de 1962 à 1964. Pour la petite histoire, la maison dans laquelle habitaient mes grands-parents Joseph et Marie est la plus proche des ruines de Chatel-Vouhay. Je me souviens d'y être allé plusieurs fois, entre 1962 et 1964, dans l'espoir d'y découvrir une hypothétique relique de l'époque. En vain, car les restes du château n'étaient qu'un immense amas de pierres.

Dans les années 1970 ou 80, l'un de mes oncles, frère de mon père, désire effectuer des recherches sur l'origine de notre famille. Interrogeant, entre autres, l'État-civil et le registre de la paroisse de Courchavon, notre commune d'origine, il parvient à obtenir un dossier assez consistant : huit générations y figurent, avec une filiation directe très détaillée. La liste s'arrête à la mienne (frères- sœurs, cousins et cousines compris(e)s). Ainsi donc, on apprend que notre plus ancien aïeul connu se nomme Henri Béchir, né le 3 avril 1743, et donc originaire de Courchavon. Les mariages, et les naissances en découlant y sont également répertoriés, sans certitude quant au nombre exact d'enfants nés de ces unions. Reprenant le dossier il y quelques temps, grâce à Internet je suis parvenu à ajouter deux générations, celle du père et celle du grand-père d'Henri. Ainsi, notre premier aïeul connu se prénommait Joseph, et il est né en 1669, sans plus de précision ; le deuxième, né en 1711, s'appelait Jean.  Avec l'ajout de celles qui me suivent (filles et petite-fille), on arrive donc à un total de douze générations répertoriées, avec une famille originaire de Courchavon depuis au moins 354 ans. Pas mal, finalement…

 

Dans cet arbre généalogique, on remarque plusieurs choses :

- 61 noms y sont inscrits, 39 masculins et 22 féminins. Et (relation de cause à effet) entre la lignée de Gustave (mon arrière-grand-père) et celle de Marcel (mon père), on compte 20 naissances (dix-neuf garçons et une seule fille !) Ou encore, entre le 27 février 1855 et le 8 janvier 1937 (82 années), aucune fille n'a vu le jour dans ma famille. De là à affirmer que je proviens de plusieurs lignées de machos, il n'y a qu'un pas. Que je franchis allègrement…

- Dans la 5ème génération connue, figure un trou béant. Parce que mon arrière, arrière, arrière-grand-mère Marguerite, s'est faite engrosser deux fois par un inconnu, lequel n'a donc pas laissé la moindre trace de son patronyme, l'enfoiré ! (Peut-être même qu'ils étaient deux...)

- Et ce dernier point me pose un problème, parce que mon véritable nom de famille n'est pas celui que je porte depuis 68 ans ! Idem pour tous les quadrupèdes assis sur les branches du cocotier généa(i)logique ayant cette sacrée Marguerite comme ancêtre responsable de cet état de fait. Qui sait si, en fait, nous ne nous appellerions pas tous Crétin, Bâatard ou Pourchier (tous trois existants). Ça me rassure à peine…

 

Quelques repères historiques : Joseph et Jean sont nés durant le règne de Louis XIV. Si l'on se réfère à l'historique de la commune, on remarque que le premier a subi (sans y laisser sa peau), les ravages de la peste noire, et qu'il avait 7 ans au moment de l'épidémie. Henri est né dix jours avant Thomas Jefferson, 3ème président des Etats-Unis (1801-1809), et principal rédacteur de la Déclaration d'Indépendance du pays (1776). Quant à Ignace, il a vu le jour alors que l'Ajoie, et donc Courchavon, faisaient partie du département français du Mont-Terrible, dont Porrentruy en était le chef-lieu. Ayant été en vigueur de 1792 et 1806, à cette époque c'est le calendrier républicain qui régissait les dates dans le pays ; Ignace est donc né le 11 frimaire de l'an VI, correspondant au 1er décembre 1797. A noter que le département en question (créé en 1793) sera supprimé en 1800, et le territoire intégré à celui du Haut-Rhin jusqu'en 1815, lorsque le Congrès de Vienne attribuera la région au canton de Berne. Ainsi donc, les trois membres de la 4ème génération connue sont nés français, ce qui réjouit l'ardent défenseur de la culture francophone qui est la mienne, et que je revendiquerai toujours avec force.

 

Pour ce qui est du patronyme, le site web "geneanet.org" fait état de 3383 entrées dans sa base de données. 1879 sont originaires ou nées en France, et 665 en Suisse. La commune française la plus représentée (179 noms) est Villars-le-Sec (Territoire de Belfort), distante de 500 mètres de la frontière suisse ; Courchavon/Mormont, située à 3,5 kilomètres du même point de frontière, détient le record suisse avec 320 personnes. Mon aïeul Joseph, né en 1669, est titulaire de la plus ancienne date de naissance figurant dans les registres du site. 

Dernière constatation : n'ayant pas de descendance masculine, pour moi cet arbre généalogique (au nom de Béchir) va s'arrêter là. Ça n'est pas un problème, car j'ai été et suis toujours très heureux d'être le papa de deux adorables filles.

