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François GENOUD et  Bruno BREGUET

François Genoud est né le 26 octobre 1915 à Lausanne, et décédé le 30 mai 1996 à Pully (Vaud). Le cas de cet homme est assez spécial, dans le sens où "dodis.ch", le site web officiel des Archives fédérales, ne publie pas grand-chose le concernant. Quant au Dictionnaire historique de la Suisse, il n’y consacre pas le moindre article. Pourtant cet homme, surnommé "le banquier noir" par Karl Laske, l’un de ses deux biographes (le second étant Pierre Péan[1]), possède un passé dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’est pas très reluisant. En 1931 son père, riche industriel du papier peint lausannois, l’envoie passer une année chez son ami Wilhelm Strauven, qui mène le même genre d’entreprise dans une Allemagne très proche de basculer dans le nazisme. L’adolescent prend fait et cause pour son peuple qu’il juge totalement opprimé par le traité de Versailles. Il commence à s’intéresser à Hitler, à ses discours et à ceux qui, comme Goebbels, soutiennent le personnage.  En octobre 1932, en compagnie de Strauven, il se rend à Bad Godesberg, dans la banlieue sud de Bonn. Son hôte rend visite à un ami, propriétaire d’un magnifique hôtel situé sur la rive gauche du Rhin. Et il se trouve que, dans l’un des salons du complexe hôtelier, celui qui n’est pas encore devenu le Führer se repose. Subjugué, Genoud, qui n’a que 17 ans, ose néanmoins l'aborder pour lui avouer qu’il a une grande admiration pour lui et pour le national-socialisme. Apparemment touché, Hitler le remercie et lui sert la main. Rencontre décisive pour le jeune homme, qui se lance alors dans lecture de "Mein Kampf". Méprisant les dirigeants européens, qu’il juge fades et sans ambitions, la prose du futur Führer l’enchante littéralement.

En 1936, vivant grâce aux deniers de sa famille et devenu farouchement antisémite, il effectue un voyage au Proche-Orient. Là il rencontre et se lie d’amitié avec Mohammed Amin al-Husseini, Grand Mufti de Jérusalem et chef pronazi de la résistance palestinienne. Plus tard, alors que le dignitaire musulman aura obtenu l’asile politique en Allemagne, il confiera à Genoud la gestion de ses juteuses affaires financières. Leurs excellentes relations dureront jusqu’à la mort du Grand Mufti, en 1974. Pendant la guerre, Genoud prend fait et cause pour l’Allemagne nazie. Recruté par l’Abwehr, le service de renseignement allemand, via les bons offices de Paul Dikopf, un officier SS qui devient rapidement son ami, le Suisse accepte de coopérer, pour autant qu’on ne lui demande pas de nuire à son propre pays. A l’automne 42, Dikopf lui demande de l’aider à passer en Suisse, prétextant être secrètement antinazi et, à ce titre, ne plus pouvoir assumer sa fonction. Bien que fort surpris, Genoud accepte et réussit à lui faire passer la frontière. Après la guerre, son antinazisme ayant été confirmé, l’Allemand devient le chef du Service de renseignement de la RFA et, en 1968, il est élu à la présidence d’Interpol, poste qu’il occupera pendant quatre ans, avant de mourir, en 1973.

De son côté, François Genoud, rendu très amer par la défaite allemande, réussit à s’immiscer dans le cercle très fermé des amis de Paula Hitler, la sœur cadette d’Adolf. Grâce à son charisme et à sa réputation de grand et indéfectible ami des nazis, il parvient à se faire nommer exécuteur testamentaire du Führer (à l’exception des droits de Mein Kampf, qui appartiendront à l’Etat de Bavière jusqu’en 2015), de Martin Bormann et de Josef Goebbels. La publication, par ses soins, de divers écrits de cet infâme trio lui rapporte beaucoup d’argent. Dans les années 60 et 70, on le retrouve frayant dans les hautes sphères du FPLP (Front populaire de libération de la Palestine), où il finance diverses opérations terroristes et devient un proche de Wadie Haddad, chef de la branche "détournements d’avions" au sein de l’organisation. C’est ce même Haddad qui le met très vite en relation avec Illich Sanchez Ramirez, universellement connu sous le pseudonyme de "Carlos". Pendant deux ans, de 1994 à 1996, ceci jusqu’au décès de son ami suisse, de sa prison de la Santé Carlos n’écrira pratiquement qu’à François Genoud. Le "banquier noir" ne se cache pas d’avoir organisé et financé la défense du terroriste vénézuélien, tout comme il l’avait fait pour celle de Klaus Barbie, lors de son procès de Lyon en 1987. Cela en suite logique à l’aide qu’il avait apporté à Adolf Eichmann, grand ordonnateur de la "Solution finale de la question juive", jugé et condamné à mort à Jérusalem en 1961. Fin mai 1996, dans la banlieue lausannoise, François Genoud, fier et sans regrets de ce qu’il a accompli tout au long de sa vie, décide de mettre fin à ses jours. Dépressif depuis la mort de son épouse Elisabeth deux ans plus tôt, il a 80 ans et il est aidé en cela par "Exit", l'organisation suisse d’aide au suicide.

