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LES ENFANTS DANS LE CINÉMA

Avertissement. La critique des 19 films proposés ici a été rédigée après que ceux-ci aient été vus en salle. La notion de temps peut donc présenter un certain décalage avec l'époque actuelle.

"Rapito" (L'enlèvement), de Marco Bellocchio - 2023

En 1858, dans la ville italienne de Bologne, la famille Mortara vit des jours paisibles, jusqu'au moment où le Père Feletti, en charge de l'Inquisition dans la ville, décide de retirer à ses parents le petit Edgardo, âgé de six ans, l'un des neuf enfants du couple. Raison : le bambin a soi-disant été baptisé, alors que sa famille est de religion juive. Pour le pape et le clergé catholique, une personne acquiert automatiquement cette confession si elle est baptisée. Cette affirmation étant à leurs yeux entièrement erronée, Salomone et Marianna ont beau protester, la décision est irrévocable, et leur enfant est emmené par des religieux. Séjournant d'abord dans la ville, celui-ci est plus tard emmené à Rome, afin d'être présenté au pape Pie IX, et pour qu'il y subisse un éducation catho pure et dure. La douleur de la famille est terrible, et le père met tout son courage en œuvre afin de faire annuler cette horrible décision.

Les années passent, et l'enfant se fait peu à peu à sa nouvelle vie, contrairement à ses parents, qui militent toujours pour le faire revenir. En vain, même si l'affaire fait grand bruit à l'étranger. Dix ans plus tard, on retrouve Edgardo aspirant prêtre (peut-être y a-t-il un autre terme…), et il côtoie toujours le pape de près. Mais la Révolution arrive à grands pas, et la prise de Rome marque l'annexion de la ville au Royaume d'Italie, ainsi que la fin des Etats pontificaux et du pouvoir temporel des papes. Edgardo, va enfin pouvoir retrouver les siens. Son frère Riccardo, en tête des troupes ayant marché sur la ville, se réjouit déjà mais, contre toute attente, le jeune religieux refuse de quitter Rome et son statut de serviteur du Christ. Le matraquage en règle des valeurs chrétiennes a fait une victime de plus. Huit ans plus tard, sa mère étant sur son lit de mort, il consent à aller lui rendre une dernière visite. A son chevet, il se livre alors à un acte incroyable, lequel met un terme inattendu et bouleversant à ce long-métrage absolument magnifique.

 

En achetant mon ticket d'entrée, je me suis demandé ce que je pouvais bien aller faire dans une salle obscure qui, je le savais, allait beaucoup parler de cette religion catholique qui m'a jadis totalement dégoûté pour m'avoir fait subir, de la part de l'un de ses représentants à soutane, des gestes inqualifiables. Mais, et je l'espérais, le film n'en fait pas l'apologie, bien au contraire. Cette histoire vraie m'a tenu en haleine durant les 125 minutes de sa projection. La seule grande surprise qu'elle m'a apporté est le fait que, au milieu du 19ème siècle, cette abominable Inquisition sévissait encore. Je pensais qu'elle n'avait été qu'une pratique du Moyen-Âge. Mais non ! Quand la secte tient un os, quelle que soit sa nature, elle ne le lâche pas si facilement. Pour le reste, tout s'est plus ou moins déroulé comme je m'en faisais l'idée : un volet majeur du christianisme dominateur, intolérant, méprisant, un pape ignoble et ses fidèles serviteurs passant un max de temps à lui baiser les pompes. A gerber !

Heureusement, il y a la mise en scène (sublime), les acteurs et trices (exceptionnel-le-s), les images (superbes), et le scénario (fabuleux).

Note : 17/20

"Toni, en famille", de Nathan Ambrosioni - 2023

​Antonia, dite Toni est une mère au foyer. Elle élève seule ses cinq enfants, qui lui apportent de grandes satisfactions, mais aussi quelques soucis. Les deux aînés, Mathilde et Marcus envisagent de poursuivre leurs études à haut niveau, ce qui fait prendre conscience à leur mère que, les trois autres ne tarderont pas à suivre leurs traces, et donc à la rendre plus indépendante dans sa responsabilité parentale. Elle envisage donc de se reconvertir. Mais dans quoi ? Ancienne chanteuse ayant connu un grand succès vingt ans plus tôt, elle refuse de retourner dans ce milieu, qu'elle a fréquenté pour faire plaisir à sa mère. Et, à 42 ans, reprendre des études pour devenir enseignante s'avère compliqué pour elle, comme pour ceux qui pourraient l'aider dans ce domaine. Peu de choses sont révélées concernant le destin du père des enfants, totalement absent à l'image, et pour cause…

 

Nathan Ambrosioni est un metteur en scène français de 24 ans (mois de 23 lorsqu'il a débuté le tournage de ce film magnifique). Mais quelle maîtrise dans sa direction d'acteurs(trices). Une sensibilité et une maturité étonnantes, pour un sujet pourtant pas évident. Il faut dire que dans Camille Cottin (45 ans le 1er décembre prochain), le rôle-titre, il trouvé la comédienne idéale. Quelle performance extraordinaire de cette femme ayant déjà une belle carrière derrière elle, mais que j'ai toujours trouvée sous-employée dans le 7ème Art. Ici, elle explose littéralement ! Et dans tous les domaines de son jeu de maman : amour, tendresse, disponibilité, tolérance, mais aussi colère (une seule, mais quelle vérité dans son expression). Découverte en 2013 dans les courts épisodes de "Connasse", sur Canal +, elle fut aussi exceptionnelle dans la seule série télé que j'ai vraiment aimée, "Dix pour cent", ceci dans quatre saisons successives. Sur grand écran, à part "Connasse, princesse des cœurs", le film inspiré par ses performances en caméra cachée sur la chaîne cryptée, elle n'a eu que des rôles secondaires, sauf pour ce qui concerne "Les Eblouis", en 2019, où elle interprétait à la perfection une illuminée au service d'une secte religieuse dissimulant d'insupportables actes pédophiles (entre autres).

Note : 17/20

The Quiet Girl, de Colm Bairéad - 2023

​Irlande, été 1981. Cáit est une petite fille d'une dizaine d'années vivant dans un petit village de la campagne. Calme, réservée, effacée, l'enfant subit l'indifférence de ses parents, cette vie terne et ne sourit jamais. Son père est agriculteur, sa mère s'occupe d'elle et de ses trois frère et sœurs. La famille est pauvre, et une cinquième naissance se profile à l'horizon. Débordés pas cet augure, les parents décident, durant les vacances scolaires, d'envoyer Cáit auprès d'un couple de leur lointaine famille. C'est l'été, il fait excessivement chaud, et le voyage en voiture dure trois heures. Arrivés à destination, froid, distant, voire méprisant envers sa fille, le père ne reste que quelques minutes et reprend la route. Sans embrasser ni même saluer Cáit, ni sa fille ni ses nouveaux hôtes, qu'elle ne connaît pas. Oubliant en plus de laisser sur place la valise de la petite.

Auprès de Sean et Eibhlin, Cáit prend lentement ses marques. Couple d'agriculteurs vivant dans une ferme isolée, lui fait la gueule et ne parle pas, elle est prévenante, gentille et pleine d'attentions. Cette visite la ravit totalement. Avec patience, elle s'occupe de celle que j'appellerai sa nièce (aucune précision à ce sujet dans le film). Petit à petit, Cáit esquisse quelques sourires. Mais l'oncle demeure froid et distant. Un jour, une voisine du couple à laquelle Eibhlin avait confié sa nièce, lui raconte une histoire dont furent victimes sa tante et son oncle. Une douleur expliquant peut-être la réserve de Sean envers la petite Mais le temps passe, et Sean commence à s'intéresser à sa jeune invitée. Ça la ravit, et bientôt elle aide son oncle à balayer l'écurie et même à mettre en place la traite des vaches. Un jour, leur complicité nouvelle ouvre l'homme aux confidences. Il lui confie alors un terrible secret…

 

Tourné en format 4:3, et interprété en dialecte irlandais (VO), ce long métrage du cinéaste Colm Bairéad est une pure merveille. Désespérant au début, en raison de la froideur entourant Cáit dans tous les domaines, y compris l'école, le climat s'améliore heureusement au fur et à mesure qu'on avance dans cette magnifique histoire. De laquelle émergent deux personnages exceptionnels : la fragile petite demoiselle et sa douce et très aimante tante ; Sean aussi, plus tard, lorsque l'on aura compris la raison de son mutisme initial. La mise en scène est sobre, mais parfaitement en accord avec le thème, la photographie superbe. D'un casting totalement inconnu pour moi, émerge la jeune Catherine Clinch, extraordinaire découverte ! Quelle présence et quel talent de comédienne ! Sa tante (Carrie Crowley) n'est pas en reste du tout, et sa performance digne d'éloge.

Note : 19/20

Grâce à Dieu, de François Ozon – 2019

Tiré d'une histoire vraie.

