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1. Histoire d'un roman

 

En juin 2014, aux Editions L'Harmattan, paraît mon premier roman. Il est intitulé "Ania - Une enfance brisée". Sujet : Au cours de la Seconde Guerre mondiale, et parallèlement à l’extermination des Juifs de Pologne, les nazis se livrent, dans le Sud-Est du pays, à une traque intensive d’enfants en bas âge possédant des caractéristiques physiques aryennes. Arrachés par la force à leurs parents, ils sont destinés à être germanisés, puis adoptés par des couples allemands vivant dans le grand Reich. Parmi les dizaines de milliers d’enfants ayant subi ce sort cruel, par une glaciale matinée de février 1943, le destin d’Ania soudain bascule. Commence alors pour elle un voyage incertain, oscillant sans cesse entre l’oubli, l’apaisement et son aspiration légitime à ce que justice lui soit rendue.

40 années de mûrissement

Au cours des quatre années qu'a duré l'élaboration de "Ania – Une enfance brisée", j'ai eu tout loisir de réfléchir à la motivation profonde m'ayant poussé à écrire cette histoire. Quatre ans, c'est beaucoup de temps pour élaborer un roman de 290 pages. Mais cela ne représente que peu de choses en regard d'un parcours de vie adulte tout au long duquel l'écriture a constitué mon principal moyen d'expression. Je pourrais dire que ce livre a en fait plus de quarante ans d'histoire. Inexorablement, il devait naître un jour...

Enfance & adolescence : un beau gâchis

Ayant été privé de parole durant mon enfance et mon adolescence, il fallait bien trouver un autre moyen de m'exprimer. Non pas que j'eusse des choses spécialement intéressantes à dire, mais parce que mon tempérament de bélier devait fuir à tout prix la passivité qu'imposait un système éducatif contre lequel je ne pouvais décemment pas lutter. Ainsi, à l'école, et sous la houlette d'enseignants (à une exception près tous masculins) très peu pédagogues, je n'ai éprouvé du plaisir (mise à part la récréation) que dans l'étude et la pratique de trois matières : la géographie, le dessin et, surtout, la rédaction.

Une timidité maladive

Vingt ans de cette éducation m'ont fait parvenir à l'âge adulte. Je quittai le home familial nanti de la seule certitude que mon incompréhension des adultes et mes doutes sur mes éventuelles capacités à accomplir quoi que ce soit, allaient sérieusement me compliquer la vie. Me lançant dans la jungle, tel le coucou tombé du nid par un soir de grand vent, j'affichais cette timidité maladive qui allait me coller aux basques durant quelques longues décennies. Je ne sais plus qui a dit : "On ne guérit jamais tout à fait de son enfance". La mienne, si elle fut douloureuse, se révéla pourtant le terreau propice à favoriser un moyen d'expression qui, pour moi, s'est avéré infiniment moins traumatisant que la parole : l'écriture.

Première publication et dix ans de bonheur (et de silence)

Ainsi passèrent les années. Trop timide pour me déclarer à celles qui faisaient vibrer mon cœur, je leur écrivais et envoyais, anonymement, de petits textes très enflammés. En 1988, à compte d'auteur, je fis éditer "Passions et déchirements", un court recueil de "textes poétiques" (je suis trop admiratif du travail de Verlaine, Rimbaud ou Apollinaire pour oser appeler cela de la poésie). Sur les dix-huit textes ainsi réunis, dix faisaient l'éloge de la femme. La dernière décennie du siècle voyait la naissance de mes filles, un mariage et le bonheur d'un père de famille comblé. Comme j'étais heureux auprès des miennes, je cessai d’écrire pendant dix ans.

Et les ravages de l’errance arrivèrent

La décennie suivante s'est inscrite en parfait contrepoint à ce bonheur pour lequel je n’étais pas fait (ou n'avais pas mérité) : inéluctable divorce et, en découlant directement, privation traumatisante de mes enfants. Pire douleur de toute ma vie, cet enfer a duré sept ans, de 2001 à 2008. Mon besoin d’écrire étant réapparu, je l’exprimai concrètement sur divers blogs lisibles (et risibles aussi quant à la façon dont parfois je m’y répandais) sur le net. Et puis, ma vie étant devenue insignifiante, il m’a fallu faire un choix : vivre ou crever. Contre toute attente, le sauvetage est venu d’un livre, le plus beau que j’aie lu à ce jour : "Si c’est un homme", de Primo Levi. Le docteur en chimie italien, Juif interné dans le camp de Monowitz (dépendance d’Auschwitz), imposait à mes yeux incrédules, l’exemple le plus bouleversant, le plus poignant de ce qu’est une souffrance. La mienne, dès cet instant, devenait presque insignifiante.

Les doigts dans la prise

Sans pouvoir expliquer pourquoi, la Shoah ne m’avait jusqu’alors que peu interpellé. Le chef-d’œuvre de Primo Levi, découvert en septembre 2008, telle une gigantesque prise de conscience allait remédier à cette lacune. Avec une avidité, je me lançai dès lors dans une lecture passionnée de toute littérature traitant le sujet. Et puis, très exactement un an plus tard, ce fut la découverte du camp d’Auschwitz-Birkenau : traumatisante, la plus grande claque jamais reçue dans ma vie (bien plus violente encore que celles que mon père m'administrait jadis). Après deux jours passés à côtoyer l’indicible, l’horreur absolue, la barbarie dont peut parfois faire preuve l’être prétendument le plus évolué de la planète, une autre gifle m’arriva en pleine poire : dans la librairie du musée, et dans un ouvrage traitant des six camps d’extermination nazis érigés sur le sol polonais, je découvrais la photo d’Ania Rempa.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un sens à ma vie sans mes enfants

Immédiatement, le besoin de tout savoir sur le destin de cette petite fille, tellement agressée par la vie, s’est fait sentir. Et très vite l’idée d’écrire son histoire m’est apparue. Moi qui avais, au cours des deux années précédentes, vainement tenté de faire éditer un premier ouvrage, je tenais là le sujet d’une histoire incontournable. La précédente, celle qui n’a donc pas été éditée, parlait de moi, de ma pauvre vie, de la souffrance d’un père séparé de ses filles qui représentaient, finalement, ce que j'avais réussi de mieux dans mon existence. Immensément attaché à elles, qui vivaient heureuses auprès de leur mère et dans la pratique de leur passion équestre, j’avais enfin compris que de parler d’elles pour soulager ma souffrance n’était pas la bonne solution. C’est d’Ania que je devais parler. Egaré dans la mienne, c’est elle que je devais faire renaître à la vie.

Au travail !

Ania a sa propre histoire, courte et tragique. Sur ses six seules années de vie, quatre se sont déroulées dans son pays, la Pologne, occupée par les nazis. Reconstituer, prolonger son parcours en lui redonnant vie, nécessitait donc de m’atteler à un roman historique. Devenu passionné d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, cet augure me ravissait. Parce que j’aurais été bien incapable de me plonger dans la rédaction d'un roman se déroulant hors de ce contexte. Je dois avouer que la littérature romanesque antérieure au 20ème siècle n’a que peu d’attrait sur moi. Mes auteurs préférés sont Antoine de Saint-Exupéry, Romain Gary et Jorge Semprun, tous natifs de ce siècle ; passionné de cinéma, les films d’époque, de cape et d’épée, les westerns et autres péplums me laissent en général indifférent. Et surtout, ayant lu, étudié et tellement appris de ce second conflit mondial et des horreurs commises par des humains nommés nazis, il était naturel que ceux-ci offrent l'odieux décor de leurs crimes à l’histoire que j’avais envie de raconter.

L'enfance brisée d'une fillette, devenue une femme tentant de vivre avec.

"Ania" est l’aboutissement d’une vie passée à écrire. Je ne considère pas ce roman comme une œuvre littéraire, parce que je ne suis pas un écrivain. Je suis un conteur d’histoires et j’ai écrit un récit de vie, lancé un cri d’amour, de compassion à tous les enfants qui souffrent. En la vivant, je ne me suis pas rendu compte que mon enfance n’était pas celle que peut espérer tout gosse à sa naissance. Mon mal de vivre, apparu dès la fin de l’adolescence, a duré des lustres et des lustres. En suis-je seulement sorti aujourd’hui ? Pas sûr. Mais si pénibles qu’aient été ces années, je suis persuadé qu’elles m’ont été bénéfiques dans la réalisation de ce projet mené à terme. Parce que, enfant chéri et écouté, dans une enfance baignée d’amour, n’auraient sans doute servi en rien mon besoin vital de m’exprimer. Et puis, au bilan actuel de mes écrits, force est de constater que les femmes et les enfants en constituent la plus grande partie. Rien de plus normal pour un type qui, à soixante balais passés, reste fidèle à la phrase la plus importante qu’il ait jamais rédigée : "Rien ne m’émeut plus qu’un enfant qui pleure, rien ne me trouble autant qu’une femme qui me sourit"...

2. "Lebensborn", rapts et germanisation d'enfants, thèmes majeurs du roman

 

Spécialité propice à éclairer les tréfonds d'un esprit nazi ayant complètement basculé dans la démence, l'histoire des Lebensborn relate des faits que peu de gens connaissent: des horreurs commises par les maîtres du Reich et leurs exécutants, dans certains cas tout aussi insoutenables que leur haine envers les peuples jugés inférieurs, et exterminés par eux sous ce prétexte. Dans les deux cas, le maître d'œuvre est le même, Heinrich Himmler, Reichsführer SS depuis 1929, nazi fanatique et raciste fou. Son admiration pour la race nordique va le pousser d'abord à créer, dès le milieu des année 30, la "Lebensborn eingetragener Verein" (Association enregistrée Lebensborn). En gros, les Lebensborn (Fontaines de vie), sont des maternités du Reich destinées à favoriser la procréation selon les critères dits aryens. Cet organisme, placé sous l'égide de la SS et, plus spécialement, du RuSHA (Rasse-und Siedlungshauptamt - Bureau pour la race et le peuplement), est chargé d'accueillir les futures filles-mères (volontaires) enceintes des œuvres d'un aryen pure souche. Tous les soldats ou officiers SS ayant dû, pour intégrer ce corps dit d'élite, prouver la pureté de leurs racines (arbre généalogique) au moins depuis deux siècles, ces fanatiques étaient naturellement poussés par le régime à procréer. Cela faisait partie de leur devoir ("Chaque SS se doit d'offrir un enfant aryen à son Führer!"), bien entendu en fécondant une femme répondant aux mêmes critères raciaux. Le mariage n'était pas spécialement favorisé, seul comptait le fait de "produire" des enfants de type nordique…