 

Bruno Bréguet est un ami personnel de François Genoud. Au cours des années 70-80, il a beaucoup fait parler de lui, pour des raisons similaires à bien des égards. Malheureusement, et à l’instar de son aîné, l’histoire suisse officielle (du moins celle qui n’est pas tenue secrète) a largement occulté ce personnage. J’ai donc dû me livrer à de longues recherches (principalement sur le net) afin de parvenir à retracer ici quelques hauts-faits de son histoire. Bruno Bréguet nait le 29 mai 1950 à Coffrane (canton de Neuchâtel), et disparait en mer en novembre 1995. En 1970, âgé de moins de 19 ans, le jeune Suisse se rend au Liban, afin de rejoindre la lutte armée du FPLP (Font populaire de libération de la Palestine). Le 23 juin de la même année, il est arrêté en Israël, alors qu’il transporte deux kilos d’explosifs, apparemment destinés à faire sauter certaines installations du port de Haifa. Niant tout lien avec le FPLP, Bréguet est jugé et condamné, l’année suivante, à quinze ans de prison. Sa défense est alors organisée son ami Genoud, lequel délègue son gendre, qui est avocat, pour assurer sa défense. Six ans plus tard, suite à l’intervention de plusieurs sympathisants d’extrême gauche, fort connus et influents, le Neuchâtelois est gracié puis, en juillet 1977, il est expulsé d’Israël. Plus tard, les rumeurs selon lesquelles il aurait noué des contacts avec Prima Linea (groupe armé voisin des Brigades Rouges) semblent fondées par le fait qu’il a publié, à Milan en 1980, un ouvrage intitulé "La scuola dell’odio" (L’école de la haine), lequel conte le récit de sa captivité en Israël. En 1980 toujours, il rejoint le groupe Carlos et participe à l’attentat qui frappe, à Munich, "Radio Free Europe" l’année suivante. Le 16 février 1982, Bréguet et Magdalena Kopp, la maitresse de Carlos, sont arrêtés à Paris. Interpellé pour avoir mal garé sa voiture, le Suisse tente d'ouvrir le feu sur un policier, mais il omet de désactiver le cran de sécurité de son arme. Sa complice est capturée quelques centaines de mètres plus loin, alors qu'elle tente de s’enfuir. Dans le coffre de la voiture, les policiers découvrent plusieurs faux passeports, deux bouteilles de gaz, cinq kilos d’explosifs, ainsi que des schémas détaillés de divers lieux stratégiques. Il est alors déterminé que les deux complices projetaient sans doute une attaque contre le bureau parisien de Al Watan al Arabi, un magazine libanais, office qui sera bel et bien frappé par un attentat, le 22 avril 1982 au 33 de la rue Marboeuf. Le procès des deux terroristes, défendus par Jacques Vergès, aboutit en mai 82 à une condamnation à quatre années de prison. Mais ils sont tous deux libérés en mai 1985 pour bonne conduite. Dès lors, le Suisse paraît se ranger du terrorisme. Ayant fondé une famille, la même année il s’installe avec elle en Grèce. La présence de Bruno Bréguet a été signalée pour la dernière fois à bord d’un ferry reliant l’Italie à la Grèce. C’était le 12 novembre 1995. Depuis, le bonhomme n’a plus jamais été aperçu officiellement nulle part. Quelques années plus tard, diverses rumeurs ont prétendu qu'il était en fait un agent de la CIA...