Cadre bancaire d'une quarantaine d'années, Alexandre Guérin habite la région lyonnaise. Marié et père de cinq enfants, c'est un catholique pratiquant. Un jour, après une conversation avec un camarade jadis scout comme lui, il se rappelle les abus sexuels dont, enfant, il a été victime de la part d'un prêtre catholique pédophile, le père Bernard Preynat. Les faits sont prescrits, mais, assailli de souvenirs douloureux, Alexandre décide d'entreprendre une enquête. Il entre en contact avec la psychologue de l'archevêché, Régine Maire. Il obtient ainsi un rendez-vous avec le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon. Il découvre alors que malgré l'alerte de plusieurs parents, l'Église a étouffé l'affaire. La psychologue organise une brève confrontation entre Alexandre et le père Preynat, qui se conclut par une prière commune surréaliste. Malgré les nombreux mails d'Alexandre, les autorités ecclésiastiques tergiversent et se dérobent. Pire, Alexandre constate que le père Preynat, maintenu en fonctions, se trouve toujours au contact d'enfants.

Le plaignant ne parvient pas à trouver d'autres victimes qui accepteraient de témoigner. Il décide donc de déposer plainte tout seul. Le policier qui a reçu sa déposition, recherche des victimes pour lesquelles les faits ne seraient pas prescrits. C'est ainsi qu'il rencontre François, devenu athée. Ce dernier décide de témoigner devant les médias et crée, à cette fin, l'association "La Parole libérée". D'autres victimes le rejoignent, dont le chirurgien Gilles et Emmanuel, un être tourmenté qui garde de lourdes séquelles. Alexandre s'unit à eux. Ensemble, ils entament une action judiciaire. Soumis à une pression grandissante et pressé d'agir par Régine Maire, le cardinal Philippe Barbarin organise une conférence de presse. Mais il laisse échapper que les faits sont "grâce à Dieu prescrits". Cette parole ignoble choque l'assistance. L'association obtient la mise en examen du père Preynat, qui reconnaît les faits. Les plaignants espèrent que leur action interpellera la hiérarchie catholique.

 

Long métrage exceptionnellement important à mes yeux, ce film est édifiant du début à la fin. Edifiant quant à la mauvaise foi ignoble d'un clergé menteur dans toutes ses attitudes. Persuadés que personne ne peut lutter contre 2'000 ans d'histoire chrétienne, les ecclésiastiques surfent sur une foi qu'ils croient indestructible. À gerber ! Mais qu'ils tremblent tous, parce que cette religion sectaire subit une perte de vitesse qui me réjouit totalement.

Dans les rôles, bien entendu presque exclusivement masculins, Denis Ménochet (François) mène le bal et confirme tout le bien que je pense de lui depuis son rôle époustouflant dans Inglorious Basterds", de Tarantino en 2009. Je trouve Melvil Poupaud (Alexandre) un ton en dessous, alors que Swann Arlaud (Emmanuel) est le plus émouvant.

J'ai vu le film deux fois en salle, et je lui accorde la note de 17/20. Concerné directement par le sujet, je pense que si François Ozon avait été un peu plus incisif vis-à-vis de la secte catho, il aurait pu obtenir un exceptionnel 19/20.

Et les Mistrals gagnants (documentaire), de Anne-Dauphine Julliand - 2017
Ambre, Camille, Charles, Imad et Tugdual sont une fillette et quatre garçonnets âgés de six à neuf ans. Leur particularité ? Ils souffrent tous de diverses et très lourdes pathologies. Des maladies graves, au libellé techniquement incompréhensible, qui les handicapent beaucoup dans leur vie d'enfant. Alors que leurs petits camarades de classe peuvent espérer un avenir somme tout serein, elle et eux vivent au jour le jour, dépendants qu'ils sont d'une surveillance médicale et de soins dont personne ne connaît vraiment la durée. En dépit de cela, ces bambins font face, dans leur vie quotidienne, avec une incroyable détermination. S'ils parlent, rêvent et s'enthousiasment comme n'importe quel enfant le fait, eux affichent une stupéfiante lucidité dans leur façon d'appréhender leur avenir. A l'écran, les enfants parlent, jouent rient, se racontent, se projettent dans l'avenir de façon immensément émouvante. Certains d'entre eux font même preuve d'une troublante maturité. Ce documentaire, parce que c'en est un, est un modèle du genre, et Anne-Dauphine Julliand, la réalisatrice, réussit la prouesse de ne pas verser dans le pathos, même si certaines scènes ont vraiment de quoi vous retourner le cœur et l'âme. Ce tour de force, la metteuse en scène le doit sans doute beaucoup à sa propre expérience, elle qui a perdu deux de ses quatre enfants en bas âge, vaincus par la maladie...

Et puis, et je le reconnais volontiers, ces quatre-vingt minutes d'images se trouvent encore embellies, l'espace de trois trop courtes minutes, par la plus belle des chansons de Renaud. "Et les Mistrals gagnants" est un film exceptionnel, bouleversant, somptueux dans la leçon que nous donnent ces petits bouts de choux qui n'ont rien fait à la vie pour qu'elle se comporte ainsi avec eux. Ambre, la seule petite fille du groupe, m'a particulièrement ému par sa joie de vivre, par son sourire et ses yeux qui pétillent, qui brillent de mille éclats lorsqu'elle s'adonne à sa grande passion pour le théâtre. Mais tous, sans exception, sont admirables ! Tous, plutôt que de survivre, méritent de vivre et de se voir ainsi récompensés pour l'exemple qu'ils donnent à un monde adulte (dont je fais partie) qui gâche la sienne à se plaindre de tout, de rien et de n'importe quoi. Anne-Dauphine Julliand, dont c'est ici la première réalisation, nous offre une œuvre magistrale dans la façon de filmer des enfants malades. Et l'humanité de cette femme, sans doute doublement brisée, déborde de chacune des scènes, chacun des plans de ce long métrage auquel je ne peux attribuer, et avec quelle émotion, que la note maximale...
Note : 20/20

Lion, de Garth Davis - 2017
En 1986, Saroo et son frère aîné Guddu sont deux enfants qui vivent dans la banlieue de Khandwa (Inde). Le grand entraine Saroo (cinq ans) à bord des trains de passage chargés de charbon. Ils en prélèvent quelques kilos et les échangent par la suite contre de la nourriture et du lait, qu'ils rapportent à leur mère et à leur petite soeur, avec lesquelles ils vivent dans la misère la plus totale. Un soir, alors qu'il doit aller travailler, Guddu rechigne à emmener Saroo avec lui ; mais le petit insiste tellement que le grand cède. Après quelques heures de labeur, Saroo, fatigué, s'endort sur un banc de gare. Guddu continue sa récolte de charbon, en demandant à son frère de ne pas quitter l'endroit ; il reviendra le chercher après avoir fini sa quête. Quelques heures plus tard, Saroo se réveille. La gare est vide et silencieuse. Il se met à la recherche de son frère, mais ne le trouve pas. Il finit par monter dans un train stationné là et dans lequel, finalement, il s'endort à nouveau. A son réveil, le train roule, il n'y a personne à bord et toutes les portes et fenêtres sont closes. Après deux jours et deux nuits de voyage, au cours duquel il parcourt 1'600 kilomètres, le convoi arrive à Calcutta. Pour Saroo, perdu dans cette ville gigantesque, l'errance la plus totale commence. Livré à lui-même, parlant hindi alors que le bengali est la langue de la ville, il est confronté à certaines pratiques d'individus les plus vils. Et c'est par miracle qu'il se retrouve un jour dans un poste de police, dans lequel on tente de trouver d'où il vient. Sans succès, car l'enfant prononce mal le nom de son village. Saroo est alors confié à un orphelinat, dans lequel les pensionnaires sont traités comme des chiens. Un an plus tard, Saroo est confié à un couple d'Australiens désirant adopter. Il quitte alors l'Inde pour aller, avec ses nouveaux parents, s'installer à Hobart, dans l'île de Tasmanie. L'adaptation à ce nouveau monde et à sa nouvelle famille se passe pour le mieux...

