DESTINS D'ENFANTS
Histoires tragiques de celles et ceux qui représentent notre bien le plus précieux
Dernières mises à jour : Page Perso, le 3 décembre - Pages 1 et 8, le 19 novembre - Page 7, le 11 novembre 2025
Lebensborn / Rapt et germanisation d'enfants
Spécialité propice à éclairer les tréfonds d'un esprit nazi ayant complètement basculé dans la démence, l'histoire des Lebensborn relate des faits que peu de gens connaissent ou qu'ils ont oubliés : des horreurs commises par les maîtres du Reich et leurs exécutants, dans certains cas tout aussi insoutenables que leur haine envers les peuples jugés inférieurs et exterminés par eux sous ce prétexte. Dans les deux cas, le maître d'œuvre est le même: Heinrich Himmler. Reichsführer SS depuis 1929, nazi fanatique et raciste fou, son admiration pour la race nordique va le pousser d'abord à créer, dès le milieu des année 30, la "Lebensborn eingetragener Verein" (Association enregistrée Lebensborn)…
En gros, les Lebensborn (Fontaines de vie), sont des maternités du Reich destinées à favoriser la procréation selon les critères dits aryens. Cet organisme, placé sous l'égide de la SS et, plus spécialement, du RuSHA (Rasse-und Siedlungshauptamt - Bureau pour la race et le peuplement), est chargé d'accueillir les futures filles-mères (volontaires) enceintes des œuvres d'un aryen pure souche. Tous les soldats ou officiers SS ayant dû, pour intégrer ce corps dit d'élite, prouver la pureté de leurs racines (arbre généalogique) au moins depuis 1750, ces fanatiques étaient naturellement poussés par le régime à procréer. Cela faisait partie de leur devoir ("Chaque SS se doit d'offrir un enfant aryen à son Führer!"), bien entendu en fécondant des femmes répondant aux mêmes critères raciaux. Le mariage n'était pas spécialement favorisé, car seul comptait le fait de "produire" des enfants de type nordique…
Les femmes étaient donc, avant l'accouchement, prises en charge par les foyers Lebensborn; elles y mettaient au monde leur bébé et elles pouvaient, si elles le désiraient, le garder. Dans le cas contraire, ces derniers étaient élevés par l'institution et, plus tard, destinés à l'adoption par des couples sans enfants, voire stériles. En Allemagne, dix maternités Lebensborn ont été créées. Il y en eut neuf en Norvège (un pays jadis assez ouvert aux idées nazies sur le sujet), trois en Autriche et en Pologne, deux au Danemark, une en Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg et en France. Cette dernière se trouvait dans la commune de Lamorlaye, près de Chantilly, au nord-est de Paris. Il est difficile d'estimer avec précision le nombre de naissances issues de cette pratique assez spéciale. Cependant, le chiffre de 16'000 semble conforme pour les seules Lebensborn d'Allemagne et de Norvège…
Ce nombre semblant assez dérisoire aux yeux de Himmler, dont le cerveau ravagé ne fut jamais à court d'ignobles idées, il fut bientôt prêt à en présenter une autre, beaucoup plus horrible encore. Dans les régions occupées de l'est, notamment dans le sud-est de la Pologne, il était connu de l'occupant qu'un grand nombre d'habitants correspondait aux critères raciaux de l'idéologie nazie. Himmler ordonna donc que les enfants aux cheveux et yeux clairs soient purement et simplement arrachés à leurs parents et emmenés sans le Reich pour y être germanisés. L'effort principal porta sur les plus jeunes (2 à 6 ans), ceci pour des raisons évidentes de mémoire, plus facile à modeler et à convertir aux idées racistes des nazis. Mais des enfants plus âgés (jusqu'à 16 ans) furent aussi enlevés…
Ainsi donc, principalement en Russie, Ukraine, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Biélorussie et sourtout Pologne, on estime à près d'un million le nombre d'enfants arrachés à leurs familles. Les parents, menacés de mort, soit se taisaient, soit étaient déportés dans les camps de travail ou, dans les cas d'extrême insoumission, abattus sur place. Dans ce million d'enfants kidnappés, tous ne furent pas germanisés. Sélectionnés dans leur village natal et/ou de résidence selon des critères purement visuels, ils étaient d'abord emmenés dans des centres de tri où, après des examens approfondis, on s'apercevait alors que leur aryanisme était loin d'être systématique. Et tous ceux qui n'étaient pas déclarés comme tels étaient envoyés dans des camps de travail pour enfants, avec la fonction d'esclaves du Reich. Mais, pour la seule Pologne, environ 200'000 enfants ont été jugés aptes à l'adoption et envoyés, via les foyers Lebensborn, en Allemagne. Après la fin de la guerre, dix à quinze pour cent seulement de ces malheureux ont pu regagner leur Pologne natale, dans laquelle, des dizaines de milliers de parents ont attendu, en vain, le retour de leur propre enfant…
En 1947, en marge du procès de Nuremberg, les principaux responsables du RuSHA furent jugés par les Américains. Les deux plus importants d'entre-eux (Otto Hoffman et Richard Hildebrandt) furent condamnés à 25 ans de prison chacun. Le premier fut libéré en 1954 et le second décéda en prison en 1952. Le directeur de l'Association Lebensborn, Max Sollman et le médecin chef Gregor Ebner, furent déclarés coupables, mais emprisonnés alors depuis deux ans déjà, ils n'eurent aucune peine supplémentaire à accomplir. Pour ce qui est du rapt des enfants des territoires occupés de l'est, les principaux responsables pour la seule Pologne (en plus des millions de Juifs qu'ils ont envoyés eux-mêmes dans les camps d'extermination), l'Obergruppenführer Odilo Globocnik, chef de la SS et de la Police du district de Lublin et Hans Frank, Gouverneur général de la Pologne (hors zone annexée), la mort fut la seule justice de leur mandat. Le premier s'est suicidé en mai 1945 et le second, jugé coupable de crimes contre l'humanité lors du procès de Nuremberg, a été pendu en octobre 1946…
Lors de mon premier voyage dans la région de Zamosc, en mai 2010, j'ai été frappé par le nombre élevé de femmes et d'enfants aux cheveux et aux yeux clairs. Cela n'est pas étonnant car la région qui entoure cette superbe petite ville du sud-est de la Pologne, fait partie de celles qui ont payé le plus lourd tribut aux idées racistes insoutenables d'une idéologie à forte déviance, responsable de l'une des pires tragédies (pourtant si mal connue) de l'histoire du 20ème siècle. Le livre de Marc Hillel et Clarissa Henry est sans doute celui qui traite le plus en profondeur de ce sujet. Ouvrage remarquable, émouvant et qui se termine sur une image terrible: celle d'une dame polonaise, Madame Ewertowska, âgée d'une soixantaine d'années mais qui en fait quinze de plus, photographiée en 1972 et visiblement jamais remise de l'enlèvement de sa fille Eugénia, le 27 septembre 1943. Celle-ci a été adoptée en 1947 par une famille allemande vivant dans la région de Hambourg. Grâce à la Croix–Rouge polonaise, la mère, bien plus tard, a retrouvé la trace de sa fille. Mais Eugénia, la mémoire lavée par les méthodes d'un Lebensborn de l'époque, avait définitivement tiré un trait sur ses origines et il était hors de question pour elle d'entendre parler de sa mère biologique. Une seconde mis à mort de cette femme au destin on ne peut plus tragique...
Dans "Ania - Une enfance brisée", le rapt et la germanisations d'enfants aux caractéristiques physiques aryennes, constituent ls thème principal de la première des deux parties du roman.