 

Aujourd’hui, la plupart des Suisses ignorent tout de l'histoire des ces deux personnages si peu reluisants. Certes, c'est de l'histoire ancienne, mais ils doivent certainement rappeler quelque chose aux plus anciens de mes compatriotes. Que ce soit en Suisse aussi bien que n’importe où ailleurs, il est toujours très délicat de toucher à certaines biographies qui, comme celles-ci (même si elles sont très succintes), ne participent rien à la gloire et au respect de la bannière rouge à croix blême.

 

[1] Karl Laske : "Le banquier noir", Editions du Seuil, 1996.

Pierre Péan : "L’Extrémiste – François Genoud, de Hitler à Carlos", Editions Fayard, 1996.

Les deux livres consacrés à François Giroud - Portrait de Bruno Bréguet (crédit photo inconnu)

Odilo GLOBOCNIK - Le boucher de Lublin

Parmi tous les dignitaires nazis ayant échappé à la Justice (suicide ou fuite sur un autre continent), celui-ci tient l'une des places les plus importantes. Dans le déroulement de la "Solution finale de la question juive", décidée à l'été 1941 et mise au point à la Conférence de Wannsee le 20 janvier de l'année suivante, Odilo Globocnik tient l'un des tous premiers rôles. Ce dégénéré sans scrupules, mégalo prétentieux et pourri, cruel et premier lèche-bottes d'Himmler, voit le jour à Trieste, le 21 avril 1904. Originaire de la région hongro-austro-slovène, dès son plus jeune âge il montre de grandes dispositions pour l'extrémisme et assiste avec délectation, au début des années 20, à l'émergence du national-socialisme allemand. Dès 1922, il milite auprès d'organisations paramilitaires de Carinthie (aujourd'hui autrichienne), sympathisantes de ce qui allait devenir l'appareil nazi. Mais le NSDAP (Parti national-socialiste) étant encore interdit à cette époque, Globocnik entre dans la clandestinité. Il est arrêté plusieurs fois et passe l'équivalent d'un an en prison. Et puis, au fil des années, les nazis étendent leurs tentacules et la résistance à leurs idées s'effrite. Un an et demi après l'accession au pouvoir de Hitler, le Slovène devient officiellement membre des Schützstaffel (SS), avec le matricule 292776 tatoué sous son bras gauche. Premiers pas d'une carrière qui atteindra des sommets dans l'horreur...

En mars 1938, après l'annexion de l'Autriche (Anschluss), Globocnik fait le forcing pour se voir confier le poste de Gauleiter de Vienne. Précieux dans son travail de noyautage de l'administration, de l'industrie et des services secrets autrichiens ayant permis à Hitler de souder son pays natal à la grande Allemagne, il pense que ce poste lui revient de droit. Intercédant auprès de Himmler, il n'est cependant nommé que Standartenführer (Colonel) de la SS. Mais deux mois plus tard, le 28 mai 1938, accédant au grade honorifique d'Oberführer (Colonel de 1ère classe), sa demande est acceptée et il devient alors le responsable politique et administratif de la région viennoise. Ne désirant pas en rester là, Globocnik voit dans cette promotion, due à une ascension fulgurante, non seulement une source d’enrichissement, mais aussi l’opportunité de mener plus loin son ambition personnelle. Ainsi, puise-t-il sans honte ni crainte, tant dans les caisses de l’administration viennoise que dans les fonds du parti. Mais, connaissant le personnage, ses supérieurs ne l'entendent pas de cette oreille. Fin janvier 1939, il est déchu de ses fonctions. Dégradé au rang de simple caporal, il est incorporé dans une division de Waffen-SS et envoyé à Berlin pour y suivre un entraînement militaire...