 

Vingt ans plus tard, Saroo (Dev Patel) part étudier à Melbourne et rencontre Lucy (Rooney Mara), dont il tombe amoureux. Au cours d'un souper indien en sa compagnie, on lui sert des "jalebi", une friandise qu'il adorait lorsqu'il était petit, et qu'il avait oubliée. Dès lors, peu à peu, son passé refait surface, jusqu'à devenir obsessionnel : que sont devenus sa maman, Guddu et sa petite sœur ? Se souvenant toujours de "Ginestlay", le nom du village dans lequel il est né, Saroo se met en tête de le retrouver. Pour cela, avec l'aide de Google Maps, et se référant à la longueur de son voyage en train, il trace un périmètre dans lequel il suppose que "Ginestlay" doit se trouver. Mais la tâche est ardue et, y consacrant tout son temps libre et son énergie, il délaisse Lucy et ses parents. Sue (Nicole Kidman), sa maman, en tombe malade. Après que celle-ci lui ait fait une confidence qui le bouleverse, il repart de plus belle dans sa recherche. Google Maps évoluant rapidement, il croit un jour reconnaître une région se trouvant dans le périmètre concerné : des terres rocailleuses et sans végétation, sur lesquelles il aidait sa maman à ramasser des cailloux. Plein d'espoir, il concentre sa recherche sur la banlieue de la ville tout proche de Khandwa. Il y est presque, mais comme "Ginestlay" est un nom prononcé phonétiquement, il n’est pas répertorié dans Google. Persuadé qu'il touche au but, il finit par tomber sur un petit village du nom de Ganesh Talai, un bidonville de Khandwa. Pour Saroo, c'est la délivrance. C'est là qu'il est né, il en est certain, d'autant plus que la gare est équipée du grand réservoir d'eau qui lui était familier lorsque, avec son grand-frère, tous deux se livraient à leur quête de charbon...

En 2012, Saroo effectue alors le voyage poignant qui va le ramener sur les terres qui l'ont vu naître. Il s'y rend seul et arrivé à Ganesh Talai, qui n'a pas changé, il parvient à retrouver la maison dans laquelle il vivait un quart de siècle plus tôt. Hélas, elle n'est plus qu'une étable servant d'abri à quelques chèvres. Mais, à cet endroit, il rencontre un homme âgé, qui parle anglais (Saroo a complètement oublié sa langue natale) et semble se souvenir de lui. L'homme l'invite alors à le suivre.

La suite est à découvrir sur grand écran...

Que dire de plus ? Qu'est-il nécessaire d'ajouter pour vous convaincre d'aller voir ce chef-d' œuvre tiré d'une histoire vraie ("A Long Way Home", livre écrit par le héros du film) ? Bouleversant ! Passionnant de bout en bout. Sans le moindre temps mort. Des images et, en Inde, une lumière fantastiques. Des acteurs exceptionnels. Dev Patel magistral, Rooney Mara sublime dans un rôle trop court pour son talent, Nicole Kidman grandiose, comme toujours. Sans oublier Sunny Pawar, qui interprète, durant la première moitié du film, un phénoménal petit Saroo. Pour moi, Garth Davis, réalisateur aussi australien qu'inconnu, met en scène l'une des plus belles histoires jamais portées à l'écran. Et bon dieu ce qu’elle fait du bien dans cette humanité qui est la nôtre et qui perd, petit à petit, toutes ses plus belles valeurs...

Encore une chose : lors du générique de fin, le réalisateur a l'excellente idée de nous faire voir le véritable Saroo, alors qu'il touche au but de son rêve le plus cher. Là, mesdames (et pourquoi pas les hommes les plus sensibles aussi, y'a pas de honte), le kleenex est fortement recommandé. Et puis, pour la petite histoire, Lion, le titre du film vient du héros lui même. En effet, étant petit, Saroo prononçait son prénom "Sheru", un terme qui en hindi est la version populaire du mot "Sher", lequel signifie lion...
Note : 19/20

Juillet Août, de Diastème - 2016

​Deux sœurs adolescentes, Joséphine (Alma Jodorowsky), 17 ans et Laura (Luna Lou), 14 ans, vont passer leurs vacances de juillet en Provence, en compagnie de leur mère Anne (Pascale Arbillot), divorcée. Le cadre : la villa que possède Michel (Patrick Chesnais), le nouveau compagnon de cette dernière. Sujet banal ? On pourrait le croire. Mais la vie de cette famille recomposée ne l’est pas. Parce que Laura vit en pleine révolte due à son âge et que Joséphine rencontre et tombe amoureuse d’un jeune voyou qui l’ensorcèle et la mêle à ses petits trafics de branquignol. De son côté Anne, qui a 44 ans, constate un beau matin qu’elle est enceinte, ce qui ne constitue pas forcément la meilleure nouvelle de l’année. Quant à Michel, éditeur au bord de la faillite mais au grand coeur, il fait tant bien que mal croire à sa petite famille que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes… Juillet en Provence donc pour les filles, et août en Bretagne, chez leur père (Thierry Godard) qui vit seul et qui va tenter de démêler l’embrouille dans laquelle Joséphine s’est laissée entraîner par son béguin crapuleux du sud…

Excellente surprise que ce film pas vraiment au top pour ce qui est de son appréciation sur Allociné (je ne lis jamais les critiques mais prends juste connaissance du nombre d’étoiles décernées par la presse, en l’occurrence 2,5 sur 5 pour celui-ci). J’ai adoré cette histoire parce que j’y ai retrouvé quelques facettes (pas toutes, heureusement) de la vie de mes filles à cet âge-là : le comportement de la petite, effrontée mais très attachante, et la maturité, sous certains aspects, et la douceur de la grande. Tout cela est très bien mis en scène par Diastème (auteur de "Coluche, l’histoire d’un mec") et certains passages du film m’ont beaucoup ému. Ajoutez-y la présence du fabuleux Patrick Chesnais (quel talent, ce gars-là !) et de la non moins excellente et très belle Pascale Arbillot, deux acteurs injustement sous-employés, et vous comprendrez que mon 1er août à moi a été ces 100 très belles minutes passées devant la toile, plutôt qu’une soirée à agiter mon petit fanion rouge à croix blanche...
Note : 16/20

Blanka, de Kohki Hasei - 2016
La nuit dans un bidonville, le jour dans les rues de Manille, Blanka (Cybel Gabutero) vit sa vie de petite fille. Abandonnée par sa mère et de père inconnu, sa survie, dépend de sa seule aptitude à jouer les pickpockets. Très habile dans cet art délictueux, on ne saurait blâmer cette enfant de 11 ou 12 ans, tant elle est attachante dans les efforts qu’elle déploie pour ne pas sombrer. Son rêve ? S’acheter une maman. Parce que, sur la vieille télé d’un habitant du bidonville, elle a vu la star locale de cinéma adopter deux bambins défavorisés. Alors, se dit-elle, si les adultes peuvent acheter des enfants, pourquoi ne pourrais-je pas, moi, m’offrir une mère ? Touchante réflexion. Et les moyens qu’elle met en œuvre pour réaliser son rêve sont dignes d’éloge. Parallèlement à cela, Blanka, qui aime la musique, fait la connaissance de Peter (Peter Millari), un homme âgé et aveugle qui, aux mêmes endroits qu’elle fréquente, gagne sa maigre pitance grâce à son talent de guitariste. Si elle n’a plus de père ni de mère, peut-être vient-elle de se trouver un grand-père. Le gentil vieillard lui apprend à chanter, la petite est douée et, très vite, un bistrotier les engage tous les deux pour animer les soirées de son établissement. Le ciel semble se dégager. Mais la dure réalité de la vie, les rattrape très vite. Pour Blanka, ayant évité par miracle de se voir vendue dans un bordel par une femme sans vergogne, l’orphelinat se profile à l’horizon. Eprise de liberté, cet augure fait tout sauf la rassurer. Mais elle est bien forcée de s’y résoudre. Elle n’y passera même pas la totalité d’une nuit…

Plongée dans la misérable réalité du tiers-monde. Ici, le luxe des trois repas par jour est le rêve inassouvi de tous. Et des enfants surtout. Pour manger et survivre, ils ne sont pas tendres entre eux. Sur le marché du vol, la concurrence est vive, impitoyable. Et Blanka est bien forcée de défendre ses intérêts, rigoureusement et sans compromis, même si elle a bon fond. Sa tendresse pour Peter, le guitariste, est très touchante. Sa quête d’une mère ne l’est pas moins. Elle s’endort le soir sans être embrassée par personne et se réveille le matin dans l’absence d’une mère qui lui sourit. Dur ! Mais plus encore pour le spectateur que pour elle, qui ignore tout de ce que j’évoque ici. Pour son premier long métrage, Kohki Hasei, auteur et metteur en scène japonais, procède par touches oscillant entre douces émotions et cruelle réalité de la vie. La petite Cybel Gabutero joue, avec un talent évident, une Blanka des plus touchantes. Ses larmes, à quelques moments du film, ont de quoi vous nouer l’estomac, sans que, il est bon de le faire remarquer, à aucun moment l’histoire ne sombre dans le pathos. Quant à Peter Millari, réellement non-voyant, il illumine l’écran par son interprétation d’un personnage d’une bonté infinie. Et il semble que ce soit vraiment lui qui joue si bien de la guitare. "Blanka" est un très beau film, une ode à la vie. Court (75 mn) mais contant l’essentiel du combat pour la vie d’une enfant comme il en existe des dizaines de millions à travers le monde. De quoi vous faire réfléchir quant à l’insatisfaction que pourrait représenter, en pays prospère et privilégié, votre propre vie…
Note : 16/20