Pour ce qui est du blason familial, lui aussi a été déniché par mon oncle Fernand, Henri, dernier enfant de la 9ème lignée sur l'arbre généalogique ; mais j'ignore d'où il provient et s'il est vraiment conforme à la réalité. Enfin, une recherche sur local.ch, site des pages blanches suisses de l'annuaire, n'indique plus aujourd'hui le moindre Béchir résidant dans la commune de Courchavon, du moins pour ce qui est de posséder un téléphone fixe. Seules deux femmes portant ce patronyme à leur naissance (dont une de mes cousines, Michèle, fille de Gérard, deuxième enfant de la 9ème génération) y figurent encore. Actuellement, au niveau des plus anciens survivants mâles de ces 12 générations, je me trouve en deuxième position, derrière mon oncle Fernand Henri (il utilise son second prénom), auteur donc des recherches initiales concernant notre arbre généalogique. Mon frère Pierre est le suivant, et son fils Daniel l'ultime. Papa d'une petite fille prénommée Anaïs, s'il n'a pas d'autre enfant, et donc de garçon, la lignée sera définitivement éteinte (au niveau de notre nom de famille à la naissance)...

16 janvier 2023 __________________________________________________

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Deux extraits du registre de l'Etat-civil de Courchavon. Ils concernent la 3ème, la 5ème et 6ème génération. On y trouve donc la preuve que Béchir n'est pas mon véritable nom de famille...

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Courchavon, un joli petit village campagnard. C'est à l'arrière de l'église, plus précisément dans la sacristie, que durant l'été 1963, une ordure de curé pédophile (non titulaire de la paroisse) se livrait sur ma personne à un attentat d'ordre sexuel. A l'époque j'avais 9 ans. M'étant tû pendant 40 ans, je dénoncerai cette ignominie cléricale (qui sévit toujours aujoud'hui), jusqu'au dernier de mes jours...

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L'Allaine, petite rivière au cours tranquille, dans laquelle j'ai appris à pêcher en 1962-63. (Activité que je n'ai plus jamais exercée.)

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La maison dans laquelle j'ai passé la première année de ma vie.

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La villa de mes grands-parents Marie et Joseph. Au dessus d'elle, la forêt dans laquelle se trouvent les ruines du château "Castel-Vouhay". Aujourd'hui, cette petite maison est encore habitée par ma cousine Michèle (fille de Gérard / 1931-2009), mon ultime lien familial avec Courchavon.

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La tour de l'ancienne église, entourée par le cimetière.

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La tombe de Marie et de Joseph, que j'aimais tant. Elle y repose depuis 1970, lui depuis 1973. Malheureusement, lors de ma dernière visite (2018, je crois), j'ai constaté qu'elle avait été rasée, comme celle de mon grand-oncle Antoine (1902-1981), située un peu plus haut. J'en ignore la raison, mais ça m'a rendu très triste...

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Mes "Marie et Joseph" à moi…

Comme ils sont loin les Noëls de mon enfance. A l'époque, au niveau relations familiales, c'était mon meilleur moment de l'année. Mes grands-parents paternels passaient toujours ces Fêtes chez nous et chez le frère de mon père. Elle s'appelait Marie, lui Joseph. Je les adorais tous les deux, et ils représentaient une réelle bouffée de chaleur dans mon univers si froid. Devant le sapin, paré de vraies bougies, flottait une odeur de cire que je n'ai jamais oubliée. Et lorsqu'il m'arrive aujourd'hui d'en allumer une, souvent je vois dans l'ardeur de sa flamme leurs visages qui me sourient ; grand-maman surtout, dont je ne me souviens pas de l'avoir vu une seule fois afficher autre chose qu'un sourire en me regardant. Dans la pièce servant de salon et de salle à manger, c'est là que le sapin était installé. Assise à proximité immédiate de celui-ci, elle était là, mains jointes, rassurante, les yeux débordant de tendresse pour ses petits-enfants. Grand-père était un peu plus loin, au bout de la table, tirant sur une cigarette dont les volutes de fumée formaient des cercles volatiles et argentés qui, se lovant entre eux, lentement s'élevaient vers le plafond. Je me sentais si bien en leur compagnie, que j'en oubliais presque mon impatience d'ouvrir les cadeaux. Ces Fêtes traditionnelles m'ont bercé de douces émotions, et le souvenir que j'en garde est la preuve que mon enfance fut par (de rares) moments heureuse.

Hélas, le 2 ou le 3 janvier 1970, de Cortaillod où nous habitions, mon père reconduit ses parents chez eux, à Courchavon, notre village d'origine (Jura). En route, non loin de La Chaux-de-Fonds, grand-mère ressent une douleur vive dans le bras gauche. Ça semble sérieux, et mon père se dirige rapidement vers l'hôpital de la ville. Bonne réaction, sa maman est en train de faire un infarctus. Les médecins la soignent, puis la gardent jusqu'à la fin du mois à titre préventif. Le 30 janvier, alors qu'elle est sur le point d'être libérée par l'établissement, elle subit une nouvelle crise cardiaque. Le corps médical demeure impuissant, et ma grand-maman décède rapidement. Elle n'avait que 63 ans. Trois jours plus tard, par un froid de canard, et au moment de déposer le corps de sa femme en terre, je revois encore son homme, mon grand-père Joseph, fou de douleur, cacher de sa main ses yeux remplis de larmes. Et pour ce qui me concerne, j'assiste aussi à un événement qui me trouble et me surprend beaucoup, une image que je croyais alors totalement illusoire : les larmes de mon propre père, pleurant discrètement le décès et l'ensevelissement de sa maman.