Son purgatoire ne dure que neuf mois. Le temps pour ses supérieurs de préparer et d'accomplir l'invasion de la Pologne. Ainsi, le 9 novembre 1939, il est nommé Chef Supérieur des SS et de la Police (Höherer SS und Polizeiführer) de la région de Lublin. En lui faisant accéder à ce poste, Himmler n'est pas dupe. Malgré les travers de celui qu'il nomme "Globus", il sait qu'il tient là l'homme qu'il lui faut pour accomplir ce de quoi il rêve depuis si longtemps, la mise en œuvre de la future extermination du peuple juif vivant dans le Gouvernement Général de la Pologne et même au-delà de la rivière Bug, qui marque la frontière entre le pays l'Ukraine et la Biélorussie. En poste dans la plus grande ville du sud-est polonais, Globocnik tisse patiemment une toile qu'il va déployer sur des millions d'innocents. D'abord, en qualité de metteur en scène de l'Aktion Reinhard, il supervise personnellement la construction des camps de Belzec, Sobibor et Treblinka. Parallèlement à cela, il fait ériger le KL Lublin Majdanek et échafaude les plans de déplacement des populations polonaises de la région, ceci en vue de faire place nette aux colons de souche allemande, alors résidant principalement en Lithuanie, Biélorussie et Ukraine (1)...

Dans son action, Globocnik, alors Gruppenführer (général de division), manque cependant de discernement, agissant parfois par simple impulsion de dictat. Pour cette raison, il entre souvent en conflit avec celui qui est à la tête du Gouvernement Général, l'Obergruppenführer SS Hans Frank (pourtant son supérieur et pas meilleur que lui), mais cela ne l'affecte guère, se sentant soutenu par un Himmler qui n'aime pas beaucoup le Gouverneur Général. Ainsi, il passe comme responsable de la gabegie indescriptible s'étant produite dans la première partie de 1943, lorsque, voulant en finir avec la population locale de la région de Zamosc (pour les raisons citées plus haut), il envoie celle-ci en direction de Lublin (simple transit pour les faire remonter plus haut encore), alors que rien n'a été vraiment organisé pour accueillir les déportés. En conséquence, des dizaines de milliers de personnes vont périr de froid, de faim de maladie, sur les routes et dans les camps improvisés ou existants (Zwierzyniec, Zamosc, Lublin), livrés à eux-mêmes et en proie au dénuement le plus total...

A mi-août 1943, l'Aktion Reinhardt touchant à sa fin (plus de 1'600'000 morts), mais aussi et surtout en conséquence des excès décrits plus haut, "Globus" est remplacé par le Gruppenführer Jakob Sporrenberg et quitte Lublin à destination de l'Istrie. Là, il prend résidence dans sa ville natale de Trieste, d'où il dirige la lutte des nazis contre les partisans locaux, de plus en plus nombreux et toujours mieux armés. A la fin de la guerre, s'étant réfugié dans les Alpes autrichiennes, il est capturé au-dessus du Weissensee (dans la Carinthie de sa jeunesse) par un commando de hussards anglais, spécialisé dans la traque des criminels de guerre nazis en fuite. Transporté dans la ville de Paternion dans le but d'y être interrogé, il avale alors sa capsule de cyanure. Nous sommes le 31 mai 1945 et, huit jours après Himmler, l'un des officiers supérieurs nazis les plus importants, ayant voué le principal de sa carrière à l'anéantissement de ses semblables, dans un aveuglement que personne, au grand jamais, ne pourra lui pardonner. Si Adolf Eichmann (occupant un grade de quatre rangs inférieur à celui de "Golbus") a été le coordinateur de l'extermination des Juifs dans les camps d'extermination, et ainsi responsable à distance de plus de trois millions de morts, Globocnik en a personnellement, et sur le terrain, exterminé la moitié. A ce titre, mais incroyablement ignoré dans l'histoire de la Shoah, il est tout aussi important qu'Eichmann, arrêté, jugé et exécuté pour ce crime au début des années 60.

(1) Ania Rempa, héroïne de mon roman, en fut l'une des petites victimes (voir l'onglet "Ania")

3 mars 2024 ____________________________________________________

Odilo Globocnik, en 1935

Heinrich Himmler, chef suprême de la SS et de toutes polices du Reich, rendant visite à Odilo Globocnik. L'ancien insigne de col de ce dernier (alors Brigadeführer/général de brigade) indique que la photo a été prise avant 1942.