Spotlight, de Tom McCarthy - 2016
Attention, chef-d'oeuvre absolu ! Histoire vraie. A Boston, en 2001, le Globe, premier quotidien de la ville, accueille Marty Baron, son nouveau rédacteur en chef, étranger à la ville et donc au journal. Très vite, celui-ci apprend qu’une petite équipe de journalistes, nommée Spotlight, travaille très discrètement et en marge de la rédaction. Constituée de cinq investigateurs (une femme et quatre hommes) qui choisissent eux-mêmes un sujet, grave à leurs yeux, ils entendent le traiter au maximum sur une année, avant de le publier. Le nouveau patron, favorable au groupe et à cette manière de travailler, leur fournit lui-même un sujet qui lui tient à cœur, un scandale datant de plusieurs années et jamais vraiment traité à fond : les abus sexuels pratiqués par le clergé sur des mineurs, tous habitant dans la ville de Boston et dans ses environs. Adhérant fortement à cette cause, les journalistes de Spotlight se mettent immédiatement au travail, investiguant sans relâche. S’ils parviennent à rencontrer plusieurs victimes, ils buttent cependant sur la toute-puissante Eglise catholique et ses dirigeants, parfaitement au courant de la pratique mais qui, lors de plusieurs affaires dévoilées par le passé, ont toujours trouvé un arrangement financier avec les victimes, ceci avant de devoir faire face à éventuel procès… Après six mois de travail acharné, allant de succès en déboires, d’hallucinantes révélations en silences insupportables du clergé, les membres du team Spotlight sont prêts à publier les résultats de leur enquête. Nous sommes en janvier 2002, alors que le pays est encore traumatisé par la tragédie du 11 septembre. Les révélations débouchent sur un scandale qui prend des dimensions planétaires…

Dans la longue histoire de ma passion pour le cinéma, il y aura désormais l’avant 27 janvier, le 27 janvier et l’après 27 janvier 2016. Car ce que Spotlight a provoqué en moi est unique. Le film idéal, une note de 20 sur 20, la mise en lumière, parfait synonyme de son titre, l’éblouissement total quant à la manière de faire du cinéma, de passionner le spectateur, de le tenir en haleine sans une minute de répit, de l’émouvoir et, parfois, de parvenir à lui faire lâcher des larmes trop longtemps retenues. Ce film m’a parlé comme aucun autre n’a jamais réussi à le faire. Tom McCarthy, metteur en scène et scénariste, Josh Singer, coscénariste, Mark Ruffalo, Rachel McAdams, Michael Keaton et beaucoup d’autres comédiens, se sont unis pour créer un long métrage d’anthologie. Quatre journalistes, tous catholiques sans être trop pratiquants, mènent une enquête sulfureuse afin de révéler les insupportables pratiques pédophiles de 70 prêtres dans l’archidiocèse de Boston, la ville la plus catholique des Etats-Unis. Agissements odieux, infâmes, tous connus et couverts par Mgr Bernard Law, l’archevêque lui-même. Durant 128 minutes, le spectateur est plongé dans les intrigues obscures et sournoises d’une religion ravalée au rang de la plus abjecte des sectes. Clergé et fidèles les plus ardents dans le même panier de crabes ! Insupportable ramassis de chrétiens dégénérés, les premiers parvenant sans trop de peine à convaincre les seconds que ce que leurs enfants ont dû subir de la part de curetons dépravés était la volonté de Dieu. A cet égard est cité l’exemple d’une femme qui apprend, par le coupable lui-même, que son fils en a été la victime. La maman, indécrottable bigote et vile grenouille de bénitier, comme persuadée que l’imposteur est lui-même la victime de ses coupables pulsions, lui offre alors quelques biscuits à tremper dans son café… A gerber !

Dans l’équipe des investigateurs, Mike Rezendes (Mark Ruffalo) se démarque clairement par sa volonté farouche de connaître la vérité. L’acteur livre dans ce rôle une prestation absolument extraordinaire et brillante. Sacha Pfeiffer (Rachel McAdams) est exceptionnelle aussi, tout comme Walter Robby Robinson (Michael Keaton). Preuve de sa qualité, le film totalise six nominations aux Oscars (film, réalisateur, scénario, second rôle masculin et féminin, montage). Dans le générique de fin, on apprend qu’au cours de l’année 2002, le Boston globe publiera 600 pages supplémentaires consacrées à cette lamentable affaire, et que, pour son remarquable travail d’investigation, le team Spotlight recevra le prix Pulitzer 2003. Au total, près de 250 enfoirés de curés auront à répondre de leurs actes ! On y apprend aussi que l’archevêque Law, niant toute responsabilité dans cette affaire, démissionnera de son poste à la fin de cette année-là. Une recherche sur le web à son propos, montre qu’en 2004 il est nommé, par Jean-Paul II, archiprêtre de la basilique Sainte-Marie-Majeure de Rome. Puis, un an plus tard et par le même pape (canonisé en 2014, je le rappelle), il est élevé au rang de cardinal. A gerber, une fois encore…

Si cette histoire m’a à ce point touché, c’est parce que j’y ai découvert, surtout au travers du bouleversant témoignage des quelques victimes qui se confient aux journalistes dans le film, des relents de ma propre histoire. (Lire à ce sujet le dernier article de la page 1 de ce blog)

Un jour avant la sortie de Spotlight, en Suisse a été publié un rapport accablant concernant les mêmes agissements du clergé dans l’Institut Marini de Montet (FR)  : la maltraitance, les viols de dizaines d’enfants et d’adolescents entre 1929 et 1955. Ce rapport a été voulu par l’évêque actuel du diocèse de Genève, Lausanne et Fribourg. C’est une bonne chose. Mais, sachant à quel point l’homme (au sens général) peut être vil et faux dans toutes ses démarches, je me demande si cette requête, plutôt qu’émaner d’un besoin sincère de demander pardon au nom de l’Eglise, ne serait pas en fait une façon bien commode de redonner crédit à une religion coupable, par des milliers de ses représentants à travers le monde, d’agissements en totale opposition aux valeurs morales qu’elle prétend défendre. Spotlight n’a pas été pour moi un révélateur, mais une confirmation : je hais définitivement toute forme de religion et d’adoration d’un dieu, quel qu’il soit !...

Note : 20/20

Diary (Our little Sister - Notre petite sœur), de Horokazu Koreeda - 2016

Au pays du soleil levant, de nos jours, Sachi (Haruka Arase), Yoshino (Masami Nagasawa), Kaho (Chika Koda) sont trois jeunes sœurs qui vivent ensemble, seules et séparées de leurs parents. Au décès de leur père, qu'elles n'ont plus vu depuis très longtemps, elles décident de se rendre malgré tout à ses obsèques. Là-bas, très loin de chez elle, elles font la connaissance de Suzu (Suzu Asano), née de l'union de leur père et d'une autre femme. Touchées par le désarroi visible de leur demi-sœur, au moment de reprendre le train pour rentrer chez elles, elles lui demandent de venir les rejoindre dans la grande maison que leur a laissé leur grand-mère. Suzu accepte avec enthousiasme. Commence alors pour les quatre jeunes femmes, âgées entre 29 et 14 ans, le temps de la découverte et du partage des souvenirs douloureux d'un homme, leur père, ayant abandonné trois d'entre elles et dont la cadette s'est beaucoup occupée au cours des derniers mois de son existence, sa propre mère étant apparemment incapable d'assumer cette lourde tâche...

 

Je crois que c'est Jean Gabin qui disait : "Pour réussir un bon film, il faut trois choses : une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire"... "Diary" dément de façon cinglante cette affirmation. Parce que l'histoire, elle précède la réunion des quatre sœurs, et on n'y assiste pas. Dans le quotidien que vivent nos héroïnes, la banalité est très présente et les rebondissements inexistants. Si bien que, pour maintenir l'intérêt du spectateur, le metteur en scène Horokazu Koreeda a dû trouver autre chose. Et cette autre chose, loin des ficelles emberlificotées d'un thriller à couper le souffle, c'est la douce et touchante tendresse (allant jusqu'à sa façon éblouissante de filmer) qui enveloppe tous les personnages de son magnifique long métrage. Nous sommes au Japon et, tout là-bas, les sentiments ne s'expriment pas de la même manière que dans nos contrées. La pudeur est bien présente et les grandes effusions, embrassades et autres roulages de pelles sont rares, pour ne pas dire totalement inexistants...

 

La tendresse entre les quatre soeurs, elle se manifeste d'abord dans les yeux, dans cet éclat qui approfondit et magnifie leur regard ; elle est aussi sur les lèvres, affichée dans un sourire qui, en parfaite harmonie, délivre le message muet d'un amour qui illumine non seulement leurs visages, mais l'écran de cinéma tout entier ; la tendresse, elle est enfin présente dans les gestes, dans l'attention et le respect portés à l'autre, et dans la sagesse visible et apaisante des plus âgés, parmi les autre personnages, tous intéressants. Pas la moindre violence, dans ce film ! Rien qu'une ivresse de vivre en harmonie et dans l'amour partagé. Par les temps qui courent, c'est appréciable, et il faudrait être fou pour ne pas en profiter durant les deux toutes petites heures que dure le film (à voir en VO, c'est indispensable!). Les quatre comédiennes, inconnues en Europe, évoluent dans une exceptionnelle justesse de jeu, avec une mention spéciale à Haruka Arase, l'aînée et cheffe de famille, bouleversante de talent, de sobriété et de beauté, au cœur de ce petit trésor de film nippon, dans lequel les célèbres cerisiers en fleurs tiennent une place non négligeable...