Alcoolique depuis longtemps, Joseph ne survivra à sa femme que trois petites années. Il décède à son tour le 7 février 1973, à l'âge de 65 ans et demi, d'une cirrhose du foie. Durant mon enfance, et jusqu'à sa mort, j'ai toujours pensé que cet homme était infiniment plus gentil que son fils à mon égard. Je me souviens de l'été 1967, lorsque lui, Marie et mes parents étions partis en Toscane pour une huitaine de jours. Ce fut la seule et unique fois que mes géniteurs m'emmenèrent en vacances avec eux. Tous les jours, Joseph et moi allions déjeuner dans un café de Torre del Lago-Puccini. Si j'avais droit au classique chocolat chaud et croissants, lui entamait sa journée par une bière bien fraîche, accompagnée d'un cognac. Après avoir avalé deux gorgées de la première, il vidait le second dans son verre. A neuf heures du matin… J'avais 13 ans, j'ignorais tout de la vie qu'il menait. C'est bien plus tard, et plusieurs années après sa mort que j'ai appris quel homme il était réellement : alcoolique, égoïste et incorrigible, qui dépensait la plus grande partie de son salaire de maçon dans les deux bistros de Courchavon, "La Couronne" et "Les trois Poissons". Ivre tous les soirs en rentrant chez lui, il ne laissait à sa femme que des clopinettes. J'ignore comment ma pauvre grand-maman, si gentille, si douce et (trop) silencieuse, faisait pour tenir son ménage jusqu'à la fin de chaque mois, mais je suis certain que ce fut une des raisons pour lesquelles elle est partie si jeune.

Finalement, je suis heureux de n'avoir appris cela qu'après le décès de son mari. Parce qu'avec moi, et me semble-t-il, avec ses autres petits enfants (dont mon frère et mes deux sœurs), il était d'une gentillesse absolue. Tout petit, j'adorais le voir me faire des grimaces, ses pitreries, et jouer avec son dentier pour me faire rigoler. Tous deux sont nés en septembre, 1906 pour elle, un an plus tard pour lui. Et, bizarrerie très courante chez les hommes plus ou moins âgés de cette époque : il roulait les "r", particularité que je n'ai jamais comprise. Dès ce soir, et pour quelques jours, je penserai très fort à eux…

24 décembre 2022 ____________________________________________________

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LYNE (Loving You Never Ending)

Au moment de frapper à la porte d'entrée de ta chambre, j'ai le cœur qui se la joue "roulez tambours". Je me sens transporté trente-deux ans plus tôt, lorsque ta maman n'en était encore qu'à son premier jour de vie, dans une autre maternité, mais dans un décor pas très différent. Faire la connaissance de ma petite-fille, comme je découvrais ma fille aînée (puis seize mois plus tard sa sœur), représente pour moi la même émotion. Encore décuplée par la similitude de votre apparence, notamment par la même couleur d'yeux et de cheveux. Sous le regard attendri de ta cavalière de maman, ton solide maréchal-ferrant de papa te tient dans ses bras : là où tu n'as et n'auras jamais rien à craindre ! Je te dis bonjour en caressant tes cheveux et tes mains minuscules, encore un peu fripées ; l'ongle de ton auriculaire ne doit pas dépasser deux ou trois millimètres de largeur. Pourquoi cette remarque me frappe-t-elle, alors que je ne me souviens pas qu'elle me soit venue à l'esprit en 1990. Peut-être parce que j'ai changé. Mais pas que moi, mille autres choses aussi. Conséquence de cela, je sens soudain la réalité me rattraper, le temps s'amonceler, les années défiler, ma jeunesse s'en aller (ça, c'est déjà loin d'être nouveau !) et le vieillissement accomplir son lent travail de sape (physique). Je suis devenu grand-père sans avoir rien vu venir. Mais mon cœur, me semble-t-il, est resté le même : débordant d'amour pour tout ce, ceux et toutes celles qui méritent d'être aimé(e)s. Et, à l'entame de ton deuxième jour de vie sur cette planète, Lyne, dans ton émouvante innocence, dans ta dépendance inévitable de tes heureux parents, tu en fais partie. Sans le savoir, tu goûtes déjà à la première et seconde chance de ton existence : naître en bonne santé, dans un pays de paix et de liberté. Deux bonnes étoiles qui appellent autant de vœux de ma part : que cela continue et persiste jusqu'au dernier jour (très lointain) de ta vie, et que tes parents, ta famille, mettent tout en œuvre pour qu'il en soit ainsi. De cela, je n'éprouve pas le moindre doute, et je me ferai une joie de répondre présent si je suis mis à contribution. Belle et longue vie à toi, adorable Lyne, ma déjà très aimée première petite-fille. Et félicitations à tes heureux parents, qui viennent d'accomplir le premier chef-d'œuvre de leur vie de couple…

 

Après cette enthousiasmante visite, le retour chez moi a baissé de plus d'un ton. J'ai eu tout loisir de réfléchir, de constater que l'état du monde dans lequel tu viens d'arriver est très loin d'être idéal. La faute à cette folie consommatrice, à cette croissance à tout prix qui en sont devenues les effarantes règles. Et, si je suis fier d'être ton grand-père, heureux que tu sois ma petite-fille, pas question de me soustraire à ma part personnelle de responsabilité dans cet état de fait. Toi, les enfants, les jeunes d'aujourd'hui, êtes l'avenir de la planète, j'en suis persuadé. Mais de constater ce que nous, les vieux, allons vous laisser, m'a rendu, tout au long de mon retour chez moi, triste et mal à l'aise. Pardon pour cela, ma petite Lyne...

