DESTINS D'ENFANTS
Histoires tragiques de celles et ceux qui représentent notre bien le plus précieux
Dernières mises à jour : Page Perso, le 3 décembre - Pages 1 et 8, le 19 novembre - Page 7, le 11 novembre 2025
PHOTOGRAPHIES
Marie JELEN (1931-1942) - Les sept lettres d'une petite fille à son papa
A Paris, le 16 juillet 1942, lors de la "Rafle du Vel d'Hiv", Estera Jelen et sa fille Marie, âgée de 10 ans, sont arrêtées par la police française. D'origine polonaise et domiciliées 58, Rue de Meaux, dans le 19ème Arrondissement, elles sont emmenées rue Nélaton et regroupées, avec plus de 8'000 autres personnes juives, sur les gradins du Vélodrome d'Hiver. Icek, le père de Marie, jadis tailleur dont la boutique fut fermée en raison du statut des Juifs leur interdisant de détenir leur propre commerce, échappe à la rafle car il se trouve dans les Ardennes, où il travaille comme ouvrier agricole. Le 19 juillet, Estera et Marie font partie d'un contingent de détenus envoyé dans le Loiret, plus précisément au camp de Pithiviers (d'autres iront dans celui de Beaune-la-Rolande). Douze jours plus tard, Estera, comme tant d'autres parents, est séparée de force, et dans l'horreur que l'on peut imaginer, de son enfant et embarquée dans le convoi no. 13, à destination d'Auschwitz. Marie reste seule. Elle ne reverra plus jamais ses parents. A l'arrivée en Pologne, les 1048 déportés, tous des adultes, sont immatriculés (et tatoués à l'encre bleue du camp d'Auschwitz), ce qui signifie qu'ils vont pouvoir travailler. Le reste sera immédiatement gazé. On ignore quand et comment Estera va mourir (de fatigue, de faim, de maladie, abattue ou sélectionnée pour une mise à mort dans une chambre à gaz), mais tel sera son destin…
Dans le camp de Pithiviers, Marie, comme beaucoup d'autres enfants, tombe malade. Elle est d'abord atteinte par la scarlatine, puis par la varicelle. Faible et intransportable, elle échappe ainsi aux deux autres transports qui vont quitter, le 3 et le 8 août (convois no. 14 et 16), Pithiviers pour Auschwitz. Malheureusement, elle ne pourra échapper à celui du 21 septembre, convoi no. 35, le dernier partant directement des camps du Loiret. Le train met deux jours pour arriver en Haute-Silésie. Plus de 150 hommes sont débarqués à Kosel (sous-camp d'Auschwitz) pour y travailler et, à Auschwitz même, 65 hommes et 144 femmes subissent le même sort. Le reste du convoi, dont fait partie Marie (il y avait à bord, 163 enfants et adolescents de moins de 18 ans) est immédiatement gazé. La maman de Marie était-elle encore en vie ce 23 septembre 1942? A-t-elle vu son sa petite fille arriver et être dirigée vers les chambres à gaz? Nul ne le sait. Pas même leur mari et père. Ce dernier, en 1943, quitte les Ardennes pour la Dordogne, via Paris, où il se met à la recherche de sa femme et de sa fille, bien entendu sans succès. Plus tard, il se remariera et aura un fils. C'est celui-ci qui, à la mort de son père, trouvera dans son portefeuille les lettres qu'il avait reçues de Marie, alors qu'il travaillait à Frenois, dans les Ardennes. Sept lettres émouvantes d'une petite fille à son papa, la première envoyée du Vel d'Hiv, toutes les autres du camp de Pithiviers…

La première lettre, expédiée du Vélodrome d'Hiver entre le 16 et le 19 juillet 1942.
Cher papa
On nous emmène au Vélodrome d'hiver mais faut pas nous écrire maintenant parce que c'est pas sûr qu'on restera là.
Je t'embrasse bien fort et maman aussi,
ta petite fille qui pense toujours à toi,
Marie
En yiddish, sous la signature de Marie, sa maman a ajouté:
Porte-toi bien : ta Rayzel...