Note : 17/20

Les Héritiers, de Marie-Castille Mention-Schaar - 2014

Un lycée de la banlieue parisienne, une classe d'élèves préparant le bac, peu d'assidus aux études, beaucoup de désintérêt, de violence verbale. La prof d'histoire et géo subit les assauts de cette meute plus paumée que méchante, fait face à la résignation de ceux qui savent que leur échec est déjà programmé. Mais elle ne se décourage pas. Elle inscrit sa classe au "Concours national de la Résistance et de la Déportation", une épreuve annuelle hors programme des cours. Pour cette saison 2008-2009, il s'agit de fournir un travail de groupe, une réflexion originale sur un sujet grave s'il en est : les enfants et les adolescents dans le système concentrationnaire nazi. Les jeunes gens, conscients de leurs lacunes, ne sont pas emballés par le challenge. Mais, petit à petit, baignant dans l'adolescence et si proches encore de leur enfance, ils prennent conscience qu'ils ont peut-être quelque chose à dire sur le sujet...

 

Tiré d'une histoire vraie, ce long métrage révèle combien, dans une vie, les quinze premières années sont importantes. Ce qui rassemble ces élèves et fait passer leurs querelles au second plan, c'est justement cette évidence qui leur saute soudain aux yeux. Ils se documentent, cherchent, fouillent, dévorent tout ce que le net peut leur offrir pour étoffer leur savoir. Bref, sur ce défi gigantesque, ils se comportent comme de vrais étudiants, deviennent avides d'information, auditionnent un témoin direct (Léon Zyguel, jouant là son propre rôle) qui à leur âge subissait Auschwitz. Et là, leur humanité éclate au grand jour: ils s'émeuvent, compatissent, certains fondent en larmes et tous se rapprochent, se tolèrent. Ils font front (presque) tous ensemble et leur travail, dès lors, en devient tout simplement remarquable. Après avoir gagné le concours, sur 27 élèves, 20 réussiront leur bac. Quelle belle leçon! Et quelle enseignante remarquable...

La flèche décochée par le 42ème film que je vois cette année, m'a touché en plein cœur! Au cours de mes propres recherches concernant les crimes de l'appareil nazi nécessaires à l'élaboration de mon roman, j'avais lu, il y a quelques années, le résultat primé de l'étude de cette classe de Créteil. J'ignorais qu'il deviendrait un film. Et ce film, c'est mon chef-d’œuvre de l'année. Marie-Castille Mention-Schaar, la réalisatrice, Ariane Ascaride, qui joue (admirablement) la prof, ainsi que tous les ados donnant vie à ce bijou de film, méritent les plus beaux éloges. Dans la morosité ambiante (météorologique et conjoncturelle), passer près de deux heures d'une telle qualité dans une salle obscure suffit à mon bonheur. Avec le point d’orgue que constitue "Les Héritiers", il y en a eu deux ou trois comme cela, cette année. Plus je vieillis, plus je me pars de gris et me confond dans celui de la vie, et plus je me sens convaincu que, hormis mes enfants, le cinéma demeurera la plus grande histoire d'amour de ma vie...

Note : 18/20

Pardonnez-moi, de Maïwenn - 2013

​Dans la vie, Violette (Maïwenn) est une jeune femme enceinte de son premier enfant. Cette grossesse lui donne envie de réaliser un film sur ses proches, afin, prétend-elle, que son enfant découvre plus tard au sein de quelle famille il a vu le jour. Elle acquiert donc une petite caméra vidéo et commence à filmer celles et ceux qui la côtoient. Il y a là son compagnon Alex (Yannick Soulier), père de son enfant, sa mère Lola (Marie-France Pisier), ses soeurs Billy (Hélène de Fougerolles) et Nadia (Mélanie Thierry) et, surtout, son père Dominique (Pascal Greggory). Très vite, on se rend compte qu'il existe un problème relationnel entre ce dernier et Violette. Parce que la jeune femme suit une thérapie psychanalytique, en proie qu'elle se trouve, alors qu'elle va enfanter, à la grande difficulté de vivre avec les souvenirs de son enfance... Parce que Dominique a été un père violent. Et Violette, plus que ses soeurs, a été (et est toujours) traumatisée par les coups qu'elle a reçus. Caméra en main, elle pense que, peut-être, elle parviendra a obtenir les excuses de son papa. En présence de celui-ci, un jour elle met en scène la violence insupportable qu'elle a subie. Scène hallucinante dans laquelle on trouve tout ce qui devrait faire réagir même le plus dur des hommes. Mais le coupable demeure impassible, sans la moindre réaction. Il assume son passé et refuse d'exprimer le moindre regret, ne semblant même pas effleuré par l'idée de demander pardon à sa fille...

 

Bien sûr, il se passe bien d'autres choses dans cette quête de vérité que vit Violette. Mais l'essentiel est là. Comment vivre avec les souvenirs indélébiles d'une enfance ruinée? Et, surtout, comment devenir une mère responsable avec un tel poids sur le coeur? La réponse, Violette la trouvera par la bouche de sa psy (Marie-Sophie L.): tu dois te servir de ce traumatisme immense pour construire quelque chose de positif; ton père ne te demandera jamais pardon! Dénouement du film. Brutal, mais libérateur car débordant de bon sens et réponse évidente à cette incessante quête de vérité qui habite la jeune femme... "Pardonnez-moi" est le premier long métrage de Maïwenn. Elle l'a écrit, joué, mis en scène et produit (très difficilement) en 2006. Ce qui m'a d'emblée sidéré chez elle, c'est cette maturité, cette lucidité extraordinaire de la femme de 30 ans qu'elle était alors. Le film ne raconte pas l'histoire de sa vie, mais il en est largement inspiré. Sur son corps, Maïwenn porte encore les stigmates des mauvais traitements qu'elle a subis dans son enfance. Et elle ne s'en cache pas. Il lui est arrivé de finir à l'hôpital après que son père se soit déchaîné sur elle. Mais elle ne se plaignait pas, ne se rendait pas compte qu'elle était élevée de façon indigne. C'est à l'adolescence qu'elle en a pris conscience. Et c'est sans doute là que cela lui a fait le plus mal. Le film se révèle être un chemin douloureux pour Violette. Et quiconque a subi le même traumatisme de l'enfance ne peut être que conquis par la façon dont Maïwenn traite un si délicat sujet. Personnellement, cette violence lâche et gratuite d'un adulte sur une enfant en bas âge (et comme sur toute femme d'ailleurs), jamais je ne pourrai la comprendre...

 

Quand je dis que le film a été écrit par Maïwenn, c'est à moitié vrai. Parce qu'en fait elle a laissé à chacun et chacune des fabuleux acteurs et actrices qui l'interprètent, une liberté presque totale dans les dialogues. De quoi mesurer le talent de toutes celles et ceux qui se sont livrés à un exercice pas du tout évident. "Pardonnez-moi" est un chef-d'oeuvre! Le premier, mais pas le dernier de Maïwenn. Parce que les deux suivants, "Le bal des actrices" (2009) et "Polisse" (2011), sont de la même veine et mis en scène avec la même stupéfiante sensibilité d'une femme exceptionnelle. Et je peux maintenant affirmer que le dernier, le plus beau et le plus abouti jusqu'ici, est devenu pour moi, après l'avoir vu et revu, la plus belle, la plus bouleversante oeuvre cinématographique française que j'aie jamais vue...