La plus grande leçon de mon existence

Entre 2009 et 2014, j'ai consacré cinq années de mes loisirs et vacances à effectuer des recherches concernant une petite fille polonaise âgée de six ans, persécutée avec sa famille par les nazis en 1943. Ils n'étaient pas juifs, mais catholiques, et vivaient, tranquilles, dans un petit village de la région de Zamosc nommé Zawadka. Tragique, leur histoire s'est déroulée en parallèle de l'extermination des Juifs par le Reich d'Adolf Hitler. Dans ces cinq années de recherche, et plus tard encore, les crimes commis par toutes les polices nazies, sous la direction suprême du Reichsführer SS Heinrich Himmler, m'ont sidéré, bouleversé, horrifié. Mes lectures, plus de 160 ouvrages (dont certains comportaient plus de 2'000 pages) sur le sujet dans son ensemble, ont monopolisé la plupart de mes soirées durant huit ans (2008-2016), et tout ce que j'ai consulté en plus sur le Net, m'ont conforté dans l'idée, jusqu'à en acquérir la conviction, qu'aucun animal, autre que l'humain et vivant sur cette planète, ne sera jamais capable d'accomplir des actes d'une telle barbarie. 

De 2009 à 2023, j'ai visité 19 camps érigés par les nazis dans leur pays et ceux de leur ignoble conquête. En tout, cela constitue 32 visites (détail sur la carte ci-dessous). Trente-quatre journées (ma première visite d'Auschwitz a duré 3 jours) passées dans l'horreur, souvent absolue, pour tenter de comprendre le pourquoi d'un tel comportement humain. Mais après cela, après toutes ces recherches, ces lectures, ces réflexions et ces interrogations, je n'ai toujours pas compris. Et je sais maintenant que je ne comprendrai jamais ! Quatre-vingts ans après ces horreurs, alors que les témoins, ceux qui ont vu et ceux qui ont vécu ça, se font de plus en plus rares, alors que l'extrême-droite prend de plus en plus d'ampleur en Europe, je crains chaque jour davantage que l'on oublie, que l'on fasse table rase du passé, d'un passé qui n'aurait servi à rien. Si l'humain apprend si peu de ses erreurs, et si nulle autre chose n'est plus perméable que sa mémoire, moi je crie et proclame de toute la force (restante) de mes poumons :

N'OUBLIONS JAMAIS !

9 février 2024 ___________________________________________________

Fin juillet dernier, un groupe de Yéniches suisses s'installe dans la commune genevoise de Thônex. Aucune aire de stationnement n'existant dans le canton, (comme la loi l'exige pour ce qui est des "Gens du voyage helvètes"), le maire de la commune exige leur départ immédiat. N'obtenant pas satisfaction, il dépose une plainte pénale contre ce groupe de personnes, qui travaillent et paient des impôts comme tout citoyen dans ce pays. Cette discrimination abjecte envers certaines minorités est intolérable. Mais elle n'est pas nouvelle. Il y a 50 ans et plus, elle était encore bien pire que ça ! 

Un exemple avec le texte suivant, qui fait partie d'un manuscrit en recherche d'éditeur intitulé :

 

Profit - Ordre - Morale

Devise d'une nation "exemplaire"

Pro Juventute et les Yéniches suisses

"Pro Juventute" (Pour la jeunesse, en latin) est une fondation nationale créée en 1912 par la Société suisse d’utilité publique (SSUP), dans le but de combattre la tuberculose chez les enfants et les adolescents. Œuvre sociale à caractère privé, elle a pour but d'encourager les efforts tendant au bien de la jeunesse du pays dans les domaines de l'assistance, de la prévention et de la protection de la famille. Elle est présente dans tout le pays et compte, en 2015, plus de 5’000 collaborateurs bénévoles qui proposent une aide directe et lancent ou soutiennent des projets dans les domaines de l'éducation, de la formation, de la santé, de l'animation socioculturelle et des loisirs. Ses ressources proviennent de la vente de timbres-poste (dont la surtaxe lui revient), de dons, de legs et de contributions publiques. Pro Juventute édite ou a édité plusieurs revues, telles que "Petite Enfance", un bulletin trimestriel qui s’adresse à toute personne engagée dans l'éducation et la garde des enfants, ou encore "L’Almanach Pestalozzi", un agenda de poche destiné à informer la jeunesse scolaire. Le début des années 2000 coïncide avec le surgissement de problèmes financiers nécessitant une restructuration de ses tâches et de son action. En Suisse, Pro Juventute a toujours bénéficié d’une attitude bienveillante de la part de la population, et ceci jusque dans les années 80. C’est alors que surgit une grave polémique au sujet des agissements qui furent les siens durant une très longue période.