Plusieurs des lettres suivantes sont difficilement lisibles. Je n'en poste donc pas les photos ; mais le contenu est livré tel quel, avec les émouvantes fautes d'orthographe d'une petite fille de 11 ans...
​
Deuxième lettre, la première envoyée du camp de Pithiviers :
​Mon cher papa
Je suis malade, j'ai la scarlatine, ce n'est pas très grave mais ça dure très longtemps. Il faut rester 40 jours au lit, les premiers jours on n'a pas le droit de manger, alors on boit du lait. Je suis en très bonne santé. il y a 18 jours que je suis malade. on mange bien, de la purée de pommes de terre, du riz, du vermicelle.
Je t'embrasse bien fort ta petite fille qui t'aime
Marie
Troisième lettre :
​27 août 1942
Mon cher papa
je profite de mon temps pour t'écrire une deuxième carte. je m'exuse de ne pas avoir écrit plus tôt parce que dans l'infirmerie il y a des enfants plus petits que moi alors quand l'infirmière et la dame qui s'occupe des enfants malades ne sont pas là les grands doivent s'occuper des plus petits. J'ai retrouvé mes camarades de Paris. J'ai vu Fanny avec son petit frère. quand j'étais pas malades je jouais tout le tant avec elle et aussi j'ai retrouvé Robert avec sa mère et son père. alors je ne m'ennuyais pas.
je t'embrasse bien fort.
ta petite fille qui t'aime beaucoup
Marie
Quatrième lettre :
​Le 29 août
Mon cher papa
J'espère que tu ne t'ennuie pas de trop et que les pommes de terres poussent bien. moi ça va bien mais je m'ennuie quand même un peu. Il y a quelques jours on s'est bien amuser. la dame qui nous garde nous a donné du pain d'épice avec des poires et des prunes on s'est bien régaler. la dame est très gentille avec moi. on est très gâtée. s'est bon ce qu'on nous donne à manger seulement on a pas le droit de manger des choses salées alors quand c'est pas sucré c'est pas bon. Je pense beaucoup à toi. est-tu en bonne santé? moi si seulement je suis fatiguée de rester dans mon lit alors je me lève un peu. Je n'ai plus rien à t'écrire.
Je t'embrasse bien fort.
ta petite fille qui t'aime
Marie
Cinquième lettre, parfaitement lisible.

Cinquième lettre, très lisible.
Sixième lettre :
Phitiviers le 11 9/42
Mon cher papa
je m'exuse de ne pas t'avoir écrit plus tôt. tu va pouvoir m'envoyer un colis 2 fois par mois et une lettre tous les semaines. dans l'enveloppe tu va en trouver une autre dans laquelle il y aura une fiche que tu devra coller sur l'enveloppe. la lettre tu vas m'écrire il faut la mettre dans l'autre enveloppe. je ne te demande pas grand chose parce je sais que tu ne pourra pas m'envoyer beaucoup. quand retournera-tu à Paris. moi je m'ennuie beaucoup.
Je t'embrasse bien fort.
ta petite fille qui t'aime beaucoup
Marie
Septième et dernière lettre, la plus émouvante, bouleversante, déchirante, écrite trois jours seulement avant la déportation de Marie, cinq jours avant sa mort, un mois avant son 11ème anniversaire...
Pithiviers, le 18 9/42
Mon cher papa
Il y très longtemps que je n'ai t’aie pas écris parce j’attendais la permission d’écrire des lettres. tu va pouvoir m’envoyer une réponse dans l’autre enveloppe. je voudrais si tu peux que tu m’envoie ma photos, celle de maman et la tienne. il y a très longtemps que je ne t’ai pas vu. j’espère que je te reverrais bientôt. essaie de me faire sortir ainsi je serais avec toi, ici je perds toutes mes forces. j’ai beaucoup maigris. je suis encore malade. j’ai attrapé une autre maladie, la varicelle. il y a des gens qui disent qu’on va libérer les enfants qui ont moins de 16 ans. j’espère que j’aurai la réponse le plus tôt possible. Sois en bonne santé. surtout ne tombe pas malade comme moi je fais. ne t’ennuie pas comme [moi?] car je pleure souvent en pensent à toi.
Ta petite fille qui t’aime et qui t’embrasse bien fort
Marie