Note : 18/20

Suzanne, de Katell Quillévéré - 2013

Nicolas, chauffeur routier, veuf, vit dans le sud de la France, seul avec ses deux petites filles, Suzanne et Maria. Pauvre et peu expansif, ce papa fait tout son possible pour élever celles-ci dans la dignité. Au volant de son camion et sur la route toute la semaine, il tente de mettre à profit le week-end pour s'occuper d'elles. Très régulièrement, on les voit tous trois s'en aller fleurir la tombe d'Isabelle, leur épouse et maman, décédée quelques années plus tôt. Le temps passe, les filles grandissent et, à part la dégarniture de son crâne, le père ne change pas beaucoup. Parvenues à l'âge adulte, Suzanne et Maria travaillent. L'aînée dans l'entreprise de transport de son père, Maria dans une filature textile. Un jour, son père apprend que Suzanne est enceinte. Drame, désillusion. Le père est inconnu, la mère garde l'enfant. Plus tard, celle-ci rencontre Julien, un gars du Nord, un peu bizarre et qui lui confie être interdit de séjour dans sa région. Suzanne tombe amoureuse. Et puis un beau matin, laissant son fils Charlie, à Maria, elle disparaît. Sa famille la retrouve quelques mois plus tard en prison, en attente d'être jugée (seule, son amant ayant échappé à l'arrestation) pour cambriolage. Pour Nicolas, c'en est trop. Suzanne n'est plus sa fille. Cela dure des mois et tout le temps que la jeune femme purge sa peine. Revenu de sa déception, son père tentera alors un rapprochement avec elle. Mais Suzanne s'enfuit à nouveau, toujours en compagnie de Julien, qu'elle vient de retrouver. Et avec lequel elle retombera dans les même travers…

 

Suzanne est le deuxième long métrage de Katell Quillévéré, une jeune réalisatrice de 33 ans. Je ne la connaissais pas et je suis bien content d'avoir comblé cette lacune. Parce que son film est magnifique. Du début à la fin, elle nous emmène dans une histoire qui tient parfaitement la route. Si, dans cette famille de taiseux, amputée de la mère, le quotidien n'est pas tous les jours très gai, à aucun moment la réalisatrice ne bascule dans le pathos. Par touches de grande sensibilité et avec une maîtrise saisissante dans la succession des plans, survolés lorsqu'il le faut, plus intenses aux bons moments, Katell Quillévéré nous offre une intrusion subtile dans l'univers de trois personnages parmi les plus attachants. Sara Forestier (Suzanne) est excellente, et ce ne fut pas une surprise. Adèle Haenel (Maria) se révèle être une découverte des plus prometteuses. Quant à François Damiens (Nicolas), dans un rôle dramatique, il est tout simplement prodigieux! Ce 51ème et dernier film de l'année (je ne pense pas qu'il y en aura d'autres à voir d'ici le 31 décembre) m'a donné l'occasion de confirmer une constatation que se fait de plus en plus évidente dans ma tête: plus je vieillis, plus je deviens sensible au cinéma féminin. Les cinéastes mettant en scène de belles histoires de femmes m'ont toujours touchés. Et il me semble que les femmes qui écrivent et filment de telles histoires ont quelque chose en plus. Que ce truc se nomme subtilité, finesse, sensibilité, ou magie, peu importe, c'est une réalité de laquelle il ne me viendrait pas une seule seconde l'idée de me plaindre. Filmez, Mesdames, filmez! Je suis le plus fervent de vos fans et le plus fidèle de tous vos spectateurs...

Note : 17/20

Monsieur Lazhar, de Philippe Falardeau - 2012

​Un hiver québécois, neigeux, glacial. Une classe d'enfants de onze ans. Comme tant d'autres… Sauf qu'un élève tombe sur une vision d'horreur, au sein même de sa classe, qu'il n'aurait pas dû voir. Lui et ses petits camarades sont sous le choc. Proviseur, enseignants et psychologues tentent de gommer le traumatisme, de faire oublier ce drame qui concerne tous les enfants. Au milieu de cela, débarque Bachir Lazhar. Immigrant algérien, à la recherche d'un poste d'instituteur, l'homme tente sa chance dans ce collège amputé d'une de ses enseignantes. Sceptique, la directrice l'engage néanmoins. Grâce à cet emploi inespéré, Bachir tente de survivre à sa propre tragédie. Sa sensibilité et sa vision très personnelle de l'humanité font merveille. Très vite, les enfants reprennent confiance. Mais, dans sa prospection d'une vérité que le corps enseignant tente maladroitement de lui dissimuler, Monsieur Lazhar se tourne vers l'univers théoriquement rempli d'innocence de sa classe. Ne se doutant certainement pas que deux de ses élèves lui réservent quelques surprises…

 

Dans un voyage au cœur de l'humanité, Philippe Falardeau, metteur en scène québécois, réalise une œuvre digne de tous les éloges. Bouleversant et d'une justesse exceptionnelle, tout dans son film tend à la perfection. Sa perception de la psychologie chez les enfants approchant de l'adolescence confine au miracle et ce qu'il leur fait dire et faire cloue le spectateur à son siège, souffle court et cœur au bord de l'implosion. Jouées par deux des héros de cette histoire (Sophie Nélisse et Emilien Néron), quelques scènes, ahurissantes de sincérité pour des enfants de onze ans, m'ont littéralement anéanti par leur impact. Jamais je n'ai vu cela dans le jeu d'acteurs si jeunes! Et puis, au milieu de ce drame, il y a Monsieur Lazhar... Magistralement interprété par Fellag, un comédien inconnu pour moi mais au talent exceptionnel, cet homme brisé par un traumatisme bien plus violent que celui vécu par les enfants, traverse le film avec une sagesse, un bon sens et une humanité immensément réconfortants…

Magnifique et si touchante, une histoire pareille (alors même que je me demande si elle eût été possible ailleurs qu'au cinéma) me réconcilie un peu avec l'âme humaine (si belle chez tous ceux qui ont conçu ce chef-d'oeuvre, peut-être qu'elle existe ailleurs aussi) et qu'elle contribue, pendant la centaine de minutes que dure le film, à me faire trouver belle la vie…

Note : 18/20

L'Enfance Volée, de Markus Imboden - 2012

​A même le sol, un linceul est déroulé, dans lequel le corps sans vie d'un enfant est déposé, puis emmené. Tout cela sous le regard apparemment triste du reste de la famille. Dans un paysage enneigé de Suisse, un cheval tire une charrette sur laquelle est posé un petit cercueil. Escorté par deux hommes en noir, le convoi remonte la pente menant à une ferme isolée. Nous sommes dans le canton de Berne, dans les années cinquante et les Bösiger viennent ainsi de "perdre" le premier enfant que l'assistance publique leur avait confié…Max, un adolescent de seize ans, alors placé dans un orphelinat, prend bientôt la relève. Déplacé là, contre son gré, et amené chez les Bösiger par le très complice pasteur du village. Mais l'Etat l'a décidé et paie à ses nouveaux "parents" une pension mensuelle qui n'est pas de trop pour faire vivre la famille de paysans. Il y a là le père, colérique, alcolique et dépressif, la mère, parfois douce et caressante mais d'un fond mauvais, cruel et manipulateur, et le fils d'une vingtaine d'années, qui s'accommode de cette hérédité avant de voler de ses propres ailes dans le parfaitement odieux… Max devient l'esclave de ses "bienfaiteurs". Battu et privé de droits, il survit grâce à l'accordéon que sa mère lui a laissé, son seul bien matériel, duquel, extrêmement doué, il tire la quintessence. Dans la ferme, il est bientôt rejoint par Berteli, une jeune fille un peu plus jeune que lui, arrachée, comme ses deux sœurs, à sa mère qui vit seule et ne peut plus subvenir à ses besoins. D'abord, Max refuse cette "concurrente", mais la dureté de la vie et les sévices subis par les deux jeunes gens, finit par les rapprocher l'un de l'autre…

Dans cet environnement hostile, Max et Berteli ne bénéficient que d'un soutien véritable, celui d'Esther, la jeune institutrice qui vient d'arriver dans la commune. Celle-ci remarque que le garçon porte des traces de coups. Elle tente de le faire parler, mais sans succès. Max se tait, conscient que ses confidences pourraient lui valoir le pire. Alors Esther tente de remuer une république au sein de laquelle l'immobilisme est une tradition séculaire. Très vite, son entêtement lui coûte sa place… Jakob, le fils de la ferme, entre alors en scène. Haï par son père mais adoré par sa petite maman, habité de pulsions qu'il refoule depuis trop longtemps, il voit en Berteli le jouet parfait destiné à assouvir ses fantasmes. Sa bestialité devient vite une habitude et le jour où sa mère apprend la chose par la bouche même de Berteli, sa haine pour la petite ira au-delà de tout ce qui est imaginable. Max, révolté, met alors à exécution le projet de fuite qu'avec Berteli, tous deux avaient mis au point. Mais hélas, il part seul…

Le dénouement se joue à des milliers de kilomètres de là, où l'on retrouve Max, aujourd'hui, en train de donner un concert de bandonéon…

 

Quel coup de poing dans l'estomac! Une histoire extraordinaire. Représentative de tant d'autres, vraies et incroyables au coeur du 20ème siècle. Des enfants orphelins, ou arrachés à leur famille sous prétexte qu'elle ne pouvait subvenir à leur besoin. Placés arbitrairement, à gauche ou à droite. Sans examen préalable, sans que l'enfant puisse émettre ne serait-ce qu'un souhait. On les donnait comme on donne des petits chats… 100'000 enfants ainsi voués au plus sombre des destins, dès la fin de la guerre (et même avant pour certains) et jusqu'à la fin des années soixante. Battus, exploités, certains même abusés. Froidement, ignoblement, inhumainement. Ca se passait en Suisse, pas ailleurs, chez nous, dans ce pays sans histoires qui, aujourd'hui seulement, commence à ouvrir les yeux. Lentement, douloureusement, parce qu'un tel passé est difficilement assumable…

Scénario magnifique, lumière et paysages éblouissants (il fallait bien cela pour atténuer quelque peu la noirceur du sujet), réalisation très classique (terme non péjoratif) et pleine de maîtrise, Markus Imboden met en scène un chef-d'œuvre! Qui sera bientôt reconnu comme le plus beau long métrage de toute l'histoire du cinéma helvète. Aller voir ce film est une nécessité. Ne serait-ce que pour rendre hommage à ces enfants déracinés qui ont tant souffert...