Les futures mères étaient donc, avant l'accouchement, prises en charge par les foyers Lebensborn; elles y mettaient au monde leur bébé et pouvaient, si elles le désiraient, le garder. Dans le cas contraire, le nouveau-né était gardé et élevé par l'institution et, plus tard, présenté à l'adoption par des couples sans enfants, voire stériles. En Allemagne, dix maternités Lebensborn ont été créées. Il y en eut neuf en Norvège (un pays jadis assez ouvert aux idées nazies sur le sujet), trois en Autriche et en Pologne, deux au Danemark, une en Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg et en France. Cette dernière se trouvait dans la commune de Lamorlaye, près de Chantilly, au nord-est de Paris. Il est difficile d'estimer avec précision le nombre de naissances issues de cette pratique assez spéciale. Cependant, le chiffre de 16'000 semble conforme pour les seules Lebensborn d'Allemagne et de Norvège…

Ce nombre semble assez dérisoire, surtout aux yeux de Himmler, dont le cerveau jamais à court d'ignobles idées, fut bientôt prêt à en présenter une autre, beaucoup plus horrible encore. Dans les régions occupées de l'est, notamment dans le sud-est de la Pologne, il était connu de l'occupant qu'un grand nombre d'habitants correspondait aux critères raciaux de l'idéologie nazie. Himmler ordonna donc que les enfants aux cheveux et yeux clairs soient purement et simplement arrachés à leurs parents, et emmenés dans le Reich pour y être germanisés. L'effort principal porta sur les plus jeunes (entre deux et six ans), ceci pour des raisons évidentes de mémoire, plus facile à modeler et à convertir aux idées racistes des nazis. Mais des enfants plus âgés (jusqu'à seize ans) furent aussi enlevés… Ainsi donc, principalement en Russie, Ukraine, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Biélorussie, et surtout en Pologne, on estime à près d'un million le nombre d'enfants arrachés à leurs familles. Si les parents se trouvaient sur place, soit ils se taisaient, soit ils étaient déportés dans les camps de travail, voire même, dans les cas d'extrême insoumission, abattus sur place. De ce million d'enfants kidnappés, tous ne furent pas germanisés. Sélectionnés dans leur village natal et/ou de résidence selon des critères purement visuels, ils étaient d'abord emmenés dans des centres de tri où, après des examens approfondis, on s'apercevait parfois que leur aryanisme était loin d'être systématique. Et tous ceux qui n'étaient pas déclarés comme tels étaient envoyés dans des camps de travail pour enfants, avec la fonction d'esclaves du Reich. Mais, pour la seule Pologne, environ 200'000 enfants ont été jugés aptes à l'adoption et envoyés, via les foyers Lebensborn, en Allemagne. Après la fin de la guerre, dix à quinze pour cent seulement de ces malheureux ont pu regagner leur Pologne natale, là où des dizaines de milliers de parents ont attendu, en vain, le retour de leur propre enfant…

En 1947, en marge du procès de Nuremberg, les principaux responsables du RuSHA furent jugés par les Américains. Les deux plus importants d'entre-eux (Otto Hoffman et Richard Hildebrandt) furent condamnés à 25 ans de prison chacun. Mais le premier fut libéré en 1954 et le second décéda en prison en 1952. Max Sollman, le directeur de l'Association Lebensborn, et le médecin chef Gregor Ebner, furent eux aussi déclarés coupables mais, emprisonnés depuis deux ans déjà, ils n'eurent aucune peine supplémentaire à accomplir. Pour ce qui est du rapt des enfants, les principaux responsables pour la seule Pologne (en plus des millions de Juifs qu'ils ont envoyés eux-mêmes dans les camps d'extermination), étaient le Gruppenführer Odilo Globocnik, chef de la SS et de la Police du district de Lublin, et Hans Frank, Gouverneur général de la Pologne (hors zone annexée). Pour eux la mort fut la seule justice de leur mandat. Si le premier, capturé en mai 1945 en Autriche par les Anglais, avala sa capsule de cyanure peu après son arrestation, le second, jugé coupable de crimes contre l'humanité lors du procès de Nuremberg, fut pendu en octobre 1946…

En mai 2010, lors de mon premier voyage à Zamosc, j'ai été frappé par le nombre élevé de femmes et d'enfants aux cheveux et aux yeux clairs. Cela n'est pas étonnant, car cette région du sud-est de la Pologne fait partie de celles qui ont payé le plus lourd tribut aux idées racistes d'une idéologie à forte déviance, responsable de l'une des pires tragédies (pourtant si mal connue) de l'histoire du 20ème siècle. "Au nom de la race", livre de Marc Hillel et Clarissa Henry, est sans doute celui qui traite le plus en profondeur de ce sujet. Ouvrage remarquable, émouvant et qui se termine sur une image terrible, celle d'une femme polonaise, Madame Ewertowska, âgée d'une soixantaine d'années mais qui en fait quinze de plus, photographiée en 1972 et visiblement jamais remise de l'enlèvement de sa fille Eugénia, le 27 septembre 1943. Celle-ci a été adoptée en 1947 par une famille allemande vivant dans la région de Hambourg. Grâce à la Croix–Rouge polonaise, la mère, bien plus tard, a retrouvé la trace de sa fille. Mais Eugénia, la mémoire lavée par les méthodes d'un Lebensborn de l'époque, avait définitivement tiré un trait sur ses origines et il était hors de question pour elle d'entendre parler de sa mère biologique…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La couverture du livre écrit par Marc Hillel, avec la collaboration de Clarissa Henry, publié aux Editions Fayard en 1975. Pour moi sa lecture, au début de 2010, a été le déclencheur de l'orientation que je devais donner à "Ania - Une enfance brisée". En effet, la photo d'Ania Rempa, assise sur son lit d'hôpital y figure, mais elle est accompagnée de ce commentaire erroné: "Ania Rempa avait 6 ans lorsqu'elle fut enlevée à ses parents à Zamosc. Délivrée du train par des Polonais, elle est morte des suites de malnutrition dans un camp de prisonniers, quelques mois plus tard à Varsovie"...

Remarque : à ma connaissance, et contrairement à ceux traitant des Lebensborn, il n'existe (en 2014) aucun ouvrage en français spécialement dédié aux enlèvements, par les nazis, d'enfants possédant des caractéristiques physiques aryennes. Wikipédia est, aujourd'hui encore, très avare de détails sur le sujet, si bien que "Au nom de la race" demeure pour moi l'ouvrage de référence dans ce domaine.

3. L’idée d’un roman

 

Lors de mon premier voyage en Pologne, en quittant Oswiecim (nom d'Auschwitz aujourd'hui), le camp et sa librairie, dans la matinée du 9 septembre 2009, je ressentais, au fond de moi et sous mon crâne, une certaine saturation. Saturé d’images, d’informations constituant tout ce que j’avais engrangé durant les deux jours que je venais de consacrer à la visite du plus grand camp d’extermination nazi. Tout ce matériel, constitué de visions cauchemardesques, j’allais mettre des semaines et des semaines à le digérer. Parallèlement à cela, la dernière image emportée du camp, je l’ai trouvée dans cette librairie : la photo d’Ania Rempa, fillette de six ans n’ayant jamais mis les pieds à Auschwitz, mais qui en a subi les mêmes horreurs dans celui de Lublin-Majdanek, distant de 320 kilomètres. Ce cliché d’Ania, le seul connu à ce jour, la représente sur son lit d’hôpital, après qu’elle ait été libérée du camp. Son corps affreusement décharné, rachitique, donne une idée sans équivoque de ce qu’elle a dû subir aux mains des SS. Elle ne survivra à cette terrible photographie que l’espace d’une poignée de jours… Après avoir conté, sur mon site web "noublions-jamais.net" (qui n’existe plus aujourd’hui), cette visite traumatisante des deux camps (Auschwitz 1 et Birkenau), il était évident pour moi que la suite de mon besoin (tardif, j’avais déjà 55 ans en 2009) de tout savoir de la barbarie nazie, allait passer par une recherche d’informations concernant cette petite polonaise (qui n’était pas juive) et le calvaire qui, 66 ans jour pour jour avant que je découvre sa photo, la conduirait à une issue fatale des plus insupportables. "Ania – Une enfance brisée" est donc le résultat d’une idée, d’une volonté immédiatement apparue de raconter son histoire et, surtout, de façon romancée. Car ce que j’ai toujours voulu, c’est qu’Ania Rempa revive, qu’elle ait droit à cette période - l’enfance - d’une importance primordiale dans une vie, qu’elle vive son adolescence, qu’elle devienne femme, qu’elle connaisse l’amour, qu’elle aime et qu’elle soit aimée…

Prémices d’écriture

J’ai lu "Au nom de la race", l’ouvrage référence de Marc Hillel traitant des Lebensborn et des enlèvements d’enfants dans les pays occupés de l’est par les nazis, au début de 2010. La même photo d’Ania, découverte à Auschwitz, y figurait. C’est donc sur la légende qui l’accompagnait que je me suis basé pour construire l’histoire de mon roman. Malheureusement, ces cinq ou six courtes lignes se sont avérées par la suite totalement erronées, car elles prétendaient que la petite avait été enlevée par les nazis afin d’être germanisée. Pendant un an donc, j’ai construit un canevas d’histoire allant dans ce sens : "Ania, petite Polonaise catholique, aux caractéristiques physiques aryennes, arrachée à ses parents par les nazis afin d’être germanisée". Mes lectures, dès lors, se sont presque entièrement consacrées à l’étude de ce sujet. Et cela a duré plus d’un an. Jusqu’à ce que, en mai 2011 et lors de mon troisième voyage en Pologne, je rencontre Marta Grudzinska et Agnieska Kowalczyk, archiviste et interprète au Musée du camp de Majdanek. Grâce à ces deux jeunes femmes, d’une gentillesse et d’une disponibilité absolues (rencontrées sans rendez-vous), j’ai enfin pu tout apprendre du parcours réel d’Ania et des raisons pour lesquelles elle s’était retrouvée dans ce camp. Heureux d’enfin connaître son histoire, j’en fus quand-même assez perturbé, car cette réalité-là ne collait absolument pas avec le canevas de mon roman…

Après avoir beaucoup gambergé sur l’obligation ou non de repartir de zéro, je décidais alors de m’en tenir à la version première. Ceci pour une raison assez simple: l’histoire d’une petite fille enlevée à ses parents, ceux-ci assassinés, le processus de sa germanisation très vite interrompu, le transfert de l’enfant dans un camp de concentration, duquel elle sortirait indemne, l’espoir de vivre après tant d’horreurs, de grandir, de mûrir et, devenue adulte, de tenter de retrouver le SS responsable de tout cela, offrait davantage, si ce n’est d’intérêt, du moins de matière destinée à construire un roman dont j’ai toujours souhaité qu’il contienne au moins 200 pages. Avec la vraie histoire de la petite fille, "simplement" expulsée de son village, avec sa famille, et internée dans le camp de Majdanek, dont les conditions inhumaines de détention provoquèrent sa mort, il n’y avait pas de quoi écrire autant. Et, surtout, après son décès, l’histoire était terminée, ce que je refusais d’envisager pour le roman. C’est ainsi que, dès la deuxième partie de 2011, je me lançai dans la rédaction des premières pages de celui-ci…

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Zawadka, le village natal d'Ania. Il s'agit d'un petit hameau situé à 60 kilomètres au sud-ouest de Zamosc. Pas de mairie visible, et donc peu de chances d'en savoir davantage sur l'héroïne de mon roman (sa date de naissance exacte m'est aujourd'hui encore inconnue, comme elle l'est du Musée de Majdanek).