6 décembre 2022 _________________________________________________

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La Famille, valeur essentielle 

Le plus vieux souvenir de ma vie remonte au mois de septembre 1957. J'ai trois ans et demi et, incrédule et inquiet, j'observe ma mère extirper un mouchoir de son sac à main, et de le porter à son visage afin d'éponger ses larmes. Dans le cabinet médical, le docteur vient de lui annoncer que je suis atteint de poliomyélite. Une semaine d'hôpital succède à cette terrible nouvelle. Je la vis très mal. Au point que, lorsque ma mère me quitte après chaque visite, les infirmières sont contraintes de m'attacher à mon lit, tant je pleure, crie, gesticule et me débat. Soixante-deux ans plus tard, le jour de Pâques 2019, elle prend congé de la vie, à l'âge de 90 ans et demi. Pas inattendue, cette échéance ne me tire pas la moindre larme. C'est en la voyant une dernière fois, allongée pour l'éternité dans son cercueil, qu'elles ont jailli. Tout simplement parce que j'ai réalisé, à ce moment-là, qu'elle ne demanderait jamais pardon à ses enfants.

A mes yeux, ma famille, celle de ma naissance et jusqu'à ce que je fonde à mon tour la mienne avec l'arrivée de mes filles, n'en a jamais été vraiment une digne de ce nom. Un père violent, frappant ses fils comme un malade, et rabaissant ses filles au simple rang de bouches à nourrir. Sous le joug de ce dresseur de chatons inoffensifs, nul droit de contester, de contredire, d'émettre la moindre objection. En réponse à ces possibles outrages, la seule phrase que l'on se prenait en pleine poire se résumait à : "Tu n'es qu'un gamin, tu n'as pas droit à la parole, tu pourras causer lorsque tu rapporteras du fric à la maison !" Dans le ménage, c'est clairement lui qui portait la culotte. En face, une mère passive, immobile, silencieuse, dévouée à son homme. Pire encore : les bêtises que mon frère et moi commettions avaient lieu durant la journée, alors que le vieux trimait au volant de son camion. Elle était donc la première à les apprendre. Mais elle ne nous punissait pas. Le regard méchant, elle n'avait qu'une seule phrase à nous lancer : "Attends seulement ton père, ce soir"… Devant ce terrible augure, l'attente du retour du sadique était presque aussi douloureuse que la correction. Assistant à celle-ci dès l'arrivée de son homme, et n'ayant jamais cessé de nous dénoncer, je la considère aujourd'hui comme complice de cette éducation à la sauvage. Dans le monde moderne qui est le nôtre, cette complicité pourrait se résumer à une non-assistance à personnes (ses propres enfants) en danger…

Je suis passionné de cinéma. Les films montrant une séquence dans laquelle un fils et sa mère s'étreignent avec amour et tendresse me mettent terriblement mal à l'aise. Parce que je ne possède pas le moindre souvenir d'une telle situation s'appliquant à moi. Et cela d'aussi loin que je me souvienne. Et puis, les vacances en famille sont une chose à laquelle nous n'avons pas eu droit. Chaque été, mes géniteurs mettaient pourtant le cap sur l'Italie (Toscane ou Vénétie), pour une semaine ou dix jours. Mais ils partaient en compagnie de mes grands-parents paternels, du frère de mon père et de sa femme. Un voyage à six adultes, alors que nous, les mioches, étions envoyés chez les membres restants de la grande famille (seconde grand-mère, oncles et tantes). Une fois, une seule, chacun(e) de nous, à tour de rôle, eut droit au voyage, entre 1966 et 1969. C'est ainsi que j'ai découvert la Méditerranée, Pise et l'île d'Elbe, en août 1967. Un souvenir extraordinaire, d'abord parce qu'il fut effectué en compagnie de ma cousine Michèle, et ensuite parce que j'adorais mes grands-parents Joseph et Marie. Quatre ans plus tard, cette dernière étant décédée, mes vieux décident enfin d'effectuer un voyage avec tous leurs gosses : destination Paris, pour quatre petites journées, dont deux passées dans la voiture. C'est là tout ce qu'il me reste de ces "vacances en famille", sources chez la plupart des enfants de très bons souvenirs.

 

C'est dire si, en 1975, à l'âge de 21 ans, ce fut une joie pour moi de quitter ce "cocon familial", ridicule d'inconsistance, pour aller m'installer à 120 kilomètres du domicile familial. Cette liberté fut une joie, un soulagement, mais un calvaire aussi. Parce qu'après une quinzaine d'années à subir une éducation digne du Moyen-Âge, à être rabaissé, humilié, traité comme un ver de terre, je me suis retrouvé frappé, dans tous les domaines de la vie, d'une timidité maladive, extrêmement douloureuse. Lorsque l'on se considère personnellement comme un moins que rien, comment s'affirmer auprès des autres ? Il faut vivre cette expérience (que je ne souhaite à personne) pour comprendre ce qu'elle représente. Un jour, ma petite sœur m'a confié qu'elle ne considérait pas notre paternel comme un père, mais plutôt comme un tuteur. "Je ne me souviens pas qu'il m'ait un jour prise sur ses genoux", a-t-elle ajouté.

Les liens familiaux forts et indestructibles ont ainsi toujours constitué un sentiment abstrait pour moi. Jusqu'en 1990, puis 1992, années ayant vu la naissance de mes filles. Hélas, cette valeur nouvelle, enthousiasmante, magnifique, synonyme d'un total bonheur, n'a duré que onze ans, après quoi le divorce est arrivé. Durant cette période, rien n'a été entrepris pour que les liens avec ma famille de naissance deviennent dignes de ce nom. C'était trop tard ! De plus, ni mon père, ni ma mère, bourrés de préjugés néfastes, n'ont jamais apprécié celle qui était devenue ma femme. Au moment de mon divorce, ma génitrice a eu pour seule réaction de me jeter à la figure : "Ce n'était pas une femme pour toi !" Aucun mot, aucune allusion à ses petites-filles, principales victimes de cette séparation. A gerber !