Note : 19/20

Polisse, de Maïwenn - 2011

​C'est drôle parfois comme les préjugés peuvent vous faire passer à côté de choses essentielles. Ce film, j'avais délibérément décidé de ne pas aller le voir en salle, lors de sa sortie française en mai 2011. Raisons : si la réalisatrice me laissait indifférent, l'un des acteurs principaux m'était tout simplement insupportable. De Maïwenn, je ne savais pas grand chose, alors que je connaissais JoeyStarr par ses apparitions télévisuelles hallucinantes et par les nombreuses frasques, parfois violentes, qui l'avaient justement et plusieurs fois mené devant les tribunaux. Donc, voir Polisse : pas du tout envie ! Cela malgré la reconnaissance obtenue par ce long métrage (Prix du Jury à Cannes en mai de cette année). Et puis, en ayant vu des extraits, je me ravisai et décidai d'aller le voir lors de sa sortie suisse, cinq mois plus tard. Monstre coup de poing dans l'estomac ! Douloureux autant par le génie de Maïwenn que par mes préjugés imbéciles. Bien fait pour ma gueule (et mes tripes) !

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Polisse raconte la vie d'une équipe parisienne de la Brigade de Protection des Mineurs (BPM). Inspecteurs et inspectrices baignant à longueur de journée dans le glauque et l'infâme, ils passent beaucoup de temps à interroger des enfants victimes d'abus les plus divers, ainsi que ceux qui les commettent. Un univers dans lequel tous les membres de la brigade tentent de se préserver de l'inhumanité la plus flagrante. Pour donner du crédit aux images qu'elle nous balance sans crier gare, Maïwenn a suivi le travail d'une unité pendant plusieurs semaines. Ce qu'elle nous montre fait donc partie de la vraie vie. Polisse, c'est pas du cinoche! C'est du vécu. Du sordide, de l'insoutenable parfois, mais aussi de l'émotion, du poignant, de l'amour. Un brassage de sentiments à vous foutre la nausée, mais aussi à vous mettre le coeur à genoux, tant le pendule balaie le terrain entre les deux extrêmes. Mais, contrairement à ce qui se passe dans la réalité, jamais la caméra de la réalisatrice ne va trop loin. Aucune des scènes ne se complaît dans l'horreur. Même si les dialogues sont parfois crus, tout est mesuré et parfaitement au service d'une réalisation magistrale.

 

A ce chef-d'oeuvre, les actrices et acteurs apportent une contribution essentielle. Karin Viard, Marina Foïs, Frédéric Pierrot, Nicolas Duvauchelle en sont les têtes de liste. Et si Maïwenn (jouant également dans le film) apporte l'indispensable touche de douceur, JoeyStarr est absolument remarquable. Quant aux enfants, pour la plupart n'ayant jamais tourné auparavant, ils sont d'une justesse à vous couper le souffle. Polisse est un témoignage essentiel dans ce monde de fous. Un film oscillant sans cesse entre l'inhumanité et son contraire. Une démonstration flagrante que le bien et le mal sont en perpétuelle opposition et que si l'homme passe son temps à évoluer sur le fil courant le long de la frontière les séparant, celui qui tombe dans le premier sera toujours là pour combattre celui qui saute et se complaît dans le second. En d'autres termes et à mes yeux rassurés, même s'ils ne perdent pas à tous les coups, les pervers de ce film sont complètement éclipsés par les vertueux. Ce seul film a suffi pour me faire connaître (un tout petit peu), une femme de 35 ans absolument épatante. Et puis, elle m'a aussi donné une envie des plus urgentes de dévouvrir (en DVD) ses deux autres long métrages, d'abord "Pardonnez-moi" (2006) et ensuite "Le bal des actrices" (2009). Pour moi, avec Polisse, Maïwenn a réalisé l'un des deux ou trois plus beaux films français que j'aie jamais vus depuis que j'aime le cinéma. Chapeau jusqu'au sol, Madame !

Note : 19/20

Elle s'appelait Sarah, de Gilles Paquet-Brenner - 2010

​Le livre

Il y a encore une semaine, j'ignorais qui était Tatiana de Rosnay. Puis, l'autre jour, par hasard, sans vraiment chercher, je suis tombé sur l'un de ses livres. Un roman. Et par conséquent, peu friand du genre, pas vraiment destiné à attirer mon attention. Cependant, en lisant la quatrième de couverture, j'ai eu envie de l'acheter. Parce que ce qu'il raconte, depuis quelques temps et la lecture d'un livre qui était tout sauf un roman, me passionne…

Sarah est une fillette juive d'origine polonaise, âgée de 10 ans et vivant à Paris. Dans la nuit du 16 au 17 juillet 1942, elle et ses parents sont arrêtés dans ce qui va devenir cette horrible "Rafle du Vel d'Hiv". Avant que les gendarmes français ne fouillent l'appartement, Sarah a juste le temps de cacher son petit frère Michel dans une trappe connue seulement de la famille. Le petit garçon n'est pas découvert, Sarah est emmenée avec ses parents et pense pouvoir venir libérer son frère dès qu'ils auront été relâchés…

 

Après plusieurs jours passé dans l'enfer du Vel d'Hiv, toute la famille est emmenée dans le camp de regroupement de Beaune-la-Rolande, au sud d'Orléans. De là, arrachés à elle, son père et sa mère embarquent dans un convoi à destination de la Pologne. Sarah fait face et, plus tard, en compagnie d'une camarade de son âge, parvient à s'évader du camp. Recueillie par un admirable couple de retraités français, elle parvient à convaincre ces derniers de l'accompagner à Paris, pour délivrer son petit frère qui, espère-t-elle, est toujours en vie… Elle parvient à rejoindre l'appartement dans lequel elle vivait et qui a déjà été reloué, mais hélas, beaucoup trop de temps s'est écoulé depuis la rafle et Michel est mort…

En 2002, Julia, une journaliste américaine mariée à un Français, est amenée à écrire un article pour son journal à propos du 60ème anniversaire de la rafle du Vel d'Hiv. Au cours de ses recherches sur le sujet, elle découvre avec effroi que les parents de son beau-père Edouard font partie de la famille à laquelle l'appartement de Sarah a été reloué à fin juillet 42. Edouard qui, à l'époque, avait le même âge que Sarah, raconte alors à Julia ce qui s'est passé lorsque la petite fille est venue frapper à leur porte en compagnie du couple qui l'avait recueillie. Bouleversée par ce récit, Julia se met dès lors en tête de découvrir ce que Sarah est devenue…

 

Alternant l'action se déroulant en 1942 et celle qui se passe 60 ans plus tard, Tatiana de Ronay, dans un passionnant récit, ménage le suspens à la perfection et les 400 pages de son roman sont un chef-d'œuvre du genre. Avalé en trois soirs de lecture, jamais une œuvre romanesque ne m'a autant séduit que ce livre qui s'est vendu à plus de deux millions d'exemplaires. Si tous les personnages sont fictifs, la base historique que représente l'occupation est très solide et la description des faits qui s'y déroulent semble plus vraie que nature. Si le dénouement est assez prévisible, tout ce qui se passe, dans l'enquête de Julia, pour en arriver là, est aussi passionnant que la première partie du livre…

Edité en 2006, "Elle s'appelait Sarah" a été adapté pour une sortie cinématographique prévue le 13 octobre prochain. Kristin Scott Thomas y incarnera une Julia Jarmond que je me réjouis de découvrir. Et j'espère vraiment que le film, ce n'est hélas pas toujours le cas, sera à la hauteur d'un livre qui représente pour moi le plus beau, le plus passionnant et le plus extraordinaire roman que j'aie jamais lu…

 