Trouver un épilogue, une chute à l’histoire

Le canevas d’écriture, clairement structuré, m’a permis de ne pas m’astreindre à rédiger l'histoire chronologiquement. Etant encore salarié à plein temps, cette façon de faire était pour moi idéale, car elle me permettait de faire des pauses régulières, afin de réfléchir à ce qui devait être écrit, décrit ou pas. A cette époque, je me disais que la plus grosse partie du travail et la finalisation du roman interviendraient dès que je parviendrais à la retraite, soit en 2014. Entre juillet 2011 et décembre 2012, je n’ai donc écrit qu’une soixantaine de pages. Pendant près d’un an, et continuant sans cesse de lire et d’apprendre sur le sujet, je me suis évertué à trouver la façon adéquate de mettre un terme à l’histoire d’Ania. Et là, j’ai souvent désespéré d’y parvenir. Je cherchais, cherchais et ne trouvais pas. De la vie d’Ania adulte, j’ai d’abord eu l’idée d’en faire ma mère. Elle avait 17 ans de plus que moi, il suffisait de me rajeunir de quelques années pour que cela soit plausible. Elle ne m’aurait rien dit de sa terrible histoire avant que je ne sois adulte. Une fois cela fait, nous serions partis ensemble dans son pays natal, elle se sentant enfin capable d’y retourner en compagnie de son fils. Quant au dénouement dans ce cas, je n’en avais pas la moindre idée…

Et puis, en mai 2012, lors d’un voyage sans lien avec le roman, je découvrais le camp de Mauthausen-Gusen (Autriche), puis Svitavy et Brnenec (République tchèque), ville natale et village dans lequel se situait l’usine d’Oskar Schindler, héros du film de Steven Spielberg "La liste de Schindler". En passant par les routes autrichiennes, après avoir quitté la Suisse au volant de ma voiture, je traversai le Vorarlberg et le petit village de Dalaas. De cette découverte, immédiatement a jailli la lumière ! En l’espace de quelques dizaines de minutes, parcourant le village dans tous les sens, y découvrant une scierie, j’ai construit, dans ma tête, l’épilogue de mon roman. L’immense admirateur que j’ai toujours été des frères assassinés John et Bob Kennedy, l’attentat du premier dans la ville texane de Dallas, trouvaient dans cet homme l’occasion de parler de lui. Que le SS Kenetz lui soit contemporain était parfaitement plausible. Le faire naître en 1917, (comme Kennedy) l’amenait à avoir 26 ans au moment (février 1943) où il enlevait Ania et assassinait ses parents. Du coup, la découverte de Dalaas et ces similitudes créées entre les deux hommes, pourtant antithèse l’un de l’autre, me permirent de trouver très rapidement le premier titre du roman : "Dalaas, 22 novembre 1963" (titre refusé par mon éditeur). Le dénouement du roman aurait donc lieu à cette date, célèbre aux yeux de beaucoup. En plus, en 1963 Ania serait âgée de 26 ans, un âge raisonnable pour la voir se libérer elle-même de ses 20 ans de souffrance…

Dalaas, petit village du Vorarlberg autrichien. C'est ici que l'assassin des parents d'Ania exploite une scierie, et c'est dans cette commune se produira le véritable dénouement du roman. 

A fond dans l’écriture

Au mois d’août 2012, mon médecin m’annonce une excellente nouvelle. Depuis 2009, mon genou gauche me fait beaucoup souffrir, ceci en raison d’une usure prématurée des cartilages. Pour parer à cela, et pour mettre un terme à trois années de soins via les anti-inflammatoires qui vous bouffent l’estomac, l’implantation d’une prothèse est donc programmée. L’opération a lieu le 12.12.2012 (début : trois minutes après 12 heures 12), j’ai 58 ans et demi et je triomphe du manque d’empressement du chirurgien à procéder de cette façon sur un patient âgé de moins de 60 ans. Après 10 jours d’hôpital et autant en maison de convalescence, je me trouve devant une période d’inactivité professionnelle de trois mois. A laquelle il convient d’en ajouter trois autres de travail à mi-temps. Moi qui pensais devoir patienter encore dix-huit mois avant de m’atteler à l’écriture du roman, je me trouve là devant une opportunité que je ne peux laisser passer. Ainsi du 2 janvier au 25 mars 2013, écrivant en moyenne quatre heures par jour, le roman est mené à son terme. Les trois mois suivants, ayant repris le travail à 50%, je relis et corrige le tout, puis confie le manuscrit à mes deux premières relectrices qui, le corrigent. Enfin, jugeant le travail au point, le 11 juin 2013, j’envoie le premier exemplaire du manuscrit aux éditions du Seuil…

Six refus, puis l’incroyable se produit

Faisant parvenir mon travail à un seul éditeur à la fois, après quatre refus (Seuil, Viviane Hamy, Rouergue et JC Lattès), j’accélère la cadence. Suivent donc cinq autres envois (Plon, Stock, L’Harmattan, Flammarion et Calmann-Lévy). Deux autres retours de manuscrit, synonymes de refus, se succèdent puis, le 11 février 2014, je découvre, dans ma boîte aux lettres, un courrier frappé du sceau des Editions L’Harmattan. Il me faut bien quatre ou cinq secondes pour me rendre compte que le format de cette lettre est trop petit pour contenir le manuscrit en retour. Ca veut donc dire qu’il y a de fortes chances pour que ce dernier ait été accepté par l’éditeur parisien. Ce qui est le cas. Et qui me plonge dans une longue et irrépressible crise de larmes de joie. Je vais être édité ! Le rêve d’écriture de ma vie prend forme et, sincèrement, j’en suis aujourd’hui encore tout étonné. Les deux derniers éditeurs refuseront à leur tour le manuscrit après son acceptation par L’Harmattan…

Dans l'histoire d'Ania, le Pont des Arts revêt une grande importance. C'est en effet sur cette passerelle parisienne que, le 13 février 1943, se produit l'assassinat (sans doute par des résistants) de deux officiers allemands de la Luftwaffe. Les représailles nazies occasionnent rapidement la constitution de deux convois de déportation juifs, de 1'000 personnes chacun, à destination de la Pologne : le no. 50 quitte Drancy le 4 mars, et le 51 se met en route deux jours plus tard ; c'est dans ce dernier que je choisis d'incorporer Marie et sa grand-maman Sara.

Suite et fin du périple

L’Harmattan est un éditeur qui n’assure gratuitement que l’édition de livres. Tout le travail de finition avant édition est à la charge de l’auteur. Si bien qu’il m’a fallu lire et relire, puis trouver une troisième relectrice, professeur au collège, qui corrigea encore beaucoup de fautes, surtout de syntaxe. Après quoi, et pour être sûr que l’ouvrage soit vraiment au point (tant qu’il ne l’était pas, il m’aurait été renvoyé pour corrections), je décidai de le transmettre à l’éditeur pour une correction finale payante. Tout cela prit encore trois mois environ avant de pouvoir délivrer le BAT (bon à tirer). Nous étions alors à fin mai 2014. L’ouvrage sortit de presse le 16 juin et je reçus les cinq exemplaires qui me revenaient, très exactement dix jours plus tard. Je passe rapidement sur la nouvelle joie émue d’ouvrir le colis et d’y découvrir la couverture du roman. Tenir entre mes mains ce livre, fruit de quatre années de travail et de recherches, représentait alors, hors naissance de mes filles, la plus grande émotion de ma vie…

Editer le roman est une chose, le promouvoir et le vendre en est une autre. Et là encore, tout le travail incombe à l’auteur. A parution, L’Harmattan renseigne les librairies figurant sur ses listes. Il y joint une description du livre, ainsi que deux passages de texte, le tout composé par l’auteur. Aucun livre n’est envoyé directement en librairie. En France, à cette époque, il y avait environ 65'000 parutions littéraires annuelles ; les plus grandes librairies en présentent au maximum 10'000 sur leurs étalages. Si toutes n’offrent pas les mêmes ouvrages à la vente directe, il n’en reste pas moins qu’un très grand nombre de ceux-ci ne sont disponibles que sur commande. La promotion personnelle est donc une étape primordiale pour ce qui est de la diffusion d’un livre édité par L’Harmattan. Etant de retour en Suisse après avoir cessé mon activité professionnelle, je me suis donc livré à cette tâche dans laquelle, je l’avoue humblement, je ne me sens pas à l’aise du tout. Je ne suis pas un vendeur, un démarcheur, la tchatche n’est pas mon fort. D’autant moins que ma timidité et ma réserve naturelles ne représentent pas vraiment un atout pour ce qui est de faire l’éloge de mon propre travail. J’ai quand-même démarché une librairie physiquement et plusieurs autres par courrier électronique, utilisant pour ça le flyer mis à disposition de L’Harmattan et destiné à la très simple promotion de ses parutions…

Bilan

Aujourd’hui, alors que je rédige ces lignes, les ventes du roman demeurent confidentielles. Je suis conscient de ne pas m’être suffisamment investi dans sa promotion. En 2015, une initiative personnelle a permis au livre de faire l’objet d’un long article, sur deux tiers de page, dans un quotidien suisse local, "Le Journal du Jura", tirant à 11'000 exemplaires, et d’un autre édité trois fois par semaine ("L’Ajoie", 2'000 ex.). Je remercie le journaliste qui, à cette occasion, m’a consacré deux heures et demie de son temps. Mais cela n’a pas changé grand-chose au bilan des ventes. Mais plutôt que d’en vouloir à un hypothétique public désintéressé du sujet, je préfère ne m’en prendre qu’à moi-même. Aujourd’hui, si je ne changerais rien à la première partie du roman (historiquement rigoureuse sur le fond), j’écourterais radicalement la seconde. Le premier voyage de Charles et Ania en Autriche, recherchant Kenetz, ne sert à rien. Comme l’épilogue, dont le seul intérêt réside dans le fait qu’il sert à informer Ania de la disparition de son bourreau. Hors annexes, l’histoire se déroule sur 260 pages et je pense qu’il y en a peut-être 50 de trop. Quant à mes capacités d’écrivain (desquelles j’ai toujours douté), peut-être y sont-elles pour beaucoup dans l’insuccès du livre…