Le 14 avril 2002, ils fêtent leurs noces d'or. A cette occasion, lui prend la parole devant toute la famille (ses enfants, leurs conjoint(e)s, ses petits-enfants), pour se livrer à une demande de pardon concernant la violence dont il a usé dans l'éducation de ses fils. Mon frère et moi sommes sur le cul ! Jamais je n'aurais cru ça possible, tant cet homme était borné, intolérant, égoïste et fier de lui. A la réflexion, je pense que sa femme fut sans doute à l'origine de cette incroyable déclaration. Ainsi se délivrait-elle peut-être de sa propre responsabilité dans l'élevage (oui, élevage, et non pas éducation) de ses enfants. J'ai accédé à la demande de mon père, je lui ai pardonné. Sincèrement ! Mais, à l'âge de 48 ans (lui en avait 74) comment pouvais-je espérer tisser un sentiment fort avec lui ? Une fois encore, c'était trop tard.

 

Il y a quelques jours, ma fille aînée s'est mariée. Son époux, mon gendre, est un type bien, un homme gentil que j'apprécie beaucoup. Sa propre famille semble très unie, qualité naturelle, dit-on, des Italiens constituant son origine. Je suis heureux pour elle, et pour l'enfant auquel elle donnera le jour dans quelques semaines. Pour son mariage, elle a abandonné mon nom, au seul profit de celui de son mari. Je n'en ai pas ressenti la moindre gêne, la moindre frustration. Tout simplement parce que, pour longtemps, trop longtemps, j'ai porté et subi un nom de famille dont je peux en aucun cas être fier qu'il ait été (et soit toujours) le mien.

Mon père est mort il y a six ans. Depuis ce 3 novembre 2016, une seule fois je me suis rendu sur sa tombe. Là, je n'ai rien ressenti, ni son âme qui aurait pu me frôler, ni le parfum des volutes de fumée s'échappant des médiocres cigares qu'il consommait. Depuis le 24 avril 2019, ma mère repose dans le même cimetière. Après son ensevelissement, l'athée et l'apostat que je suis n'est jamais retourné la voir, persuadé que, en qualité de catholique intégriste, son âme est ailleurs, loin, très loin, dans une église ou une cathédrale, flottant entre autel et tabernacle, entre bible et missel, entre ostensoir et goupillon, entre calice et burettes, auprès d'un curé (peut-être pédophile, tel celui qui m'a sexuellement agressé en 1963), d'un évêque, d'un cardinal, ou du pape lui-même…

Aujourd'hui, je ne peux que déplorer les liens fragiles existant entre mes sœurs, mon frère et moi. La violence verbale et physique subie n'a jamais rien fait pour que nous nous serrions les coudes. Et j'ignore pourquoi. Nous ne nous sommes jamais considérés comme des enfants ayant été élevés dans une famille et par des parents dignes de ce nom. Un manque personnel aujourd'hui comblé par la seule présence et proximité de mes filles, de leur mari et compagnon, et du bonheur que me procurera la naissance de ma petite-fille ou de mon petit-fils en décembre prochain. C'est là la seule définition que je puis accorder à l'amour indispensable à l'union d'une famille. Et ce n'est finalement que ce qui me tient encore debout aujourd'hui.

A la fin de l'apéro-dinatoire ayant succédé à la cérémonie du mariage cité plus haut, les parents de mon gendre se sont livrés, l'un après l'autre, à un speech drôle et émouvant destiné à mettre en valeur leur fils, et le bonheur qu'ils attendaient de son union avec ma fille. Moi, je n'ai rien dit. Je n'ai rien préparé. Je n'y ai tout simplement pas pensé. Peut-être parce que je n'ai jamais vu ça dans aucun des mariages auxquels j'ai assisté dans ma famille de naissance, au sens large du terme. Pourtant dieu sait si j'aime mes filles et les admire pour tout ce qu'elles m'apportent. J'aurais dû, et je pense su quoi dire à l'aînée, l'autre soir. Au lieu de cela, rien, le néant, le vide absolu ! Et toute la honte allant avec. A 68 balais, faire ce genre de constatation a quelque-chose d'effarant. Parce qu'il me reste tellement peu de temps pour tenter de combler ce vide, de guérir cette blessure…

 

Comme mentionné plus haut, j'ai moi aussi été la victime d'un cureton pédophile. C'était en 1963, dans la sacristie de l'église de mon village d'origine. Ce traumatisme, je l'ai gardé pour moi, refusant d'en parler à des parents qui, j'en étais certain, ne m'auraient pas cru, pire, m'auraient puni pour un si vilain mensonge. Ce mutisme total a duré 40 ans. Je l'ai rompu après avoir été pris à partie par ma mère, choquée par un article publié dans la rubrique "Courrier des lecteurs" d'un journal local en 2002. Dans ce texte, je remettais en cause l'existence de Dieu, coupable à mes yeux d'avoir laissé périr 26 écoliers et écolières, dans un tremblement de Terre en Italie. Devant ma confession, elle et son homme sont demeurés silencieux, à distance, froids comme des portes d'église. Dès lors aucun des deux ne m'a plus jamais reparlé de cet "incident". Aujourd'hui, j'en suis encore à me demander si ma mère m'a cru. Elle qui, quelques années plus tard et en me fixant droit dans les yeux, a eu l'outrecuidance d'affirmer que le catholicisme était la seule religion légitime sur cette planète…