Le film

Ses parents déportés, son petit frère emmuré, son enfance assassinée. Tout ce qui fait qu'une petite fille n'a plus envie de grandir... Privée des jeux naturels des enfants de son âge, l'horreur devient son quotidien. Sarah vit. Sarah survit. Mais son âme est morte. Emportée par cette ignominie que représente, parfois, pour quelques-unes, pour quelques-uns, ce qu'on appelle le destin. Elle devient cette belle adolescente à laquelle tout aurait pu, aurait dû, être promis. Elle devient femme, quitte cette terre qui l'a vu naître, puis mourir. Elle tente de prendre racine dans les vastes plaines d'un nouveau monde. Mais, c'est bien connu, les souvenirs les plus cruels sont toujours les plus tenaces. On oublie rien de son enfance. On vit avec. On vit dedans, avec un corps d'adulte. Alors, malgré le fruit né - par quel miracle? - de cet arbre mort, la force vous abandonne. Le fardeau devient trop lourd, courbe le dos. On ne peut sortir indemne d'une si grande douleur, d'un ignoble passé passé à se morfondre, d'un destin qui vous a laissé choir. Et le camion que l'on croise un beau matin, au volant de sa voiture, devient le dernier témoin d'une vie qui aurait mieux fait de ne jamais éclore. C'est une triste fin? Moins triste que sa vie! Moins triste que ses nuits. Ces milliers de nuits tragiques, dans lesquelles Michel, son petit frère, venait lui dire qu'elle n'aurait pas dû le cacher, même pour son bien, dans ce placard qui s'est refermé à tout jamais sur lui. Et sur elle aussi…

Note : 18/20

Le hérisson, de Mona Achache - 2009

​Paloma (Garance le Guillermic) est une enfant de onze ans, fille d'un père ministre et d'une mère en permanence sous anxiolitiques et n'exprimant sa tendresse qu'au travers de son amour pour ses plantes vertes. Paloma a une sœur, Colombe (tiens, tiens, c'est original), son aînée de quelques années, parfait reflet de ce qu'un tel couple est sensé produire… La cadette, elle, est différente. Consternée par le comportement ahurissant de ce petit monde gravitant autour d'elle, elle refuse d'en faire partie et décide, le jour de ses douze ans, de se donner la mort. En attendant, avec la vieille caméra vidéo de son père, elle entreprend de tourner un film sur son entourage…

 

Au rez-de-chaussée, il y a la concierge. Renée (Josiane Balasko) a 54 ans. Elle est veuve, grosse, mal fagotée et acariâtre. Mais elle aime la littérature et le cinéma japonais et ça, bien sûr, personne ne s'en doute. Dans son immeuble du XVIème, dans lequel ne vivent que des riches, personne ne s'intéresse à elle. Jusqu'au jour où un distingué Japonais vient s'installer au cinquième étage. Monsieur Ozu (Togo Igawa) est un homme raffiné, sage et très intuitif. Par une citation puisée dans un livre de Tolstoï, Renée fait naître en lui un intérêt insoupçonné. Le vieil homme désire la mieux connaître... Le film a démaré et, au fil des minutes, le bonheur et l'émotion s'installent. Je ne vous raconte pas le dénouement mais vous rassure quand même quant au destin funeste que Paloma s'était promis…

La petite Garance Le Guillermic est épatante et donne au film une fraîcheur que le huit-clos dans cet immeuble austère aurait pu pénaliser. Togo Igawa, le fortuné Japonais à l'appartement magnifique, tient son rôle à la perfection et vivre la sagesse et la bonté de cet homme est un ravissement permanent. Si ces deux comédiens constituent pour moi une formidable découverte, je connais (et apprécie beaucoup) Anne Brochet. Dans son rôle de mère à côté de la plaque, elle est absolument parfaite. Quant au "hérisson", au travers de cette sublime prestation (parfait contre-emploi à ses éternels rôles comiques), Josiane Balasko apporte la preuve, s'il en manquait une, qu'elle fait bien partie des meilleures comédiennes du cinéma français…

 

"Le hérisson" est le premier long métrage de Mona Achache, une jeune réalisatrice de 28 ans. Et pour un coup d'essai, c'est bien plus qu'un coup de maître! Une mise en scène magnifique, une sensibilité extraordinaire dans les cadrages, les gros plans, la justesse du placement de la caméra, son travail est ahurissant de beauté et, plus remarquable encore que cela, car émanant d'une femme si jeune réalisant son premier film. Pour moi, "Le hérisson", et de loin, est le plus beau film de l'année! Avec le temps qui passe et ce refus qui est le mien de toute violence, même au cinéma, ce bijou de film aurait presque le don de me réconcilier avec le genre humain. Mona Achache marche sur les traces d'Agnès Jaoui. Et ce cinéma de femmes me ravit, me bouleverse et me conforte dans l'idée que, comme le chantait si justement Ferrat, la femme est bien l'avenir de l'homme…

Note : 18/20

Le ruban blanc, de Michael Haneke - 2009

​Dans le nord de l'Allemagne, il y a près d'un siècle, une petite bourgade protestante, sans doute pareille à mille autres, vit paisiblement, jusqu'au jour où des événements très graves perturbent le cours fluide de la vie. Le médecin du village, montant son cheval, est victime d'une chute. Il est assez gravement blessé, alors que son cheval doit être abattu. Constatation évidente, les deux ne sont pas tombés sans raison. Ils ont été victimes d'un attentat. Dans le bourg austère, on commence à découvrir les personnages. Le baron donne du travail à tout le monde. Le pasteur élève sa progéniture dans une stricte rigueur, sans doute la même dont faisait preuve son propre père... Le docteur, après un séjour à l'hôpital, rentre chez lui et montre son vrai visage. Quant aux enfants, omniprésents et comme beaucoup, ils ne sont que des enfants subissant le comportement des adultes. Quoique…

 

Michael Haneke construit son film comme un thriller. Mais un thriller qui n'ira pas jusqu'au dénouement. Chaque spectateur devra construire le sien dans son esprit. Déroutant. Déroutant mais juste et immensément interpellateur… Le scénario est parfaitement ficelé, telle la meilleure des intrigues. En noir et blanc, le cinéaste fait une intrusion admirablement réussie dans le cercle des familles et au coeur de leurs conflits. Dans cette Allemagne de 1913, le rigorisme des adultes est ahurissant. Surtout celui des hommes! Car celui des femmes, si elles en sont atteintes, demeure étouffé par le poids de l'oppression maritale. Peu de sourires dans cette œuvre majeure du cinéaste autrichien, si ce n'est celui de l'instituteur craquant pour une gentille et timide jeune fille que son père tient en laisse. Les pasteur, intransigeant et rigide comme la colonne Vendôme, exige que ses enfants l'appellent "Herr Vater" et lui baisent la main, ceci sous le regard attendri de la Muter… L'aîné dort avec les mains liées au sommier de son lit, ceci pour réfréner les aspirations naturelles, manuelles et légitimes d'un garçon de quatorze ans. Le toubib est un pervers qui, veuf, soulage ses pulsions sexuelles sur une gouvernante parfaitement soumise. Pire et abject, sa propre fille, adorable adolescente s'occupant avec amour de son petit frère, est contrainte également d'en subir les conséquences…

 

Dans le village, les saisons avancent et les incidents se multiplient. Deux autres enfants sont victimes de traitements odieux. La police débarque et tente de mener l'enquête. Une jeune fille est emmenée. Elle sait visiblement quelque chose. Mais quoi? Le spectateur construit sa propre théorie, cependant que l'instituteur arrive à ses propres conclusions. Il en parle au pasteur qui, outré, lui promet les pires déboires dans sa profession. Mais 1914 arrive. L'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, déclenche la Première Guerre Mondiale. Et le film s'arrête là… Déroutant? Pas tant que cela. Car ce qui s'annonce pour les années à venir est tellement plus grave que ces "péripéties" sans doute présentes dans bon nombre d'autres villages du pays. La guerre deviendra le leitmotiv servant à faire oublier toute ces saletés, ces comportement abjects, tout ce manque flagrant d'humanité. Les enfants, victimes ou bourreaux? Allez savoir… Ce qui est sûr, c'est que leurs parents ne les ont pas préservés d'un comportement qui, un quart de siècle plus tard, allait peut-être inciter certains d'entre eux à s'engager activement dans la Seconde Guerre Mondiale…

 

Le ruban blanc, que doivent porter les enfants du pasteur, est là pour leur rappeler la distance qui les sépare de la pureté qu'exige la religion chrétienne. Ceux qui ne le portent plus sont donc conformes à l'esprit chrétien et les adultes méprisables du film en font partie. Belle leçon, belle morale, belle preuve que la foi est purificatrice. Ca se passait en 1913, il y a près d'un siècle. Mais aujourd'hui, qu'est-ce qui, sur ce plan-là, a radicalement changé?…

Voyage exemplaire et, ô combien, instructif dans ce labyrinthe qu'est le nid de l'âme humaine, film magnifique, scénario hors du commun, actrices et acteurs (pour la plupart inconnus) éblouissants, image parfaitement traitée pour marquer le poids des ans nous séparant de cette intrigue, réalisation exemplaire, "Le Ruban Blanc" mérite mille fois la Palme d'or qui lui a été décernée à Cannes cette année. Une œuvre bouleversante dans laquelle Michael Haneke ne vous sert pas tout sur un plateau. La violence est souvent suggérée, les preuves sujettes à caution, la conclusion aléatoire. Le manque de certitudes concernant cette dernière, s'il est quelque peu déroutant sur le moment, force la réflexion. Et c'est bien connu, de celle-ci jaillit souvent la lumière…

Note : 19/20

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