Cela dit, je demeure persuadé du réel intérêt de l’histoire. Le sujet est original car il parle d’un problème (Lebensborn/Rapts d’enfants destinés à la germanisation) fort peu connu du public. Tout ce qui est conté dans la première partie du roman est crédible. D’une extrême dureté (on me l’a beaucoup fait remarquer), mais parfaitement digne de figurer au passif de l’Allemagne nazie. La littérature sur ce sujet est extrêmement rare. Et pourtant, si la Shoah demeure justement la plus horrible barbarie commise par les SS, que dire de l’enlèvement de petits enfants à leurs parents, de l’assassinat de ceux-ci s’ils faisaient seulement semblant de résister, de l’élevage des bambins en milieu nazi, du rejet et de l’abandon pur et simple (souvent en camp de concentration) de ceux qui ne remplissaient finalement pas les critères raciaux de sélection, sans parler de ceux qui, 15 ou 20 ans plus tard, seront retrouvés par leurs vrais parents mais qui, parfaitement à l’aise dans leur nouvelle vie, refuseront tout contact avec eux ? N’importe quel père, mère ou membre d’une famille unie, peut saisir à quel point ce programme nazi représente l’horreur…

 

Bruczkow (Bruckau en allemand). L'ancien centre d'évaluation de Hildegard Hetzer, la psychologue qui décide de ne pas germaniser Ania. Presque entièrement dissimulé derrière le rideau d'arbres qui l'entoure, le manoir existe toujours, même s'il est dans un état de décrépitude avancé. Il semble aujourd'hui être dévolu à l'accueil de personnes porteuses de divers handicaps...

​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​La suite...

En juin 2015, alors que je me trouve à Tahiti, je suis contacté par une société de production de films documentaires chargée de présenter à la chaîne de télévision "RMC – Découvertes", un reportage sur les atrocités commises par les nazis sur le sol français entre 1940 et 1945. La société en question a inclus dans la liste desdites horreurs, l’histoire des Lebensborn, et donc de celui de "Westwald", la pouponnière nazie de Lamorlaye. Une journaliste du groupe me demande si je consens à lui accorder l’autorisation d’utiliser les photos que j’avais prises de l’endroit en avril 2013, et mises en ligne sur mon site "www.noublions-jamais.net". Trop heureux qu’une chaîne TV daigne enfin évoquer le sujet, je réponds favorablement à la demande et, dès mon retour de Polynésie, je lui fais parvenir, à titre gracieux, une copie de tous les clichés originaux. Quelques semaines plus tard, la section "Westerwald" apparemment terminée et présentée à RMC, la chaîne décide alors d’en retirer l’épisode français et, évidemment, les photos allant avec. Je trouve cela tout à fait navrant, même si les raisons invoquées peuvent paraître légitimes, à savoir que Westwald n’a fonctionné que durant quatre mois (de février à août 44) et que personne ne sait exactement combien d’enfants aryens y ont vu le jour…

A travers le destin d’Ania, j’ai toujours voulu faire connaître cette fixation des nazis, et spécialement celle du chef de la SS Heinrich Himmler, responsable et instigateur de la création des Lebensborn et de l’enlèvement des enfants aux caractéristiques physiques nordiques des pays occupés de l’Est. Le livre existe mais, à mes yeux, sans doute ne suffit-il pas… Alors, le passionné, le dingue de cinéma que je suis voit germer sous son crâne un autre moyen d’aider à mettre en lumière une cause aussi ignoble : un film ! Cette idée n’est pas nouvelle car, tout au long de la rédaction de "Ania", je n’ai cessé d’imaginer les différentes scènes comme si elles défilaient sur un écran de cinéma. Dès lors, je songe à rédiger un synopsis résumant l’histoire (avec les changements décrits plus haut), duquel pourrait être tiré un scénario. Un scénario… En 1989, j’en avais rédigé un. Il racontait les derniers jours de la vie de Marilyn Monroe, dont personne ne connaît vraiment le déroulement. Il était prêt à être envoyé à un producteur. Mais la rencontre de celle qui allait devenir la mère de mes enfants, et sa grossesse apparue très rapidement, allaient obnubiler toutes mes pensées. Quant au scénario, il doit toujours croupir dans un carton, tout au fond de ma cave…

Pour "Ania – Le film", synopsis de quatre pages à l’appui, je contacte dès 2016 deux personnes très connues dans le milieu du cinéma français : une jeune comédienne et réalisatrice de premier plan (qui me bouleverse dans tout ce qu’elle joue et réalise), et un producteur qui, durant plus de trente ans fut l’agent parisien de comédiennes et comédiens le plus célèbre de la ville. Si le second (ou son secrétariat) ne m’a jamais répondu, l’agent de Mélanie Laurent[1] me fait immédiatement savoir que le projet lui semble intéressant, mais que l’absence de scénario va peut-être causer un problème. Il me conseille néanmoins de lui envoyer le roman, qu'il transmettra à Mademoiselle Laurent, ce que je fais sans plus attendre. Aujourd’hui, je suis toujours dans l'attente d'une réponse…

Le 9 septembre 2009, lorsque je découvrais la photo d'Ania et que je lui faisais la promesse de découvrir et d'écrire son histoire, secrètement j'exprimais le vœu que, si elle était publiée, elle soit adaptée à l'écran. J’avoue que la seconde option a toujours été plus importante à mes yeux que la première, même si le livre existe. Si ce rêve se concrétisait, ce en quoi je ne crois plus beaucoup, l'amoureux fou de cinéma que je suis en retirerait là non seulement sa plus grande fierté, mais aussi l'immense satisfaction que, 80 ans plus tard, le 7ème Art traite, une fois encore, de l'ignoble barbarie dont l'humain peut parfois faire preuve dans ses agissements. C'est la moindre des choses que je doive à Ania Rempa, ainsi qu’à tous les enfants qui en ont été, en sont, et en seront encore les plus innocentes victimes…

[1] Dans le roman, la psychologue qui prend en charge Ania dès son arrivée en Suisse se nomme Annie Laurent...

4. Personnages principaux

 

Ania Rempa

Pourquoi, pour un premier roman, avoir décidé de raconter la vie d’une petite fille pas vraiment née sous une bonne étoile ? Et pourquoi avoir choisi Ania Rempa ? Me poser ces questions, c’est me demander par quoi d’autre aurais-je pu être inspiré que par ma propre vie pour raconter celle d’Ania. La souffrance de cette fillette de six ans, assise sur son lit d’hôpital, dans un état physique proche de l’anéantissement, son visage, presque habillé d’un sourire illuminant malgré tout le cliché m’ont jailli à la face, comme une incontournable évidence. De façon diffuse sur le moment, cette photo m’a par la suite ramené à la fin de mon enfance, lorsque je prenais enfin conscience de la façon très singulière que mes parents avaient choisie pour élever leurs enfants. A ce moment-là, c’est au travers de la cadette, ma petite soeur âgée de cinq ou six ans, que je me suis rendu compte de cela. Cette photo d’Ania, bien plus tard, m’a aussi rappelé les douloureux moments (divorce) où ma vie d’homme marié virait au cauchemar et que commençait à se profiler la "perte éducative" de mes filles, dont la cadette était âgée de sept ans à peine.

Il y a bien longtemps que je sais que l’enfance est la période la plus importante d’une vie. Mais jamais, autant qu’en découvrant la photo d’Ania dans le camp d’Auschwitz, le 9 septembre 2009 (66 ans jour pour jour après sa mort), cette conviction ne s’est si fortement affirmée dans mon esprit. Ainsi donc, et par extension, ce cliché donnait à ma souffrance d’avoir vécu ces moments-là (mon enfance et ma vie sans mes filles), une importance très relative, voire  dérisoire, et presque insignifiante. Pourquoi Ania, demandais-je en début de paragraphe? Parce que, et je me dois de l'avouer, dans l'écriture je suis comme dans le cinéma : une histoire de femmes est à mes yeux plus intéressante qu'une histoire d'hommes. Aurais-je été aussi fortement accroché si, en découvrant la photo d'Ania, il s'était agi d'un garçon ? Sans aucun doute quant à l'horreur révélée par le cliché, mais beaucoup moins pour ce qui est de ma motivation de tout apprendre sur lui afin d'y consacrer l'écriture d'un roman. D'ailleurs, en rédigeant les passages à mes yeux les plus émouvants de l'histoire d'Ania, c'est toujours en me demandant ce que la lectrice (plutôt que le lecteur) allait en penser. Serait-ce cela, en moi, le côté féminin que chaque homme porte en lui ? Si c'est le cas, j'en suis extrêmement fier...
Le personnage titre du roman apparaît à la fin du prologue, un jour de juin 1941, dans la ferme que ses parents exploitent à Zawadka, dans le sud-est de la Pologne occupée. Née le 26 janvier 1937, elle est alors âgée de quatre ans et demi. Cette date de naissance est fictive car, malgré toutes mes recherches, je n’ai jamais réussi à retrouver celle de la fillette, si ce n’est qu’elle est effectivement née en 1937. Le choix arbitraire du 26 janvier est lié à une femme qui, ayant beaucoup compté dans ma vie amoureuse, est née très exactement vingt ans après la petite Ania du roman. L’histoire d’Ania se déroule entre juin 1941 et mai 1964. Vingt-trois ans d’une vie faite de périodes diverses et très différentes les unes des autres, ce ne fut pas évident à mettre en scène. J’avoue m’être senti beaucoup plus à l’aise dans la première partie du livre (1941-1945) que dans la seconde. Parce que je maîtrisais le contexte initial, qui est historique, bien mieux que le final, qui ne l’est pas. C’est la raison pour laquelle je ressens plus profondément le vécu d’Ania entre 1941 et 1945 et je me sens beaucoup plus à l’aise pour en parler. N’ayant jamais étudié la psychologie, j’avais au départ une grande appréhension quant à la façon d’écrire et de décrire le comportement d’une fillette, devenue adolescente puis femme, ayant subi de tels traumatismes au cours de son enfance. Et j’ai peu de connaissance quant à la littérature publiée sur le sujet. Dans l’histoire du nazisme et de l’internement des enfants dans les camps de concentration, peu de ces derniers ont un jour raconté leur parcours de vie après en avoir réchappé. J’y suis donc allé à tâtons et, n’ayant à ce jour aucun retour sur la façon qui a été la mienne de faire grandir Ania, j’ignore si elle a été pertinente ou pas…
Ania devenue adulte, elle est un peu le prolongement de Marie, la seconde (et si importante) héroïne du roman. C’est ainsi que je l’ai voulu, et le fait qu’elle soit adoptée les parents de celle qui lui a sauvé la vie dans le camp de Majdanek, va dans ce sens. La difficulté et la lenteur avec lesquelles elle s’ouvre à l’amour sincère de Charles est indiscutablement lié au traumatisme qu’elle a subi. Elle est incapable d’envisager sa vie amoureuse dans la lumière tant que le barbare officier SS Johann Kenetz demeurera dans l’ombre de ses nuits. Elle doit d’abord se libérer de ce fardeau. Il ne s’agit pas pour elle de se venger mais plutôt que justice lui soit rendue. Et sa propre justice est sans réelle violence. Au départ, j’avais envisagé qu’elle abatte elle-même le bourreau de ses parents biologiques et de Marie. Mais très vite j’ai opté pour un dénouement dans lequel la cruauté et l’idéologie, confinant à la déviance, de l’assassin aillent jusqu’à se faire justice lui-même. A moins qu’il n’ait, juste à ce moment-là, affiché le seul instant de clairvoyance de sa misérable vie…