"Au nom de la race", écrit par Marc Hillel, avec la collaboration de Clarissa Henry, publié aux Editions Fayard en 1975, est sans doute le premier ouvrage sérieux sur le problème de la germanisation d'enfants durant la Seconde Guerre mondiale.

L'image la plus connue du Lebensborn "Hochland" de Steinhöring, village situé à une dizaine de kilomètres à l'est de Münich. Aujourd'hui, ce bâtiment n'existe plus. (Photo: Bundesarchiv, 1938)
Ci-dessous, cette photo-ci n'est pas datée, mais elle a certainement été prise après la guerre. Aujourd'hui disparu, "Hochland" subsitait encore. Le grand bâtiment figurant au centre de la photo est actuellement la pièce maîtresse d'un centre pour handicapés. Tout au bas du cliché, on aperçoit la rive d'un petit étang.


A l'intérieur, rien ne semble très différent d'une pouponnière typique de l'époque... (Photo: Bundesarchiv, 1938-44)

Scène hallucinante : photo du Führer en arrière-plan, uniformes et objets ostentatoires de la SS, celui qui administre le sacrement du baptême (prêtre, diacre ?), lui-même n'échappe pas à la règle... (Photo: Bundesarchiv, 1938-44)


Une nurse d'un Lebensborn inconnu. (Photo: Bundesarchiv, 1943)
Osons un petit calcul, valant ce qu'il vaut : 9 Lebensborn allemands, pour 9'000 naissances en 9 ans d'existence. Celui de Steinhöring étant le plus ancien, il a sans doute été le plus productif, si bien qu'on peut sans risque de se tromper lui attribuer plus de 1'000 naissances. Disons 1'600 (en 3285 jours). Cela nous fait donc une naissance tous les deux jours. Sans doute dérisoire pour une maternité moderne mais qui fait réfléchir lorsque l'on sait qu'elle émane d'une procréation sélective issue des critères raciaux les plus abjects...