Remarque : Les mentions concernent le détail des divers convois de déportation cités en ouverture de ce sujet, proviennent du "Calendrier de la persécution des Juifs de France", le remarquable et exhaustif (plus de 2'000 pages) ouvrage de référence de Serge Klarsfeld. Cette dernière lettre de Marie y figure également...
Dr. Janusz KORCZAK - Avec ses enfants jusqu'au bout
Henryk Goldszmit, dit Janusz Korczak, naît à Varsovie le 22 juillet 1878 ou 1879 (son père semble avoir omis de faire inscrire l'événement au registre des naissances). Médecin, pédiatre, éducateur et écrivain juif, il voue tout son existence à la cause des enfants. Disciple de Pestalozzi (entre autres), on le considère comme l'inspirateur de la "Convention Internationale des Droits de l'Enfant" (CIDE), un texte à l'origine proposé par la Pologne et adopté par l'ONU en 1989. Le docteur Korczak, secondé par Stefania Wylczinska, crée , dès 1911 à Varsovie, deux orphelinats dans lesquels il institue une sorte de République des enfants, comportant ses propres parlement, journal, radio et tribunal, ceci afin de faire reconnaître ceux-ci comme sujets de droit et les défendre en toutes circonstances. En 1940, après l'invasion de la Pologne par les nazis, il est contraint, avec sa "petite république", de s'installer dans le ghetto de Varsovie. Ainsi, il va passer avec eux et dans l'horreur que constituait le plus grand ghetto juif polonais (jusqu'à 400'000 âmes), les deux dernières années de sa vie, se consacrant corps et âme au bien-être de ses petits orphelins…
Mais, dès le 22 juillet 1942 (jour de son anniversaire), l'évacuation du ghetto débute et les convois de déportation se succèdent sans faiblir. La plupart des malheureux qui les constituent iront mourir au camp d'extermination de Treblinka. Le lendemain, après avoir refusé de signer, sur demande des nazis, l'ordre de déportation de 10'000 juifs par jour, Adam Czerniakow, chef du Judenrat, se donne la mort. Les SS se passent de sa griffe et, au début du mois d'août, l'orphelinat est sur le point d'être évacué. Janusz Korczak est dispensé de déportation, mais il refuse de quitter les enfants. Au matin du 5 ou du 6 août, Stefania Wylczinska et une dizaine d'éducateurs, ainsi que 192 enfants, se mettent en route pour l'Umschlagplatz, le lieu d'embarquement des trains à destination de Treblinka, situé à une centaine de kilomètres de Varsovie. Les menant tous, et tenant deux petits enfants par la main, Janusz Korczak, tête haute et ouvrant le chemin, a décidé d'accompagner sa troupe de déportés jusqu'au bout…