"ANIA" est le titre du roman et dès le début du projet il s’est imposé comme tel. "Une enfance brisée" est mon choix de sous-titre, l'ajout m'ayant été suggéré par mon éditeur. Cependant, il faut savoir que le titre a changé en cours de rédaction du roman. Après avoir découvert le village de Dalaas et imaginé le rapport qu’il y a entre Kenetz et Kennedy, j’ai envisagé d’intituler le roman "Dalaas, 22 novembre 1963". Je trouvais ce titre plus accrocheur. Mais c’est sous ANIA que, l’ouvrage terminé, j’ai envoyé le manuscrit aux trois premiers éditeurs. Après autant de refus, j’ai opté pour l’autre titre, et ceci pour les quatre envois suivants. Trois autres refus ont suivi. Puis, le 11 février 2014, je recevais l’accord de L’Harmattan. Accord assorti d’une recommandation ainsi libellée : Prière de changer le titre. "Dalaas, 22 novembre 1963" passait ainsi définitivement à la trappe. Et, finalement, je suis très heureux d’être revenu à ma première idée, laquelle est plus conforme au but que je m’étais fixé en écrivant le roman : rendre hommage à une fillette dont le destin est l’exemple même de l’immense injustice qu’a toujours constitué la guerre pour des milliers d’enfants à travers les siècles et le monde… Je relèverai encore que dans la liste chronologique des envois du manuscrit, L’Harmatan figure en sixième position, le dernier l’ayant refusé après coup. Coïncidence ou "preuve" que le chiffre six est bien celui qui me porte bonheur...

Dans ma vie de tous les jours, et depuis dix ans ans, Ania m’a énormément apporté. Elle m’a fait comprendre que ce que nous considérons comme une réelle souffrance, n’est parfois qu’un simple inconfort de vie, qu’il soit physique ou affectif. La vraie souffrance, même si elle ne se lit pas sur son visage, éclate dans toute l’horreur que représente la photo ci-dessous. La Shoah est un crime abominable et il n’a pas d’équivalent connu dans l’histoire de l’humanité. Plus encore que le monstrueux gazage des Juifs (finalement assez rapide pour la majorité des victimes) dans les camps d’extermination, le calvaire de celles et ceux qui, dans les mêmes lieux, ont servi d’esclaves aux nazis pendant des semaines, des mois, voire des années, constitue à mes yeux le crime ultime, l’acte le plus horrible et ignoble que des humains aient fait subir à leurs semblables. Comme beaucoup d’entre eux, Ania Rempa (la vraie, et non pas le personnage du roman) a mis entre deux et trois mois pour mourir. Lentement, à petit feu, dans la joyeuse indifférence de ses bourreaux. Avec les goulags de l'ex-Union soviétique, quoi de pire que cela pour évoquer, au sens le plus profond du terme, la définition de délit inventée en 1946 par le Tribunal de Nuremberg, le premier à avoir jugé et condamné des hommes rendus coupables de "Crimes contre l’Humanité" ?

Aujourd'hui, en 2020, Ania ne me quitte jamais. Je porte sur moi, en permanence, une clef USB sur laquelle figure tout le matériel ayant servi à l’écriture de son histoire : canevas Excel de progression, fichiers Word et PDF répertoriant chaque chapitre, photo, projet, dessin et esquisse de couverture du livre (que j'ai réalisée moi-même). Et puis, dans ma voiture, j'ai accroché sous le volant, un ruban de feutre rose, acquis à Gdynia (non loin de Gdansk), sur lequel figure le prénom de ma petite héroïne. Comme je l'évoque plus bas, en écrivant l'histoire d'Ania, j'aurais pu faire d'elle ma mère. J'y ai renoncé, mais dans mon coeur, depuis longtemps, elle tient un peu la place de petite soeur de mes deux filles...

 

 

Traduction de la plaque figurant dans le Musée de Lublin Majdanek en 2016, lors d'une exhibition spéciale consacrée au déplacement des populations de la région de Zamosc au cours de l'été 1943 : 

"Ania Rempa (née en 1937), déplacée en compagnie de ses parents, du village de Zawadka  [dans le camp]. Elle est décédée le 9 septembre 1943 à l'hôpital Jan Bozy de Lublin. La photo a été prise après qu'elle ait été libérée du camp."

Voir l'histoire réelle et détaillée d'Ania et de sa famille, au cours de cet horrible été de 1943 (chapitre 5, ci-dessous.) 

 

Marie Meyer

Dans l'élaboration du roman, l'idée d'y inclure Marie est intervenue très tôt. Personnage indispensable à l'histoire, j''ai décidé qu'elle se nommerait Marie Meyer et qu'elle serait juive. Pourquoi Marie Meyer ? Parce que c'est le nom de jeune fille de ma grand-mère paternelle, que j'adorais. Tous les Noël de mon enfance ont été marqués par la visite qu'elle et mon grand-père Joseph nous rendaient à l'occasion des fêtes de fin d'année. La joie annuelle autour du sapin, c'est en grande partie à eux deux que je la devais. Meyer est un patronyme d'origine germanique assez répandu et implanté principalement dans le centre-est de l'Europe. Ses variantes orthographiques sont nombreuses : Meier, Maier, Mayer, Mayr Mejer, etc... En Alsace et Suisse, c'est un nom de famille très courant. Quant à la religion de celles et ceux qui le portent, elle peut tout aussi bien être catholique, protestante que juive.

Ma grand-mère était catholique, mais il était nécessaire que la seconde héroïne de mon roman soit juive. Car, au destin d'Ania je voulais ajouter celui d'une femme juive déportée dans l'un des 76 convois qui, entre mars 1942 et août 1944, ont déporté 75'000 juifs de France vers les camps d'extermination de Pologne. La presque totalité de ces 76 convois de la mort avait pour destination finale Auschwitz-Birkenau. Mais quatre d'entre eux ont acheminé 4'000 déportés vers Sobibor[1] : les convois 50 à 53. On a longtemps pensé que le 50 et le 51 avaient le camp de Lublin-Majdanek pour destination finale, mais en fait ils n'y auraient fait qu'une halte pour y débarquer des hommes en bonne santé, destinés à servir d'esclaves dans le camp ou les sous-camps de la région. Après avoir été refusée à la germanisation, Ania fut transférée à Majdanek ; il fallait donc que Marie soit déportée dans le convoi 50 ou dans le 51. J'ai choisi le second parce qu'il est avéré que le train s'est arrêté à Lublin, afin d'y débarquer une quarantaine d'hommes destinés à renforcer la main-d'oeuvre du camp de concentration et d'extermination.
Marie est la gentillesse personnifiée. Elle voit le jour le 24 septembre 1921, alors que ses parents habitent encore Eloie, au nord de Belfort, après avoir émigré de Pologne un an plus tôt, pour être embauchés au service de Henry Barras, propriétaire de la la fabrique de chocolat "Select", située en Suisse voisine. Le choix de la faire devenir infirmière s’est très vite imposé et est lié au fait que ses grands-parents, Sara et Zygmunt, résident en Rhénanie-Palatinat, une région qui, en 1940, sera très durement touchée par la répression nazie envers ses habitants juifs[2]. Déjà se dessinait dans mon esprit la déportation de Sara dans le camp de Gurs, puis dans celui de Drancy et, enfin, son incorporation au convoi 51 à destination de Majdanek et Sobibor.
Marie était donc destinée à accompagner sa grand-mère dans ce voyage. Transférée, avec ses parents, en Suisse par Henry Barras après la conquête de la France par les nazis, et de ce fait protégée de la menace anti-juive, Marie est donc formée, grâce au mécénat de Henry Barras, à l’école d’infirmières de "La Source", située à Lausanne. Ce choix est dû au fait que, depuis fort longtemps, cette école jouit d’une réputation d’excellence ayant largement passé les frontières de la Suisse. Après sa formation, la jeune femme de 22 ans décidait alors d'aller oeuvrer, au sein de l'"Aide suisse aux enfants", dans le camp de regroupement de Gurs, situé dans le Sud-Ouest de la France. Au début mars 1943, sa grand-mère Sara étant incorporée au groupe de déportés devant payer pour l'assassinat des deux officiers allemands à Paris, Marie choisit de la suivre. La grand-maman et sa petite fille rejoignent d'abord Drancy, le camp de regroupement parisien, puis, le 6 mars, embarquent ensemble dans le convoi 51. La première rencontre de Marie avec Ania a lieu à la gare de Breslau, aujourd’hui Wroclaw ; il me fallait en effet trouver la gare la plus proche de Bruckau (Bruczków), là où Ania avait subi la sentence de non-conformité à la race aryenne prononcée par le Professeur Hildegard Hetzer. Située 120 kilomètres plus au sud, Breslau convenait parfaitement.

La fin du voyage à bord du convoi 51, le débarquement à Lublin et les six mois passés dans le camp de Majdanek en compagnie d’Ania, étaient destinés à renforcer les liens entre les deux héroïnes du roman, tout autant que, pour Marie, favoriser très fortement son attachement à cette petite orpheline polonaise qui lui donnait force et courage de lutter pour sa propre survie, après le décès tragique de Sara lors de l’arrivée du train à Lublin...