Combien de fois ai-je entendu des enfants adultes dire qu'il fallait pardonner à nos parents, qu'ils étaient de bonne foi, qu'ils avaient fait ce qu'ils avaient pu avec ce dont ils disposaient pour nous élever. Cette affirmation gratuite me ferait rire si elle n'était pas aussi méprisante pour celles et ceux qui, blessés, meurtris pour la vie, ont tant subi. Le pardon, c'est quelque-chose que j'a accordé à mon père pour sa violence, les coups répétés assénés à ma tête, mais pas pour les conséquences qui en ont découlé pour le reste de ma vie. Quant au pédophile ensoutané, j'espère bien qu'il a brûlé jusqu'au dernier poil de sa misérable bite, en enfer ou dans le plus anonyme des crématoires. Le cœur est une éponge. Une éponge qui, tout au long d'une vie, l'on ne peut essorer. Si le sang qui le traverse est toujours purifié par l'organisme, ce qui est inscrit sur ses parois, ses ventricules, demeure indélébile. Et il faut bien faire avec…

Mais que l'on ne s'y trompe pas. Tout ce que j'ai écrit dans ce quadruple post ne l'a pas été pour que l'on me plaigne. Je ne ressens pas le moindre besoin de compassion, d'empathie ou de pitié. A l'âge qui est le mien, de tout ce que j'ai vécu et appris de la vie, je n'ai envie de garder qu'une chose : l'injustice que représente la naissance, et l'endroit où l'on se trouve à ce moment-là. Ainsi, l'enfance de celles et ceux qui se déroule au sein d'une guerre, de la misère, de la famine, de la violence sous toutes ses formes est intolérable. C'est pour cette unique raison qu'aujourd'hui, après 68 années d'existence, fatigué, j'en veux pas mal à une vie qui, tout de même, m'a fait les deux plus beaux cadeaux que je pouvais espérer d'elle : deux filles magnifiques, que je ne cesserai jamais d'aimer. Ma famille, c'est elles et leur entourage, un monde restreint mais indispensable pour ne pas sombrer définitivement…

8 octobre 2022 _______________ ___________________________________

Mariage de Maeva et Lucas

Jeudi 6 octobre 2022. Journée magnifique, douce et ensoleillée. A 16 heures, au Château de Rolle, bordant un Léman alangui dans sa réconfortante platitude, ma fille aînée Maeva et son fiancé Lucas unissent leur destinée. Moments de joie, de rires, mais aussi de grande émotion. La mariée est belle, magnifique, resplendissante et, accessoirement, enceinte jusqu'aux amigdales. Lucas, le marié, désormais officiellement mon gendre, mérite les mêmes qualificatifs, mais sa grossesse à lui ne se voit pas, même s'il la vit intensément au travers de celle qui va, dans deux mois, lui donner son premier enfant. Leur premier enfant ! Ma première petite-fille ou mon premier petit-fils...

Première de deux journées mémorables pour eux, dans ces trois ultimes mois d'une année calamiteuse, et dans un monde qui, depuis longtemps, a banni les mots "trêve" et "paix" de son vocabulaire. Mais il n'y a pas là raison de perdre espoir. La paix est absente de cette planète depuis trop de temps pour ne pas frétiller à l'idée de revenir un jour. Et je crois fermement que les jeunes, au gré de leurs unions, de leur amour, de leur don de la vie, et de leur immense lassitude d'un monde politique très majoritairement patriarcal, machiste, vétuste, et ayant largement fait son temps, finiront par (re)faire de ce monde un endroit de l'univers où il fait bon vivre.

Au point où se situe mon âge, je ne vivrai pas ce temps-là. Mais ma descendance étant assurée, j'ai bon espoir qu'elle participera à un effort commun allant dans ce sens. Raison pour laquelle cette union et ce petit bébé à venir marqueront aussi les deux meilleurs moments de l'année pour l'humain désabusé que je suis devenu en découvrant, jour après jour, les nouvelles effarantes d'un monde qui ne tourne vraiment plus très rond. 

Vive l'Amour, vive l'Union des êtres et des peuples ! Et vivent les Enfants à venir (et que nous avons toutes et tous été), symboles d'innocence, de naïveté salutaire et du bonheur qu'ils mettent dans les yeux de leurs parents et de leurs familles. 

6 octobre 2022 __________________________________________________

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Ma fille cadette, cette (presque) inconnue...

Depuis son grave accident du 10 août dernier, elle a séjourné trois semaines à l'Inselspital de Berne, et se trouve depuis 15 jours à la Clinique romande de réadaptation (CRR), située dans l'enceinte de l'hôpital cantonal de Sion. En 40 jours donc, je lui ai rendu 23 fois visite. En Valais, j'en profite pour combiner mes visites (sur deux ou trois jours) avec des excursions touristiques dans ce magnifique canton. Au programme écoulé : Derborence, col de la Gemmi et son Daubensee, col du Sanetsch, Lötschental pour les vallées du nord. Les barrages (et leurs lacs) de Mattmark, Moiry, Grande-Dixence, Emosson pour le sud et l'ouest, Fondation Gianadda. Je connaissais déjà Zermatt et son fabuleux panorama, et j'ai découvert Saas-Fee, avec sa vue grandiose sur les sommets et glaciers qui l'entourent. Tout ça sous un soleil très majoritairement resplendissant. Deux semaines magnifiques de tourisme, qui risquent de se prolonger, étant donné que ma fille en a encore pour un mois minimum (et sans doute plus) avant d'envisager un retour chez elle.