En 1926, la fondation crée "Kinder der Landstrasse", traduit en français par "Les enfants de la Grand-route". Il s'agit, en retirant systématiquement leurs enfants à des familles de Yéniches (ou Jenisch), d'éradiquer le mode de vie nomade qui est jugé inadapté aux jeunes et dangereux pour la société. Les Yéniches sont une communauté de gens du voyage, voisine des Roms mais qui se prétend descendante des Celtes, implantée principalement en Europe centrale (Allemagne, Suisse, Autriche, Hongrie Belgique, Luxembourg, France). 200'000 d’entre eux vivent en Allemagne, 70'000 en Belgique, 60'000 en Hongrie. En France, leur nombre exact n’est pas connu, mais il semble que les "Gens du voyage" soient majoritairement des Yéniches, En Suisse, ils sont aujourd’hui environ 50'000 ; dans mon pays, seuls 3'500 d’entre eux ne sont pas sédentarisés. Sédentarisation, voilà le mot clé et le but de Pro Juventute en ce qui concerne "Les enfants de la Grand-route" Ce projet est confié à Alfred Siegfried (1890-1972), un professeur lucernois enseignant à l’Université de Bâle. Dans cet établissement, en 1924, il est jugé et condamné pour abus sexuel sur l’un de ses élèves mineurs. Deux ans plus tard, il débute la mise en œuvre du projet de Pro Juventute. Celui-ci consiste donc à arracher à des familles yéniches leurs enfants, à les placer dans des institutions spécialisées, des foyers, des familles de "bons Suisses", des cliniques psychiatriques, voire des prisons. Ceci en vue de les priver de tout contact avec leurs parents, jugés arbitrairement inaptes à les élever en raison d’un mode de vie nomade dans lequel ils ne peuvent prétendument pas s’épanouir.

La plupart des enfants placés ne le supportent évidemment pas. Les fugues sont nombreuses, les changements d’établissement également. Pour les plus grands récidivistes, Alfred Siegfried dispose de sa propre "solution finale". Il les envoie à la Clinique Waldhaus de Coire (canton des Grisons), un hôpital psychiatrique dirigé (entre 1892 et 1977) par quatre médecins très engagés dans l’étude de la "race" yéniche. Josef Jörger, son fils Johann, Gottlob Plugfelder et Benedikt Fontana ont beaucoup travaillé sur l’eugénisme, et leur vision de la chose n’est pas très éloignée de celle des nazis. Pour eux, en gros (on peut le lire dans les rapports rendus publics dans les années 90), les Yéniches sont des "menteurs, des voleurs, des ivrognes, des vauriens, des filles de rue dévergondées et néfastes ; leurs enfants sont des idiots congénitaux et héréditaires". Josef Jörger, par exemple, préconise la destruction génétique et culturelle pure et simple des Yéniches. De son côté, Rudolf Waltisbühl, un juriste argovien, préconise l’enlèvement des enfants yéniches, dans une perspective de pureté de la race, et encourage la stérilisation forcée des nomades (qualifiés de "Peuple errant" par la Suisse).

 

Mariella Mehr, née en 1947, est l’une de ces Enfants de la Grand-route. Enlevée à ses parents, elle passe son enfance et son adolescence dans seize foyers différents, puis dix-neuf mois dans la prison pour femmes de Hindelbank, et se retrouve internée à quatre reprises en clinique psychiatrique, dont celle de Waldhaus. Tout cela parce qu’elle est yéniche. Dans un reportage de la RTS, intitulé "Pro Juventute, une sale histoire", diffusé en 1990, elle témoigne : "

- "Près de la moitié des membres de ma famille ont été internés dans la clinique de Waldhaus parce qu’ils étaient yéniches, et parce que Pro Juventute voulait les empêcher de vivre en Yéniches. Ici, on leur a fait des électrochocs, on les a traités aux neuroleptiques, on les a lobotomisés. Ici on a pris la responsabilité de les stériliser, les femmes en premier. Dans cette clinique, on a détruit ma famille. Les asiles psychiatriques étaient la dernière solution lorsque l’on n’avait pas obtenu de résultats dans les maisons de correction, les prisons, le placement dans des familles paysannes."