 

 

Le camp de Lublin Majdanek. Très peu de baraquements subsistent aujourd'hui. En haut, à gauche : le dôme du Mausolée dans lequel ont été réunies les cendres des victimes. A l'extrême droite : quelques bâtiments de la ville de Lublin. Majdanek est le seul camp d'extermination à avoir été construit dans la périphérie d'une grande ville polonaise. La règle était alors d'opérer les mises à mort dans des endroits beaucoup plus isolés et discrets. Ce qui fut le cas pour Belzec, Sobibor et Treblinka.

 

Plusieurs lectrices et lecteurs du roman ont trouvé extrêmement dur que je sacrifie Marie à la fin de la première partie du livre. Je suis d’accord avec ce jugement, et croyez bien que ce fut très traumatisant pour moi d’écrire et de décrire son calvaire en détails. Mais il fallait absolument que la vie de Marie s’arrête là ! Dans ma découverte de la barbarie nazie, l'extermination du peuple juif tient évidemment la plus grande part. Assassiner cinq millions et demi d’entre eux par pure haine raciale relève d’un comportement indigne de la race humaine, et même animale toute entière. Marie devait mourir et, en même temps, devenir l'image parfaite de la femme ne méritant en aucun cas pareil destin. Elle est le symbole, désemparé et impuissant, de l’innocence face à la détermination sans faille d’une armée (la Schutzstaffel ou SS) entièrement dévouée au pouvoir de quelques promoteurs d’un idéal abject.
Le calvaire de Marie, qui survient au cours de la plus grande tuerie (réelle) perpétrée par les nazis en l’espace de 48 heures. La "Fête des moissons" (Erntefest) des 3 et 4 novembre 1943 occasionna la mort abjecte des 42'000 Juifs détenus dans le camp de Majdanek et dans ceux de la périphérie de Lublin. La mort de Marie (personnage fictif) résulte de l’horreur d’un comportement issu de la reconnaissance irréfléchie d’une autorité, fut-elle aussi barbare et inhumaine que celle des nazis entre 1933 et 1945. Tout comme est horrible l’assassinat des parents d’Ania (qui n’étaient pourtant pas juifs), ou le massacre (pas du tout fictif, celui-là) de 124 enfants, femmes et hommes totalement innocents de Maillé (rapporté à la fin de la 1ère partie du livre). Un roman dit historique se doit de montrer, hors partie fictive, le quotidien tel qu’il était en réalité. Et, en ces temps-là, la mise à mort d’innocents était une besogne somme toute banale pour tout membre de la SS. Marie représente l'être humain injustement assassiné. Son personnage est héroïque et il méritait comme nul autre de vivre, d’aimer et d’être aimé. Mais comme la mort existe et que, souvent, la partialité du destin la fait intervenir très (trop) vite dans la vie de certain(e)s, la jeune femme revêt, dans le livre, l'habit de celles et ceux dont on dit qu'ils sont partis trop tôt et trop injustement. Et contre cette fatalité, fictive ou réelle, il n'y a malheureusement rien à faire...

[1] Sobibor fait partie des trois camps construits expressément pour assassiner les Juifs de Pologne. Une opération nommée "Aktion Reinhard" (du prénom de Reinhard Heydrich, adjoint de Himmler assassiné à Prague en juin 1942). Avec Belzec et Treblinka, ces trois centres d'extermination occasionnèrent la mort par gazage de 1'600'000 Juifs entre mars 1942 et octobre 1943.

[2] Dans le roman, Zygmunt et Sara Meyer vivent à Mutterstadt, une petite ville située au sud-est de Mannheim. Le grand-père de Marie est assassiné lors de la "Nuit de cristal" (Kristallnacht) du 9 au 10 novembre 1938, première action de grande envergure menée contre les Juifs par les nazis.

Dans la réalité, Mutterstadt a été touchée par cette nuit d'horreur, ayant notamment vu la synagogue être incendiée. Au moins 6'500 Juifs (dont 52 vivaient à Mutterstadt) de Rhénanie-Palatinat furent déportés dans le camp de Gurs, le 25 octobre 1940. Lors d'une visite de celui-ci, en octobre 2014 (après la parution de mon roman), j'ai pu constater, dans le cimetière attenant, deux tombes indiquant Mutterstadt comme lieu d'origine du ou de la défunt(e)...

 

Johann Kenetz

Peut-on parler de héros masculin du roman en ce qui le concerne ? Certainement pas ! Tant la mentalité de ce SS, archétype du genre, colle à la réalité de ce que furent les hommes ayant un jour épousé l’ignoble cause de la Schutzstaffel. Johann Kenetz donc, principal personnage masculin du roman, m’a d’emblée paru inévitable dans l’histoire. Il fallait absolument qu’un "méchant" y figure. Mais comment le représenter ? Je ne me suis pas longuement posé la question. Le cinéma ayant une telle influence sur moi, il est un personnage central d’un film qui s’est immédiatement imposé à mon subconscient : le SS-Standartenführer (colonel) Hans Landa, magistralement interprété par Christoph Waltz dans le chef-d’œuvre de Quentin Tarantino "Inglourious Basterds" (2009). Mais si la figure du film fait preuve d’une cruauté des plus perfides, il est d’une intelligence machiavélique qui ne correspond pas vraiment au besogneux impulsif qu'est l’Unter puis Obersturmführer SS (sous-lieutenant et lieutenant) Kenetz, responsable de tous les malheurs d’Ania et de la mort de Marie. Landa est un intellectuel fin stratège (la façon dont il parvient à faire avouer au fermier qu’il héberge des Juifs dans sa cave en est la plus prodigieuse des démonstrations), alors que l’officier SS de mon roman est un manuel agissant sur pulsions irréfléchies. Comme lui, et même s’ils étaient convaincus du bien-fondé de leur idéologie, d’innombrables SS ont agi de cette façon dans les crimes affreux qu’ils ont commis au cours de leurs vingt années (elle a été fondée le 4 avril 1925) de règne par la terreur…

​Initialement, j’avais choisi le patronyme de Korwitz pour représenter le SS. Mais, si comme Kenetz ce nom de famille ne semble pas exister (selon Google), sa consonance possiblement juive m’a fait finalement opter pour le second. Il était important pour moi que le patronyme utilisé pour figurer un tel personnage soit le plus anonyme possible. Plus tard, le prénom de Johann a été choisi afin qu’il corresponde, comme le nom, aux initiales de John Kennedy. Dans sa famille, Kenetz est un original réfractaire à l’autorité parentale. Né le 29 mai 1917 (comme JFK), il a 16 ans lorsque la République de Weimar s’effondre, suite à la prise de pouvoir d’Hitler. Adolescent désœuvré, le fait que le Führer soit né à moins d’un kilomètre de chez lui[1] n’est pas étranger à sa vocation de servir son idéologie. Jeunesses hitlériennes et SS, deux institutions que ses parents, farouchement antinazis, exècrent, vont le conduire à mener une carrière d’assassin du Reich, pour laquelle il se sent prédestiné. Parallèlement à cela, le fait qu’il se lance dans un apprentissage de menuisier n’est pas innocent : ce métier servira plus tard à le confondre, grâce à son auriculaire gauche qui n’existe plus, sectionné qu’il a été au cours de la pratique initiale de cette fonction qu’il n’exercera vraiment qu’après la fin de la guerre.

 Johann Kenetz est une brute, un pervers parfaitement rôdé. Son rang dans la SS lui donne tous les droits, spécialement celui de persécuter les faibles : à ses yeux, tous ceux sur qui il fait valoir son grade et son autorité le sont. Il est extrêmement fier de son uniforme et des runes SS incrustées dans les parements de son col, ainsi que de la funeste tête de mort trônant au-dessus de la visière de sa casquette. Ces trois représentations, symboles de son autorité, suffisent à le convaincre de sa légitimité dans le principal appareil de répression nazi. Sans intelligence particulière, il est, comme beaucoup de ses collègues, devenu officier "primaire" par zèle et total fanatisme. Son rêve de devenir colonel ne se réalisera jamais. Parce que pour lui la guerre s’est arrêtée trop tôt. En réalité, il n’avait que très peu de chances d’atteindre un jour ce rang, car le grade d’officier supérieur nécessitait, même dans la Schutzstaffel, des compétences intellectuelles plus élevées (Hans Landa en est un bel exemple). A la fin de la première partie du roman, Kenetz ayant quitté Majdanek, j’ai décidé de l’envoyer en France, reconverti en chef d’une section de Waffen SS. Ces unités de combat, opérant sur le même front que la Wehrmacht, avaient la réputation d’être infiniment plus cruelles que l’armée de terre régulière. Ainsi, le lieutenant SS y trouvait parfaitement sa place. Le 25 août 1944, à la tête de ses hommes, il participe activement au massacre de Maillé, petit village d’Indre-et-Loire, dans lequel 142 des 500 habitants furent sauvagement exterminés, sous prétexte de mener des actions contre l’envahisseur. Avec Oradour-sur-Glane (624 morts, le 10 juin 44), Maillé fait ainsi figure de village-martyr dans l’histoire de l’occupation nazie en France…

La scierie de Dalaas. C'est ici que Johann Kenetz officie lorsque Ania et Charles le retrouvent enfin, durant l'été de 1963...

Si dans le roman la perversité de Kenetz apparait totale dans la 1ère partie, j’ai jugé bon de la faire disparaître dans la seconde. Ceci parce que, comme pour beaucoup de ses coreligionnaires, Hitler et le nazisme ayant disparus, il était presque redevenu un homme comme les autres. D’autre part, cette première partie étant parfois extrêmement dure par les événements qui s’y déroulent, il était nécessaire à mes yeux que la seconde le soit moins. Aujourd’hui, je puis dire que la plupart de celles et ceux qui m’ont fait part de leur sentiment après la lecture du roman, sont d’accord avec cela. Vivant dans la nostalgie d’une période nazie bel et bien révolue, après la guerre Kenetz est un homme qui, s’il n’a pas vraiment peur que l’on découvre un jour son passé, est attentif à ne pas trop attirer l’attention. Le fait qu’il vive seul est délibéré ; lui adjoindre une compagne m’a paru sans grand intérêt. Lorsque son passé le rattrape et qu’Ania et Charles le séquestrent pour lui faire "payer ses crimes", ses pulsions néfastes réactivent une violence dont il devient lui-même la victime. Sa fin s’inscrit dans la logique d’un idéal simplement mis en veille durant une petite vingtaine d’années. Si Ania refuse de le tuer, j’étais pour ma part convaincu qu’il était exclu qu’il s’en tire à si bon compte. Beaucoup trop de nazis et de SS n’ont, en réalité, jamais payé leurs crimes, et il y a là une injustice que j’ai énormément de peine à accepter. Je terminerai par avouer que j’ai insufflé au personnage ma grande passion personnelle pour les vieilles voitures (seul point commun entre lui et moi, je vous rassure). En effet, sa Lancia Flaminia Zagato puis, plus tard, sa BMW 503 (photo ci-dessous), sont deux splendeurs automobiles auxquelles je voue une admiration sans réserve.