En montagne, si proche de la nature, je suis comme la météo : je resplendis (sauf lorsque je constate à quel rythme fondent les glaciers). Auprès de ma fille, j'éprouve une joie profonde à m'occuper d'elle, à pousser son fauteuil roulant, à l'assister dans son transfert fauteuil-siège de voiture, et de passer ainsi du temps en sa compagnie. On parle de tout et de rien, de son traumatisme encore bien présent, de sa convalescence, de son hypothétique remise en selle. On partage notre temps, à la clinique, dehors ou au restaurant, devant un café, un verre ou un repas. Et j'ai ainsi l'impression de la découvrir. Parce que, depuis ses neuf ans et pendant dix années, je ne l'ai pas beaucoup vue, tout comme sa sœur. Divorce oblige. Son adolescence, leur adolescence, demeurent pour moi tel un grand mystère. Et surtout, ce fut une privation extrêmement douloureuse en ce qui me concerne. Aucune mère, divorcée et ayant ses enfants auprès d'elle, ne peut imaginer ce que cela représente pour un père d'en être privé. Je hais viscéralement l'idée (encore très répandue dans les jugements de divorce) qu'une femme est plus apte qu'un homme à s'occuper de sa progéniture en bas âge. Et pourquoi pas à les aimer, tant qu'on y est ?...

Alors, malgré les phases de profonde tristesse (surtout au début) quant au sort de ma fille depuis son accident, chaque visite que je lui rends représente pour moi un intense moment de bonheur. Je m'en délecte à chaque seconde, et je sais que ces heures-là (Altzheimer m'en préserve !) resteront gravées dans ma mémoire et dans mon cœur jusqu'à la fin de mes jours.

Hier, après une séance de radiographies de contrôle, son médecin lui a donné l'autorisation de se mettre debout et de recommencer à marcher (avec des cannes, car sa jambe droite est toujours plâtrée). Quel bonheur pour elle, et quelle joie pour moi !

21 septembre 2021 ________________________________________________

54 heures en Valais

Le lundi 30 août, ma fille a été transférée à la Clinique Romande de Réadaptation (CRR), voisine de l'hôpital cantonal de Sion. Pour un séjour d'une durée inconnue, mais se situant sans doute entre 30 et 90 jours. Loin de sa mère (145 km) et de son compagnon (160), je suis le moins éloigné d'elle (105 km). En plus, tous travaillent, alors que je vis une retraite dans laquelle je suis bien loin de m'ennuyer. J'ai donc décidé d'aller régulièrement la voir, comme je l'ai fait dès son accident. Les visites étant limitées (13h-19h), j'ai décidé de passer deux jours sur place (hôtel), et d'agrémenter mon séjour d'excursions dans ce Valais que je connais assez bien. Au programme : Derborence, Lac de Moiry et Col de la Gemmi/Daubensee. Météo parfaite et touristes pas excessivement nombreux, ces deux pleines journées m'ont enchanté.

Les soins apportés à ma fille cadette se terminant en milieu d'après-midi, j'ai donc eu loisir de lui rendre visite avant son repas du soir, débutant à 17h30 ou 18heures. Trois semaines après son terrible accident, elle a repris du poil de la bête. Grand contraste après les premières journées, physiquement et moralement très éprouvantes pour elle. Hier donc, lors de ma 3ème visite, nous sommes allés faire une petite balade ensemble, elle sur son fauteuil roulant (elle doit encore patienter 3 semaines avant de pouvoir poser son pied et sa jambe valides par terre), et moi la poussant sur le chemin.

Instants de bonheur pour un père qui s'est vu rattraper un peu (un tout petit peu), les heures, les jours, les mois et les années durant lesquels elle et sa sœur m'ont échappé, étant privé de leur présence en raison des circonstances relatives à un divorce que j'ai, sur ce plan-là, très mal vécu. Si j'ai adoré mon périple de 54 heures dans ce magnifique Valais, les quelques dizaines de minutes quotidiennes passées en compagnie de Céline m'ont, bien plus encore, fait un bien fou, un bien que je ne pensais plus pouvoir connaître tout au long des longues années me séparant du jour où mes filles et moi terminions nos dernières vacances passées ensemble. C'était à Paris, en juillet 2008.

Les choses évoluent donc de façon positive pour sa rééducation physique. Mentalement, elle commence à évoquer une possible remise en selle, mais sans doute pas avant l'an prochain, si tout se passe bien. Quant à moi, habitué à la voir monter en concours, l'accident m'a très sérieusement ébranlé, voire refroidi, au point que je suis incapable (pour l'instant) d'envisager un retour autour des paddocks. Que ce soit pour assister à des épreuves montées par elle, autant que par sa sœur…

4 septembre 2021 ________________________________________________

Quand le pire se produit...