Dès son entrée dans le ghetto de Varsovie, le docteur Korczak se lance dans la rédaction d'un journal. Il l'interrompt après quelque temps mais le reprend en mai 1942. Publié en 1957, "Journal du Ghetto" est traduit en français 22 ans plus tard et édité chez Robert Laffont. Les écrits du pédiatre polonais prennent fin en date du 4 août 1942, soit à la veille de sa déportation. Voici les toutes dernières lignes que cet homme admirable a rédigées à l'ultime page de son journal :
Le 4 août 1942.
- J'ai arrosé les fleurs. Pauvres plantes de l'orphelinat! Les plantes d'un orphelinat juif. La terre, brûlée par le soleil, a respiré. La sentinelle en faction observait mon travail. Etait-elle agacée de me voir vaquer à cette paisible occupation dès six heures du matin? Elle se tenait debout. Les jambes écartées, et me regardait…
(...)
- J'arrose les fleurs. Ma calvitie à la fenêtre – quelle bonne cible cela ferait! Il a un fusil. Pourquoi reste-t-il comme ça, à regarder tranquillement ? Il n'a pas reçu d'ordre. Peut-être était-il instituteur à la campagne, ou notaire, ou balayeur des rues de Leipzig, garçon de café à Cologne ? Que ferait-il si je lui faisait un petit signe de la tête? Un geste amical de la main? Il ne sait peut-être même pas ce qui se passe? Il est peut-être arrivé hier, de très loin?…
​
Janusz Korczak, Stefania Wylczinska, la dizaine d'éducateur/trices de l'orphelinat et les 192 enfants déportés ont été exterminés dans les chambres à gaz de Treblinka dès leur arrivée. Le même jour et dans le même camp, 4'000 autres enfants évacués du ghetto de Varsovie subirent le même sort…
​
Stèle à sa mémoire, dans le camp de Treblinka. "I DZIECI" signifie "LES ENFANTS".


Les Enfants d'Izieu - Une partie des 44 enfants juifs hébergés par les époux Miron et Sabine Zlatin (au centre de la photo) dans une maison de la commune située dans le département de l'Ain. Raflés le 6 avril 1944 sur ordre de Klaus Barbie, chef de la Gestapo de Lyon, ils ont été déportés à Auschwitz-Birkenau, la majoritée d'entre eux à bord du convoi no. 71, dans lequel se trouvait également Simone Veil. Si elle a survécu, tous les enfants ont finalement été exterminés...

Plaque commémorative scellée sur un mur de l'entrée de l'église de Zamosc (Pologne). Elle est dédiée aux enfants de la région déportés et assassinés par les nazis entre 1940 et 1944. Ils n'étaient pas juifs, mais de familles déplacées de leurs villages pour faire place à des colons de souche allemande (thème principal de mon roman "Ania - Une enfance briséee").
Les deux photos suivantes représentent Ania sur son lit d'hôpital peu avant son décès, et le monument érigé (dans le cimetière de Lublin) à la mémoire des ces milliers de petites victimes totalement innocentes



Camp de concentration et d'extermination de Bergen Belsen (Allemagne). Les deux soeurs de 19 et 16 ans sont décédées ici à la fin de la guerre. Anne est mondialement connue pour son journal intime, contant sa vie d'adolescente allemande juive cachée pendant 2 ans dans un appartement d'Amsterdam. Déportée avec sa soeur en 1944 à Auschwitz, elles furent transférées dans ce camp-ci avant la libération du camp de Pologne par les Russes. Anne est sans doute décédée du typhus, en février ou mars 1945

Premier camp d'extermination nazi sur le sol polonais, Chelmno (en allemand Kulmhof am Neer) fut ouvert fin 1941. Entre 150'000 et 200'000 Juifs et Tsiganes y furent assassinés. Cette petite stèle y a été érigée à la mémoire des enfants de Lidice (voir "Home"), et de la région de Zamosc (voir ci-dessus), dont beaucoup ont péri dans ce camp. Les autres victimes sont principalement issues du ghetto de Lodz, dont la "liquidation" débuta à l'été de 1944.

Plaque commémorative apposée sur les murs d'une grande maison de Bruczkow, village polonais situé entre Lodz et Wroclaw. Traduction : "C'est ici que, pendant l'occupation hitlérienne ont été logés des milliers d'enfants polonais destinés à être germanisés". Dans cette bâtisse toujours sur pieds, une spécialiste autrichienne de la race aryenne, la "Professor Dr. Hildegard Hetzer", jugeait la capacité des enfants à être dignes ou pas de se voir rattachés à cette "race pure", seule valable aux yeux des nazis. Ce sujet, lié à l'histoire des "Lebensborn", fait l'objet d'un chapitre de "Ania - Une enfance brisée".