[1] Hitler nait à Braunau am Inn, sur la rive autrichienne de la rivière. Kenetz voit le jour à Simbach am Inn, sur la rive allemande, 500 mètres plus au nord.

5. La véritable histoire d'Ania Rempa (et de ses deux soeurs cadettes)

Dans "Ania - Une enfance brisée", la véritable histoire d'Ania Rempa, et de toute sa famille, est relatée dès la fin du roman lui-même. Mais elle est relativement sommaire par rapport à celle qui va suivre. En effet, au moment de sa rédaction, il me manquait encore certains détails, notamment beaucoup de ce qui concerne l'internement de la famille Rempa, et de 9'000 autres personnes, dans le camp de Majdanek durant l'été 1943. Cette lacune a été comblée en mai 2014 lorsque, de retour à Lublin, j'eus l'opportunité de visiter une exposition que le Musée d'Etat de Majdanek consacrait au "Déplacement des populations de la région de Zamosc dans le camp de Majdanek". A ce moment-là, le roman était en cours d'édition et il était donc trop tard pour y inclure l'histoire complète de cette tragédie, telle qu'elle est ici résumée.

Préambule
Lorsqu'en septembre 1939, Hitler fait envahir la Pologne, il a une idée derrière la tête : conquérir de nouvelles terres destinées à l'expansion vers l'Est de son peuple. Très vite, il annexe le Nord-Ouest du pays et la région libre de Dantzig (Gdansk), puis crée le Reichgau Wartheland (ou Warthegau), une région située au sud des Prusse occidentale et orientale et vaste comme le Danemark. Le reste du pays devient le Gouvernement Général de la Pologne, placé sous la responsabilité de l'Obergruppenführer SS Hans Frank. La partie méridionale de cette région, dans un triangle reliant en gros Cracovie, Lublin et Lemberg (Lvov), regorge de terres fertiles et bénéficie d'un climat parmi les plus cléments de Pologne. Pour les nazis, la conquête des territoires de l'Est est une opération vitale, et il est prévu qu'elle dure plusieurs années, se prolongeant même bien au-delà de 1945. La stratégie de cette conquête est élaborée dans le "Generalplan Ost" (Plan général de l'Est) et elle concerne, en plus de la Pologne, toute la partie européenne de l'URSS. Dans l'esprit des dirigeants nazis, cette opération de longue haleine devait être assortie d'un nettoyage ethnique occasionnant la mort de 60 millions de Slaves, un peuple qu'ils méprisent tout autant que les Juifs et les Tziganes. Les terres, ainsi vidées de leurs habitants légitimes, étaient destinées à être colonisées par des Allemands de souche vivant en Allemagne, mais plus encore dans l'est de l'Europe. L'histoire d'Ania Rempa et de sa famille est étroitement liée à ce vaste et odieux projet, entamé dans le sud de la voïvodie de Lublin durant l'hiver 1942-43...

 

Déroulement

Le déplacement des populations rurales polonaises de la région de Zamosc débute en novembre 1942. Cette opération se déroule en deux étapes : la première, de novembre à décembre 42, la seconde de janvier à mars 43. Elle est entreprise dans le cadre du "Generalplan Ost" et mise en place par la branche locale du Centre de Déplacement situé à Lodz. Celui-ci est, depuis mai 1940, responsable de toutes les opérations de ce genre effectuées dans la Pologne occupée. Ce nettoyage ethnique est une idée personnelle du Reichsführer SS Heinrich Himmler et, pour ce qui est de sa mise en œuvre, le Gruppenführer (général de division) Odilo Globocnik, chef suprême de la SS et de la Police de la région de Lublin, en est le principal responsable. Sur le terrain, les rafles sont planifiées et dirigées par l'Hauptsturmführer (capitaine) Reinhold von Mohrenschildt, l'un des officiers SS de l'Etat-major de Globocnik, et menées par l'Ordnungspolizei (ou Orpo, la Police d'ordre allemande), souvent épaulée par des supplétifs étrangers. Les villages doivent être vidés de leurs habitants en une heure au maximum, et ces derniers n'ont pas d'autre choix que d'obéir, sans quoi ils risquent l'exécution immédiate…

Très vite, les expulsés sont envoyés dans le Reich ou dans le camp d’Auschwitz-Birkenau, où ils sont destinés au travail forcé. Les enfants possédant des caractéristiques physiques aryennes sont arrachés à leurs parents et, pour eux, commence alors un long processus de germanisation. A son terme, cette opération de nettoyage ethnique, menée sur plus de 100'000 personnes, ne donne pas satisfaction à l’occupant nazi, dans le sens qu’elle génère de grosses pertes de vies humaines dans ses rangs ; en effet, la région est infestée de partisans et résistants polonais qui entravent sévèrement son déroulement et, surtout, l'implantation des colons. En conséquence, une troisième et dernière action, appelée "Opération de pacification", est mise en œuvre dès le 24 juin 1943. Résultat : 9'000 hommes, femmes et enfants, provenant des districts de Zamsoc, Bilgoraj et Tomaszow, désignés comme les plus actifs au niveau de la résistance, sont déportés dans le camp de concentration et d’extermination de Lublin-Majdanek.

En principe, les évacuations débutent en début de matinée. Alors que les policiers envahissent les maisons, il est ordonné aux fermiers et à toute leur famille de plier bagages, en emportant que le strict nécessaire (pas plus de 30 kilos par personne). Dans une totale incompréhension de ce qui leur arrive (les policiers ne parlent pas polonais), les habitants s'exécutent dans un désordre et dans une panique indescriptibles. Ceux qui résistent sont battus et, pour ce qui concerne les plus récalcitrants, ils sont purement et simplement abattus. Les maisons vidées, des hommes de troupe sont alors laissés sur place pour en assurer la garde et les préserver du pillage, le temps que les colons désignés en prennent possession. Dans le village de Zawadka, la famille Rempa fait partie des expulsées. Il y a là le papa Aleksandrem, né en 1899, la maman Helena (1904) et leurs quatre filles, Janina (1934), Ania (1937), Maria (1940) et Nadzieja (1943). Avec eux sont également présents les parents d’Aleksandrem, Ewa (1869) et Michal (1879).

Après avoir quitté leur habitation, les familles sont réunies sur la place centrale du village ou dans l'école, voire même l'église. Le transfert à destination du camp de Majdanek est effectué en camion, en train ou en char tiré par un cheval ; les courts trajets se font à pied. Les vieillards inaptes au déplacement, les impotents et tous ceux qui tentent de s'évader des convois sont abattus. La plupart des transports font escale dans les camps de transit de Zwerzyniec ou de Zamosc. Là, les déportés subissent un examen racial et un interrogatoire quant à leur possible appartenance à la résistance ou à un réseau de partisans locaux. Dans le premier cas, les enfants jugés aptes sont arrachés à leurs parents et, après d'autres tests aux résultats positifs, envoyés en Allemagne pour y être germanisées ; dans le second cas, une certitude des nazis quant à des liens des suspects avec des partisans et résistants polonais les condamnent irrémédiablement à être fusillés…

Hébergement et (sur)vie dans le camp de Lublin-Majdanek

Arrivés à Lublin par convois ferroviaires, les déportés débarquent à la hauteur de la rue Wronska et, sous l’escorte menaçante et sans concession des gardes de la SS, ils effectuent le reste du trajet à pied. Arrivés dans le camp, un tri des prisonniers est effectué. Les hommes et adolescents de plus de 14 ans sont séparés des femmes et des enfants, mais tout le monde passe aux bains et, si on rase le crâne des hommes, les femmes ont simplement les cheveux coupés. Leurs biens sont confisqués mais il semble que beaucoup de personnes réussissent à garder quelques valeurs ou bibelots importants à leurs yeux. Des vêtements civils, destinés à être portés dans le camp, leur sont alors fournis. On remarque donc que leur traitement est moins sévère que celui administré aux déportés juifs, par exemple. Par-contre, tous les adultes reçoivent un numéro matricule. L’enregistrement des enfants se fait simplement par une note jointe à la fiche concernant les vêtements reçus par leur mère. De temps à autre, lorsqu’un groupe très important de déportés arrive dans le camp, il rejoint immédiatement les baraquements et ce n’est que un ou deux jours après que les formalités d’admission sont effectuées. Les premiers contacts avec le camp et ses prisonniers représentent pour les nouveaux venus un traumatisme évident. N’ayant rien à se reprocher, ils ne comprennent pas la raison de leur présence dans un camp de concentration. De leur côté, les SS, qui ne parlent pas leur langue, ignorent totalement leurs demandes et, visiblement se désintéressent de leur sort…

Le KL (Konzentrationslager) Lublin-Majdanek, construit dès 1941, est divisé en cinq champs différents. Initialement, les autorités du camp allouent le Champ III aux déportés, mais très vite ils déplacent femmes et enfants dans le Champ V, cependant que les hommes sont regroupés dans le Champ IV. Les conditions de détention sont totalement primitives. Les baraquements, construits pour héberger 250 personnes, sont parfois envahis par un nombre de prisonniers jusqu’à quatre fois supérieur. En conséquence, par les grandes chaleurs de l’été, la surpopulation, l’atmosphère étouffante et l’accès extrêmement restreint aux sanitaires, les conditions de vie se révèlent absolument catastrophiques ! De plus, dès la seconde moitié de juillet, le système rudimentaire des égouts, qui nécessite des travaux importants, est mis hors service pour une durée de quatre semaines. Résultat : l’eau est coupée et les conditions d’hygiène se dégradent rapidement. Les mères sont les premières à en subir les conséquences, se révélant incapables d’étancher la soif de leurs enfants. En marge de cela, nombreuses sont les femmes qui sont violées par des prisonniers allemands détenus dans le Champ III.

