DESTINS D'ENFANTS
Histoires tragiques de celles et ceux qui représentent notre bien le plus précieux
Dernières mises à jour : Page Perso, le 3 décembre - Pages 1 et 8, le 19 novembre - Page 7, le 11 novembre 2025
Pro Juventute et les Yéniches suisses
« Pro Juventute » (Pour la jeunesse, en latin) est une fondation nationale créée en 1912 par la Société suisse d’utilité publique (SSUP), dans le but de combattre la tuberculose chez les enfants et les adolescents. Œuvre sociale à caractère privé, elle a pour but d'encourager les efforts tendant au bien de la jeunesse du pays dans les domaines de l'assistance, de la prévention et de la protection de la famille. Elle est présente dans tout le pays et compte, en 2015, plus de 5’000 collaborateurs bénévoles qui proposent une aide directe et lancent ou soutiennent des projets dans les domaines de l'éducation, de la formation, de la santé, de l'animation socioculturelle et des loisirs. Ses ressources proviennent de la vente de timbres-poste (dont la surtaxe lui revient), de dons, de legs et de contributions publiques. Pro Juventute édite ou a édité plusieurs revues, telles que « Petite Enfance », un bulletin trimestriel qui s’adresse à toute personne engagée dans l'éducation et la garde des enfants, ou encore « L’Almanach Pestalozzi », un agenda de poche destiné à informer la jeunesse scolaire. Le début des années 2000 coïncide avec le surgissement de problèmes financiers nécessitant une restructuration de ses tâches et de son action. En Suisse, Pro Juventute a toujours bénéficié d’une attitude bienveillante de la part de la population, et ceci jusque dans les années 80. C’est alors que surgit une grave polémique au sujet des agissements qui furent les siens durant une très longue période.
En 1926, la fondation crée « Kinder der Landstrasse », traduit en français par « Les enfants de la Grand-route ». Il s'agit, en retirant systématiquement leurs enfants à des familles de Yéniches (ou Jenisch), d'éradiquer le mode de vie nomade qui est jugé inadapté aux jeunes et dangereux pour la société. Les Yéniches sont une communauté de gens du voyage, voisine des Roms mais qui se prétend descendante des Celtes, implantée principalement en Europe centrale (Allemagne, Suisse, Autriche, Hongrie Belgique, Luxembourg, France). 200'000 d’entre eux vivent en Allemagne, 70'000 en Belgique, 60'000 en Hongrie. En France, leur nombre exact n’est pas connu, mais il semble que les « Gens du voyage » soient majoritairement des Yéniches, En Suisse, ils sont aujourd’hui environ 50'000 (dont fait partie l’auteur, compositeur et interprète Stephan Eicher) ; dans mon pays, seuls 3'500 d’entre eux ne sont pas sédentarisés. Sédentarisation, voilà le mot clé et le but de Pro Juventute en ce qui concerne « Les enfants de la Grand-route ». Ce projet est confié à Alfred Siegfried (1890-1972), un professeur lucernois enseignant à l’Université de Bâle. Dans cet établissement, en 1924, il est jugé et condamné pour abus sexuel sur l’un de ses élèves mineurs. Deux ans plus tard, il débute la mise en œuvre du projet de Pro Juventute. Celui-ci consiste donc à arracher à des familles yéniches leurs enfants, à les placer dans des institutions spécialisées, des foyers, des familles de « bons Suisses », des cliniques psychiatriques, voire des prisons. Ceci en vue de les priver de tout contact avec leurs parents, jugés arbitrairement inaptes à les élever en raison d’un mode de vie nomade dans lequel ils ne peuvent prétendument pas s’épanouir.
La plupart des enfants placés ne le supportent évidemment pas. Les fugues sont nombreuses, les changements d’établissement également. Pour les plus grands récidivistes, Alfred Siegfried dispose de sa propre « solution finale ». Il les envoie à la Clinique Waldhaus de Coire (canton des Grisons), un hôpital psychiatrique dirigé (entre 1892 et 1977) par quatre médecins très engagés dans l’étude de la « race » yéniche. Josef Jörger, son fils Johann, Gottlob Plugfelder et Benedikt Fontana ont beaucoup travaillé sur l’eugénisme, et leur vision de la chose n’est pas très éloignée de celle des nazis. Pour eux, en gros (on peut le lire dans les rapports rendus publics dans les années 90), les Yéniches sont des « menteurs, des voleurs, des ivrognes, des vauriens, des filles de rue dévergondées et néfastes ; leurs enfants sont des idiots congénitaux et héréditaires ». Josef Jörger, par exemple, préconise la destruction génétique et culturelle pure et simple des Yéniches. De son côté, Rudolf Waltisbühl, un juriste argovien, préconise l’enlèvement des enfants yéniches, dans une perspective de pureté de la race, et encourage la stérilisation forcée des nomades (qualifiés de « Peuple errant » par la Suisse).