 Le 25 août prochain, cela fera 20 ans que je suis mes filles dans leurs épreuves d'équitation/saut d'obstacles. Mises en selle par leur mère dès leur plus tendre enfance, elles sont aujourd'hui toutes deux professionnelles dans ce sport qu'elles adorent. Les chevaux, c'est leur vie et leur passion. Ce qui n'est pas mon cas. J'aime beaucoup ces équidés, mais je me sens très peu à l'aise sur leur dos. Pourtant, lorsque j'avais 6-7 ans (tout début des années 60), un paysan de mon village utilisant encore un cheval pour tirer son char chargé de foin, de paille, de patates ou betteraves, m'emmenait parfois avec lui et sa famille. Et souvent m'installait à crû sur l'animal. Agrippé à sa crinière, j'adorais me faire balader ainsi. Mais, sans que je sache pourquoi, ça n'a pas duré…

Si ma fille aînée est à son compte et monte ses propres chevaux, la cadette monte ceux d'un ancien grand cavalier, aujourd'hui engagé dans le commerce de ces animaux de concours. Depuis plusieurs années, grâce au site web de la Fédération suisse des sports équestres (FSSE), je tiens le compte des épreuves qu'elles disputent. A ce jour, elles en sont à près de 2'000 (parcours, et non pas concours), à raison de 1/3 pour l'aînée et 2/3 pour la cadette. La différence s'explique par le fait que cette dernière monte 3 à 4 fois plus de chevaux que sa sœur. Bien entendu, je n'ai pas assisté à tous leurs concours, mais depuis 2014 et le début de ma retraite, je pense en avoir vu une moyenne de 15 à 20 (comportant souvent plusieurs épreuves) annuels.

J'adore mes filles, et les voir pratiquer leur job avec passion a toujours constitué une joie, leur engagement et leurs résultats une grande fierté pour moi. Par-contre, je n'ai jamais réussi à vaincre l'angoisse et la crainte (proportionnelles à la hauteur des obstacles à franchir) d'une possible chute. Comme beaucoup d'autres, leur sport n'est pas sans danger. Elles en ont conscience et en assument le risque. Ca fait partie de leur métier. Comme tout cavalier, en 20 ans de carrière elles ont connu diverses chutes (peu nombreuses), mais sans jamais se blesser gravement. Ceci jusqu'au 10 août dernier. Ce jour-là, c'est-à-dire hier :

Chaude après-midi d'été, enfin, après tant de pluie ! Je décide de monter sur l'alpage, à un endroit depuis lequel on bénéficie d'une splendide vue sur les Gastlosen, joyaux des Préalpes fribourgeoises. 18 heures. Temps magnifique, 22 degrés à 1'500 mètres d'altitude. La sonnerie de mon smartphone retentit. Mon (futur ?) gentil gendre est à l'autre bout d'un fil qui n'existe pas. Je prends la nouvelle en pleine poire. Incrédule, sans doute hagard, effaré, bouleversé, ko sur place. Ma voiture se trouve à dix minutes de marche, en raide descente, douloureuse pour mon genou gauche prothésé. Je passe dessus, et par tous les états d'âme, imaginant, redoutant, m'attendant aux pires scénarios. Je ne vois plus clairement où je mets les pieds. Voiture atteinte, en route pour 1 heure 20 de trajet, en survitesse (pas excessive) après avoir rejoint l'autoroute à Bulle. Arrivé à l'Inselspital de Berne (réputé être le meilleur hôpital du pays), je retrouve celui qui m'a informé et mon ex-femme, tous deux encore sous le choc. Les blessures de ma fille cadette sont très graves, mais son pronostic vital n'est heureusement pas engagé. Consciente mais dévastée, elle se trouve aux urgences, en soins intensifs, avec plusieurs fractures et ce que cela peut générer à l'intérieur du corps. Par miracle (parce que c'en est un !), sa colonne vertébrale ne semble pas touchée. Elle a chuté dans un concours secondaire, pour jeunes chevaux. Et sa monture en a fait autant (sans se blesser), lui retombant dessus. 600 kilos de muscles, d'os et de chair sur elle, 12 fois plus légère. Le cauchemar total ! Auquel je n'ai pas assisté, sans quoi je ne serais peut-être plus là pour l'imaginer et le conter si douloureusement…

Quatre jours après, et suite à deux opérations, son état est stable et en évolution favorable. Je pense qu'elle est très bien soignée. Hier après-midi (après plusieurs nuits sans grand sommeil ni appétit en ce qui me concerne), lors de ma quatrième visite à son chevet, j'éprouve alors l'un des plus grands bonheurs de ma vie : Céline m'a enfin adressé un sourire.

11 août 2021 ____________________________________________________

Quatre photos de son séjour de trois semaines à l'Inselspital de Berne.

Sur la première, elle m'adresse son premier sourire, après cet accident qui aurait pu lui coûter la vie. Quelle joie pour moi de la voir ainsi ! Le plus beau cadeau qu'elle m'ait offert au cours de ses 29 premières années de vie...

Avec sa soeur sur la 2ème.

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Trois photos de son séjour de deux mois et demi à la Clinique romande de réadaptation, située dans l'enceinte de l'hôpital de Sion.

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Enfin debout ! Même si c'est pour marcher avec des cannes...

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12 novembre 2021. Elle quitte le CRR et peut rentrer chez elle. Elle est heureuse et ça se comprend. Pour ma part, je le suis tout autant, mais je suis ému car cela marque la dernière des nombreuses visites que je lui ai rendues, toujours le vendredi après-midi, afin de la ramener chez elle pour qu'elle puisse y passer le week-end en comapgnie de son compagnon, le très gentil et attentionné Charly.

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Avant la fin de l'année, elle est à nouveau en selle ! Incroyable, suite un tel accident, et après les graves blessures qui en ont résulté. Son courage et sa volonté m'ont totalement épaté...

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