L'endroit a considérablement évolué depuis 1945. Si l'histoire du lieu n'était pas mentionnée à l'entrée du centre, il serait bien difficile de deviner que c'est ici qu'a vu le jour, en 1936, le premier Lebensborn nazi...

L'endroit a considérablement évolué depuis 1945. Si l'histoire du lieu n'était pas mentionnée à l'entrée du centre, il serait bien difficile de deviner que c'est ici qu'a vu le jour, en 1936, le premier Lebensborn nazi...
Par contre, le petit étang existe toujours et il est magnifique. Le Lebensborn se trouvait derrière le rideau des arbres.

"Westwald", le Lebensborn français de Lamorlaye

Situé au sud de Chantilly et jadis baptisé "Westwald", les nazis l'ont inauguré le 6 février 1944. Le centre ne "produisit" apparemment que quelques dizaines de nouveaux-nés. Il fut fermé le 10 août de la même année, soit quinze jours avant que les alliés ne libèrent Paris. Aujourd'hui ce domaine, nommé "Bois-Larris", est occupé par la Croix-Rouge française, qui en a fait l'acquisition en 1980.
Rendu sur place en 2014, le domaine abrite un manoir caché derrière un rideau d'arbres. Sans que l'on me permette de prendre quelques photos, l'accès proprement-dit m'a été refusé. Sans doute en raison du passé de cet endroit. Les photos ont été prises depuis l'extérieur du domaine.
Entre 2012 et 2019, j'entretenais "Noublions jamais", un site web consacré aux horreurs commises par les nazis. Ces photos en faisaient partie. Or, en 2015, en vacances en Polynésie, je reçois un mail d'une dame chargée des programmes TV de "RMC Découvertes". Une émission traitant des Lebensborn était en cours d'élaboration et, n'ayant comme moi pas eu le OK de la Croix Rouge pour visiter l'ex-Westwald, elle me demandait l'autorisation d'utiliser les photos publiées sur mon sit Internet. Ce que j'ai accepté sans autre. Quelque temps après, elle m'informait que, si d'autres anciens centres Lebensborn avaient pu être traités dans l'émission de RMC, l'histoire de celui de Lamorlaye avait été abandonnée. Raison invoquée : trop peu de naissances en six mois d'existence.
J'en suis demeuré très sceptique, me demandant si l'omerta n'en serait pas la vraie raison, la Croix Rouge Internationale n'étant pas vierge de toute critique quant à son comportement durant la 2ème Guerre mondiale...

Les enfants exterminés par les nazis en Europe (1933-1945)
Entre 2009 et 2023, j'ai visité tous les Camps d'extermination nazis situé en Pologne, ainsi que plusieurs camps de concentration et d'internement/transit dans des pays occupés par les nazis. La carte ci-dessous regroupe tous les camps vus (19), avec les dates de mes visites. On remarque que je me suis rendu huit fois dans celui de Lublin-Majdanek ; cela s'explique par le fait que l'action de mon roman "Ania - Une enfance brisée" (du moins sa 1ère partie) se déroule majoritairement dans la Voïvodie de Lublin, située dans le du sud-est de la Pologne.