Mariella Mehr, née en 1947, est l’une de ces « Enfants de la Grand-route ». Enlevée à ses parents, elle passe son enfance et son adolescence dans seize foyers différents, puis dix-neuf mois dans la prison pour femmes de Hindelbank, et se retrouve internée à quatre reprises en clinique psychiatrique, dont celle de Waldhaus. Tout cela parce qu’elle est yéniche. Dans un reportage de la RTS, intitulé « Pro Juventute, une sale histoire », diffusé en 1990, elle témoigne : « Près de la moitié des membres de ma famille ont été internés dans la clinique de Waldhaus parce qu’ils étaient yéniches, et parce que Pro Juventute voulait les empêcher de vivre en Yéniches. Ici, on leur a fait des électrochocs, on les a traités aux neuroleptiques, on les a lobotomisés. Ici on a pris la responsabilité de les stériliser, les femmes en premier. Dans cette clinique, on a détruit ma famille. Les asiles psychiatriques étaient la dernière solution lorsque l’on n’avait pas obtenu de résultats dans les maisons de correction, les prisons, le placement dans des familles paysannes. » Mariella Mehr est aujourd’hui journaliste et une écrivaine reconnue, auteure de plusieurs romans, dont le premier, « Steinzeit » (Age de pierre), est publié en 1981. Tout au long de sa carrière littéraire, elle reçoit plusieurs distinctions, ceci principalement en Suisse alémanique. En 1998, l’université de Bâle lui décerne un doctorat honorifique pour son accomplissement littéraire aussi bien que pour son engagement politique envers les minorités. Et dire qu’au cours de son adolescence, elle a failli être lobotomisée…
Dans cette épouvantable action, il est ahurissant de constater que, grâce à la bienveillante complicité des autorités à tous les niveaux, la police est déclarée au service de Pro Juventute. Un ordre, oui, un simple ordre, et non pas une demande de Siegfried ou de sa clique de collaborateurs, suffit pour que les gendarmes débarquent n’importe où et puissent se saisir et emmener de force un ou plusieurs enfants d’une famille yéniche, sans que celle-ci n’ait la moindre possibilité de s’y opposer ou de faire recours contre cette abominable décision. A titre d’exemple, dans le reportage de la TSR, le secrétariat central de Pro Juventute adresse une lettre (datée de décembre 1959) à la police cantonale zürichoise en ces termes. « Nous vous confirmons notre ordre téléphonique d’aller chercher ce matin même la jeune Kathia H. sur son lieu de travail, et de l’emmener à la prison de Bellechasse ».
« Enfants de la Grand-route » est une ignominie à mettre en corrélation avec celle qui a consisté, principalement entre 1930 et 1974, à faire de même des parents suisses dits « normaux », mais jugés tout aussi arbitrairement inaptes à élever leurs enfants, en raison de leur non-conformité aux normes sociales, chrétiennes et bien pensantes d’un pays totalement intransigeant sur ces plans-là (voir le chapitre précédent). Et dans cette action-ci, comme dans la précédente, beaucoup d’enfants et adolescents yéniches subissent la maltraitance, la violence physique, les abus sexuels, voire le viol à plusieurs occasions. Jusqu'à la dissolution de cette fondation, qui est prononcée après la mort d’Alfred Siegfried, en 1972, Pro Juventute est responsable de plus de six-cents enlèvements et placements d’enfants. Une grande partie de ceux-ci n’ont par la suite jamais retrouvé leur famille. Quel pitoyable bilan pour un organisme de protection de l’enfance reconnu comme tel par tout un peuple.
Enfin, sans doute est-il bon de faire remarquer que, parmi les personnalités politiques, ecclésiastiques, industrielles ou des milieux bancaires qui se sont succédées à la présidence de Pro Juventute, on trouve un certain Marcel Pilet-Golaz, président de la Confédération suisse en 1934 et 1940, ainsi qu’Ulrich Wille junior, fils du général commandant en chef de l’Armée suisse durant la 1ère Guerre mondiale, et ami personnel de Adolf Hitler, dont il soutient l’action lors de la tentative de putsch de Munich en novembre 1923. Et puis, et fait tout aussi honteux, Heinrich Häberlin (1868-1947), Conseiller fédéral et chef du Département de juste et police, président de la Confédération en 1926 et 1931, écrit au cours de son premier mandat, à propos du peuple yéniche : « Ces chaudronniers, ces mendiants et pire encore, constituent une tache sombre dans notre pays si fier de son ordre culturel. Nous pensons qu’il faut combattre le mal du vagabondage à la racine ». De 1924 à 1937, il est président du conseil de fondation de Pro Juventute et, à ce titre, il contribue largement à soutenir et propager la persécution des Yéniches au cours de l’opération « Enfants de la Grand-route ».