Manque cruel de nourriture, insalubrité générale, invasion des lieux par la vermine et divers insectes sont à la base des épidémies, principalement de typhoïde et de dysenterie, qui se développent très rapidement et qui touchent en grand nombre les déportés ; parmi ceux-ci, les enfants et les personnes âgées constituent évidemment la plus grande partie des décès. Dans la famille Rempa, Maria, Ania et Nadzieja tombent rapidement malades. Le manque flagrant de personnels soignants et de médicaments ne fait évidemment rien pour arranger les choses. Et puis, dans le camp de Majdanek, les personnes expulsées de la région de Zamosc ne sont pas instruites quant à la discipline régnant dans le complexe. Ne comprenant pas les ordres qu’on leur donne, ils sont ainsi très régulièrement battus par le personnel d’encadrement…

La situation de ces malheureux est rendue encore plus inconfortable par le fait que, emprisonnés avec toute leur famille, personne ne leur vient en d’aide depuis l’extérieur. L'envoi de colis contenant de la nourriture étant toléré par la direction, certains prisonniers politiques partagent ceux qui leur sont envoyés avec les plus démunis. D'autre part, il existe un réseau de contrebande dans le camp et, souvent, les prisonniers travaillant à la culture des légumes parviennent à en détourner quelques-uns pour les distribuer à ceux qui en ont le plus besoin. Et puis, des organismes d’entraide tels que le "Rada Glowna Opiekuncza" (Conseil économique et social) et la Croix-Rouge polonaise, parfois autorisés à leur venir en aide, fournissent quelque matériel de soins à leur intention. Les mêmes organismes interviennent auprès des autorités nazies du district de Lublin, afin que les personnes incapables de travailler, ainsi que les mères et leurs enfants, soient libérés. Beaucoup de filles et de femmes, membres de l’Armée du Salut et des Scouts féminines, offrent également leur aide aux enfants de parents déportés par la suite dans le Reich en qualité de travailleurs forcés...

Nouveau déplacement

Les déportés de la région de Zamosc ne demeurent à Majdanek que quelques semaines. Ils sont ensuite transférés dans le camp de transit situé à la rue Krochmalna de Lublin, avant d’être envoyés dans le Reich pour y travailler. Sur les 9'000 déportés, environ les deux tiers subissent ce sort. Dans ces conditions effroyables, Ania et ses deux sœurs malades survivent jusqu’au début du mois d’août 1943. A ce moment-là, Andrzej Skarzynski, secrétaire de la branche de Lublin du Conseil économique et social, épaulé par la Croix-Rouge, présente au SS-Gruppenführer Richard Wendler, gouverneur du district de Lublin, une demande tendant à libérer les familles restantes. Contre toute attente, cette requête est acceptée. Ainsi, entre le 7 et le 13 août 1943, 2'196 prisonniers sont libérés du camp de concentration. Un groupe de 206 personnes, parmi lesquelles la famille Rempa, est acheminé vers Belzyce, petite ville distante de vingt-cinq kilomètres, dans laquelle chacun va être relogé.

 

La fin pour les trois petites soeurs

Malheureusement, Maria et Ania se trouvent dans un tel état de déchéance physique qu'elles sont incapables d'effectuer le trajet. Elles sont transférées à l’hôpital "Jan Bozy" de Lublin, où l’on tente en vain de les faire renaître à la vie. 500 autres enfants, dans le même état de santé qu'elles, sont également admis dans cet établissement ou dans les hôpitaux "Saint-Joseph" et "Enfant Jésus" de la ville. Certains entament alors là un très long processus de guérison, d’autres, les plus nombreux, décèdent dans les semaines, les jours suivants, certains même après quelques heures seulement... A "Jan Bozy", victimes de dysenterie, d'épuisement et d'inanition irréversible, Maria, âgée de trois ans, y succombe le 25 août, alors que sa soeur Ania, six ans, décède le 9 septembre. A l'hôpital de Belzyce, la petite dernière de la famille, Nadzieja, qui n'est âgée que de six mois, physiquement anéantie, meurt le même jour que sa sœur Ania. Ainsi donc, en l'espace de deux mois, les trois plus jeunes membres d'une famille de six personnes, vont périr dans des conditions atroces, ceci simplement par justification du désir d'expansion territoriale d'une nation dirigée par des fous criminels pour lesquels le mot humanité n'avait plus le moindre sens…

Les documents officiels préservés font état d’une issue fatale pour près de 1'000 personnes sur les 9'000 qui furent, en cet été 1943, déportées de la région de Zamosc. Victimes et survivants ont été dépossédés de pratiquement tous leurs biens. Après la fin de la guerre, ceux qui le désiraient purent regagner leurs villages, après que les colons allemands en aient été chassés suite à la défaite nazie. Mais pour eux, ayant parfois perdu un ou plusieurs membres de leur famille dans l’horrible tragédie à laquelle ils ont dû faire face, reprendre une vie normale se révéla parfaitement illusoire. Ce fut le cas pour la famille Rempa, de retour à Zawadka en 1945. Un retour qui a dû se dérouler dans les conditions qu'on peut facilement imaginer, les cris et les rires des trois petites disparues n'étant hélas plus là pour égayer la vie de ce petit monde en proie, désormais, à un éternel tourment…

Source : Archives du Musée d'Etat de Majdanek (2011 et 2014).

Merci à Marta Grudzinska (archiviste) et Agnieszka Kowalczyk (interprète) pour leur aide infiniment précieuse (mai 2011) quant à mes recherches concernant Ania. C’est à elles que je dois les détails concernant la famille Rempa.

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La région de Zamosc dans laquelle 110'000 habitants furent expulsés de chez eux. Chaque point noir (il y en a 301) représente un village entièrement vidé de ses habitants entre novembre 1942 et juillet 1943. Les points en noir et blanc sont des villages partiellement évacus, les blancs ceux qui n'ont pas été touchés.

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Une grande partie de la documentation de cette page provient de l'exposition consacrée aux "Déportés de la région de Zamosc dans le camp de Majdanek". Cette très intéressante mise en lumière de la tragédie s'est tenue dans le camp entre l'automne 2013 et le printemps 2014. Le cas d'Ania y est évoqué très succinctement, et toujours avec la même et unique photo que l'on connaît d'elle.

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1. Hiver 1942-43 : un officier SS dirige, dans un village, la première vague de déplacement des populations de la région de Zamosc.

2. Même opération, menée dans un autre village de la région. L'homme marchant à côté de la fillette porte encore son tablier de boucher. Cela prouve peut-être avec quelle hâte se sont déroulées les expulsions.

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Le KL (Konzentration-Lager) de Lublin-Majdanek, en 2011. L'ensemble du camp a été préservé, mais 90% de ses installations n'ont pas été conservées. Entre 2009 et 2018, j'ai effectué huit voyages en Pologne. A six reprises, je me suis arrêté dans ce camp, qui représente une partie importante de la première partie de mon roman.

1. La liste des 2'196 prisonniers libérés du camp de Majdanek entre le 7 et le 13 août 1943.

2. Sur celle-ci, sous chiffres 130 à 137, apparaissent les noms de tous les membre de la famille Rempa, destinés à être relogés à Belzyce, une petite ville située à 30 kilomètres au sud-ouest de Lublin.

Le 10 août 1943, les Rempa sont donc réinstallés à Belzyce. Hélas pour elles, Ania et Maria ne partiront pas avec le reste de la famille. Dans un état pitoyable, elles sont admises à l'hôpital Jan Bozy de Lublin (photos). Maria y décède le 25 août, Ania le 9 septembre.

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A Belzyce, Nadzieja est elle aussi rapidement admise à l'hôpital de la ville. Le 9 septembre, soit le même jour que sa soeur Ania, à peine âgé de 6 mois, le bébé y décède également. Dans le cimetière municipal, un petit monument a été érigé à la mémoire des personnes (27 adultes et 4 enfants, dont l'âge figure à droite de leur nom) ayant perdu la vie dans cet hopital suite à leur internement dans le camp de Majdanek. Nadzieja Rempa y figure à l'avant-dernière ligne avec, hélas, un nom de famille dont le graveur a oublié la lettre M...

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L'une des entrées de l'immense cimetière de Lublin (près de 20 hectares) situé sur la rue Lipowa. En 2011, après avoir appris qu'Ania y avait été ensevelie, je l'ai parcouru durant plusieurs heures, cherchant en vain une sépulture portant son nom. Ce n'est que trois ans plus tard que j'ai appris son lieu exact d'ensevelissement. 

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C'est ici qu'elle repose depuis bientôt 80 ans. Un monument aux enfants de la région de Zamosc décédés après leur séjour dans le camp de Majdanek leur est dédié. Aucune tombe individuelle ou nom n'y figurant, il est donc impossible de savoir précisément où est ensevelie Ania.

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Les deux dernières photos on été prises le 9 septembre 2014. Il fallait que je sois là en ce jour anniversaire de son décès. Quel autre endroit que celui-ci pour rendre hommage à cette petite fille à qui j'avais fait la promesse, quatre ans et demi plus tôt dans son village natal de Zawadka, d'écrire son histoire ? J'y ai déposé le bouquet de glaïeuls blancs, un exemplaire du roman paru en juin, ainsi qu'un dessin personnel d'Ania sur son lit d'hôpital. Ils figurent le dénouement d'une histoire longue de cinq ans, jour pour jour (depuis la découverte de sa photo en terminant la visite du camp d'Auschwitz-Birkenau, le 9 septembre 2009). Avoir mené à terme ce périple représente incontestablement l'acte pour lequel je ressens la plus grande fierté de mes 69 années d'existence.

 

N'OUBLIONS JAMAIS !

Remarque : Si j'ai visité le camp de Majdanek à six reprises, je me suis rendu le même nombre de fois dans le village natal d'Ania. Zawadka est un petit hameau tout en longueur, dans lequel aucune mairie ou nul bâtiment officiel n'est visible. En 2014, toujours à la recherche de traces concernant la famille Rempa, je me suis renseigné auprès d'une personne y résidant et parlant un peu l'anglais. Malheureusement, l'homme ignorait tout de la famille Rempa. Il m'a juste appris que, Zawadka ne possédant pas cimetière, les habitants du village était traditionnellement ensevelis dans le cimetière de Ksiezpol, une commune voisine distante de sept kilomètres. M'y rendant rempli d'espoir, j'ai passé près de deux heures à chercher une éventuelle sépulture portant le nom de famille d'Ania. En vain ! J'en fus très déçu mais, après réflexion, je me suis dit que c'était peut-être compréhensible. Car quelle famille serait-elle demeurée, après avoir subi une telle tragédie, dans un village lui rappelant des moments aussi atroces que ceux vécus deux ans plus tôt ? De plus, expulsés à six, ils ne furent plus que trois à rentrer chez eux...

J'espère sincèrement que s'il reste aujourd'hui un ou des membres de cette pauvre famille en vie, il(s) se porte(nt) pour le mieux. Comme tous les survivant(e)s de cette innommable et barbare infamie nazie.

10 janvier 2023 __________________________________________________

 

FIN

Remarque :

"Ania - Une enfance brisée" est toujours en vente en 2023. On peut le trouver sur les sites web de l'éditeur https://www.editions-harmattan.fr/index.asp ainsi que dans toute librairie (ex : Payot en Suisse), et autres grands distributeurs tels que la FNAC ou Amazon.

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