Mariella Mehr est aujourd’hui journaliste et une écrivaine reconnue, auteure de plusieurs romans, dont le premier, "Steinzeit" (Age de pierre), est publié en 1981. Tout au long de sa carrière littéraire, elle reçoit plusieurs distinctions, ceci principalement en Suisse alémanique. En 1998, l’université de Bâle lui décerne un doctorat honorifique pour son accomplissement littéraire aussi bien que pour son engagement politique envers les minorités. Et dire qu’au cours de son adolescence, elle a failli être lobotomisée…

Dans cette épouvantable action, il est ahurissant de constater que, grâce à la bienveillante complicité des autorités à tous les niveaux, la police est déclarée au service de Pro Juventute. Un ordre, oui, un simple ordre, et non pas une demande de Siegfried ou de sa clique de collaborateurs, suffit pour que les gendarmes débarquent n’importe où et puissent se saisir et emmener de force un ou plusieurs enfants d’une famille yéniche, sans que celle-ci n’ait la moindre possibilité de s’y opposer ou de faire recours contre cette abominable décision. A titre d’exemple, dans le reportage de la TSR, le secrétariat central de Pro Juventute adresse une lettre (datée de décembre 1959) à la police cantonale zürichoise en ces termes. "Nous vous confirmons notre ordre téléphonique d’aller chercher ce matin même la jeune Kathia H. sur son lieu de travail, et de l’emmener à la prison de Bellechasse".

"Enfants de la Grand-route" est une ignominie à mettre en corrélation avec celle qui a consisté, principalement entre 1930 et 1974, à faire de même des parents suisses "normaux", mais jugés tout aussi arbitrairement inaptes à élever leurs enfants, en raison de leur non-conformité aux normes sociales, chrétiennes et bien pensantes d’un pays totalement intransigeant sur ces plans-là. Et dans cette action-ci, comme dans la précédente, beaucoup d’enfants et adolescents yéniches subissent la maltraitance, la violence physique, les abus sexuels, voire le viol à plusieurs occasions. Jusqu'à la dissolution de cette fondation, qui est prononcée après la mort d’Alfred Siegfried, en 1972, Pro Juventute est responsable de plus de six-cents enlèvements et placements d’enfants. Une grande partie de ceux-ci n’ont par la suite jamais retrouvé leur famille. Quel pitoyable bilan pour un organisme de protection de l’enfance reconnu comme tel par tout un peuple. Enfin, sans doute est-il bon de faire remarquer que, parmi les personnalités politiques, ecclésiastiques, industrielles ou des milieux bancaires  qui se sont succédées à la présidence de Pro Juventute, on trouve un certain Marcel Pilet-Golaz, président de la Confédération suisse en 1934 et 1940, ainsi qu’Ulrich Wille junior, fils du général commandant en chef de l’Armée suisse durant la 1ère Guerre mondiale, et ami personnel de Adolf Hitler, dont il soutient l’action lors de la tentative de putsch de Munich en novembre 1923. Et puis, et fait tout aussi honteux, Heinrich Häberlin (1868-1947), Conseiller fédéral et chef du Département de juste et police, président de la Confédération en 1926 et 1931, écrit au cours de son premier mandat, à propos du peuple yéniche : "Ces chaudronniers, ces mendiants et pire encore, constituent une tache sombre dans notre pays si fier de son ordre culturel. Nous pensons qu’il faut combattre le mal du vagabondage à la racine". De 1924 à 1937, il est président du conseil de fondation de Pro Juventute et, à ce titre, il contribue largement à soutenir et propager la persécution des Yéniches au cours de cette ignoble opération que fut  "Enfants de la Grand-route".

L'auteur, compositeur et interprète suisse Stephan Eicher est issu de la communauté yéniche. J'ignore si c'est le cas, mais au vu de sa date de naissance (17 août 1960), il aurait très bien pu en avoir subi les conséquences, ou du mois avoir été sélectionné dans son programme...

16 novembre 2023 ________________________________________________

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