Si le camp d'extermination d'Auschwitz Birkenau fait état de 232'000 enfants de moins de 16 ans assassinés (sur 1'100'000 victimes) ce premier nombre représente environ 21 % du total. Je n'ai pas connaissance du bilan des autres camps, mais l'on peut estimer que le pourcentage doit être sensiblement le même, voire plus élevé. En effet. Selon Raul Hilberg, l'historien américain ayant mené l'étude la plus sérieuse sur le sujet, le nombre de Juifs ayant péri au cours de la Shoah s'élève au minimum à 5'500'000 (cf. son livre "La Destruction des Juifs d'Europe), dont 1,5 millions d'enfants de moins de 16 ans. Leur proportion atteint ainsi environ 27 %.
Les camps d'extermination ont mis à mort environ 3 millions de Juifs. Les autres sont morts dans les camps de concentration, dans les ghettos de villes situées dans les pays occupés, lors des transports de toutes ces pauvres victimes ; et aussi, il ne faut pas l'oublier, lors de ce que l'on appelle maintenant la Shoah par balles. Elle consistait, pour les troupes suivant la Wehrmacht dans sa conquête de l'Union soviétique, à terminer le "travail", c'est à dire à éliminer tout ce qui ne plaisait pas aux nazis et qui avait passé entre les gouttes : édiles communistes, Juifs, malades, asociaux, etc.... La méthode utilisée : rassemblement des personnes dans un endroit offrant de grandes possibilités de creusement de fosses communes, et mis à mort par le tir d'une balle (fusil ou pistolet) dans la nuque. On estime à 1'200'000 le nombre de personnes ainsi exterminées par les dives services de police et de répression du Reich. Dans ce décompte, il semble que le nombre d'enfants soit sensiblement moins élevé.
N'empêche ! Un million et demi d'enfants, cela représente la population de la ville de Zürich et de toute sa banlieue, ou encore toute celle des cantons de Berne et de Genève. Hallucinant. Dans le camp d'Auschwitz, l'on peut voir une immense vitrine, derrière laquelle sont entassés des jouets d'enfants, des poupées, des ours en peluche, de petits vêtements, de la layette, des biberons, j'en passe et des pires encore. À se demander de quoi était constitués l'esprit et l'âme (s'ils en avaient une) de ces misérables nazis (j'insiste : nazis et non allemands) ayant sur ses mains des tonnes et des tonnes de sang humain. Si j'ai un jour désiré me rendre sur les traces de cette barbarie, c'est avant tout pour tenter de comprendre de tels comportements. Mais, plus de 16 ans après ma première visite d'Auschwitz, puis des autres camps, je n'ai toujours pas compris, et je sais désormais que jamais je ne comprendrai. Et ça, voyez-vous, ça me fait vraiment très mal...
Les "Enfants de Lidice" (République tchèque)
A Prague, au matin du 27 mai 1942, en route pour rejoindre son bureau du château de Hradcany, Reinhard Heydrich, depuis huit mois à la tête du Protectorat de Bohème et Moravie, est victime d’un attentat commis par deux agents tchèques, Josef Gabcik et Ian Kubis. Spécialement formés en Angleterre, les deux hommes sont les pièces maîtresses d'un petit commando envoyé en Bohème pour cette opération baptisée "Anthropoïde". Ceci dans le but avoué de porter, par cet assassinat retentissant, un coup au moral des troupes nazies pour lesquelles tout se déroule encore relativement bien dans leur conquête de l’Europe.
Les deux hommes ayant personnellement choisi l'endroit où l'action doit se dérouler (au nord-est de la ville, dans un virage serré censé ralentir fortement la voiture), Gabcik entre en action le premier, mais sa mitraillette s'enraye avant d'avoir pu cracher la première balle. Kubis balance alors une bombe artisanale, visant l'intérieur du cabriolet Mercedes dont la capote avait été abaissée. Malheureusement, l'agent tchèque rate sa cible et son engin explose sous la roue arrière droite de la voiture. L'abject Obergruppenführer SS n'est que blessé au dos, mais il trouvera la force de tirer sur ses agresseurs. Il est transporté dans un hôpital proche du lieu de l'attentat ; là, les médecins affirment que si ses blessures sont sérieuses, ses jours ne semblent pas en danger. Atteint d'une foudroyante septicémie, Heydrich meure cependant le 4 juin.
A Berlin, Hitler entre dans une fureur indescriptible, pestant contres ses généraux qui ne prennent pas la peine de se protéger efficacement lors de leurs déplacements. Il charge alors le Gruppenführer SS (général de division) Karl Hermann Frank, chef de la Police et des SS dans le Protectorat, de faire toute la lumière sur cette affaire et de se montrer sans pitié pour les auteurs de cette intolérable provocation. Très vite, l'enquête tend à prouver que les deux agresseurs ont séjourné à Lidice, un petit village du nord du pays. Pour les nazis, il ne fait aucun doute que les habitants les ont aidés dans le travail préparatoire de l'attentat. En conséquence, un châtiment exemplaire doit être mis en oeuvre envers la population. Le 10 juin, les SS débarquent dans le village. Leur ordre, le détruire totalement, exterminer tous les hommes (173) et envoyer les femmes (198) en camp de concentration. Les 98 enfants connaissent un sort différent : 9 sont destinés à l'aryianisation, 7 sont envoyés à l'orphelinat de Prague, les 82 autres sont envoyés au camp d'extermination de Chelmno et immédiatement gazés.

Les Enfants de Lidice : Quatre-vingt-deux statues de bronze réunies dans un groupe saisissant de réalisme. Une oeuvre en tous points remarquable de l'artiste tchèque Marie Uchitylova.
